A propos de “L’avenir d’une illusion” de Freud, par Marie Balmary (psychanalyste)
Quels sont, à vos yeux, les éléments les plus frappants de ce texte ?
Pour Freud, il s’inscrit dans une longue série de recherches consacrées à la psychologie collective, qui commence avec Totem et tabou (1911) et se termine avec L’Homme Moïse et la religion monothéiste (1939). Totem et tabou explorait la préhistoire, les premiers interdits et l’origine pulsionnelle de la religion. L’Avenir d’une illusion, tourné vers le futur, traite de la religion de son époque. Entre ces deux textes, il y a eu une guerre, et, pour Freud, la découverte de son cancer. Comme changement de perspective, ce n’est pas rien.
Le mot-clé est dans le titre. En parlant d’illusion, Freud ne dit pas que la religion est une erreur. Il qualifie une croyance d’illusion “lorsque, dans sa motivation, l’accomplissement de souhait vient au premier plan“. Pour se faire comprendre, il cite l’histoire de la jeune fille pauvre qui rêve d’épouser un prince : cela ne marche pas souvent, mais ce n’est pas complètement impossible.
Il définit la religion comme ce qui vient aider l’homme dans sa détresse devant la puissance destructrice de la nature, comme ce qui lui permet
de gouverner ses passions les plus basses, l’inceste ou le meurtre. Il considère cette croyance comme un état infantile de l’humanité, qui s’est inventé un Dieu-père bienveillant pour s’occuper d’elle. Croyance contre laquelle doit se battre la science pour que l’humanité grandisse.
La forme de l’ouvrage, en elle-même, est intéressante. Freud sait qu’il s’attaque à quelque chose de dangereux, pour lui comme pour la psychanalyse. Il est dans la Vienne catholique, dans la chrétienté d’Occident. Il a beau dire que son livre est inoffensif, il sait que, par son propos, il va tenter de priver l’humanité d’un narcotique, de ce “doux poison” qu’est la religion consolatrice.
Pour mener ce combat difficile, il choisit un dialogue à deux voix. On peut sans doute voir derrière son interlocuteur la figure de Romain Rolland : grand croyant, grand chercheur, Prix Nobel de littérature, il avait tout pour intriguer et séduire Freud, et les deux hommes échangeaient à cette époque une correspondance forte dans laquelle le thème de la religion tenait une part importante. Freud, donc, met en scène un interlocuteur, qui ne parle pas beaucoup mais qui ne dit pas des choses dérisoires. Sa démarche est honnête. Sans doute est-ce important pour lui que cette autre voix se fasse entendre. Il dit que c’est un adversaire : c’est peut-être aussi une part de lui-même à laquelle il renonce.
Quelle place tenait la religion dans l’éducation de Freud ?
Il ne venait pas d’un milieu juif pratiquant. On respectait certaines traditions, on célébrait la Pâque, mais on pourrait croire qu’on ne souhaitait qu’une chose : que les enfants s’assimilent et réussissent dans la société. Cependant, sous les apparences, tout n’était pas si simple.
Il y a ainsi cette Bible incroyable, donnée par son père pour ses 35 ans. Cette Bible, que Jakob Freud lui-même s’est chargé de faire relier pour son fils, commence par la page 423 ! On a parlé d’un relieur négligent… Mais il paraît invraisemblable que son père ne se soit pas aperçu de l’erreur, eu égard à la valeur d’une Bible pour un juif. Il s’agit plus probablement d’un geste intentionnel.
Pour quelle raison ? On ne peut ici qu’avancer des hypothèses. Les pages par lesquelles commence cette Bible singulière relatent l’histoire du roi David et de Bethsabée : une histoire d’adultère et de meurtre, celle d’un couple coupable dont naîtra plus tard un fils, Salomon – Schlomo en hébreu. Or, Schlomo est le prénom juif de Sigmund, et c’est celui-là que Jakob emploie dans sa dédicace. Par ailleurs, certains indices laissent à penser que Jakob Freud a abandonné une deuxième femme pour épouser Amalia Nathansohn, la future mère de Sigmund. Selon moi, Jakob Freud, avec cette Bible, a volontairement laissé une piste à son fils pour qu’il explore sa propre genèse. Piste que celui-ci, tout psychanalyste qu’il était, n’a pas suivie.
A l’époque où paraît ce texte, la psychanalyse est elle-même considérée par certains comme une nouvelle religion. Et Freud, en 1928, exprime le souhait de voir les psychanalystes devenir des “pasteurs d’âme séculiers”…
L’ambition de Freud dépasse la fonction de thérapeute. Il le dit lui-même, il n’aime pas vraiment soigner. Ce qu’il veut, c’est comprendre. Avec L’Avenir d’une illusion, il veut aussi éveiller les hommes d’un sommeil dont le responsable, à ses yeux, est la religion. En cela, oui, il se pose en guide.
Son propos vous paraît-il encore pertinent aujourd’hui ?
Freud en est convaincu : nous n’avons pas d’autres moyens de maîtriser nos instincts que notre intelligence. Or, pour nous, cette croyance en la raison a été sévèrement ébranlée par l’expérience de la guerre. Freud est mort en septembre 1939, avant la Shoah, il n’a donc pas vu l’ampleur du mal. Que le peuple allemand, ce peuple si élevé en culture, ait pu démocratiquement en arriver là, se faire prendre dans cette passion, cette soumission, cette affreuse illusion, cela dit bien que la raison ne suffit pas. C’est là, selon moi, que le mot “relation” arrive. Qu’est-ce qui peut permettre de gouverner les instincts ? La croissance intérieure de l’être, et cette croissance se fait dans des relations de respect, de reconnaissance, d’amour. La raison n’est pas exclue, mais la relation est le lieu d’éveil de la conscience.
Autre argument qui me semble contestable, Freud voit dans la religion une illusion parce que ce qu’elle promet, c’est ce que nous désirons… Mais heureusement pour nous, il y a beaucoup de choses que nous désirons qui ne sont pas des illusions ! L’enfant désire que sa mère le nourrisse et c’est la plupart du temps ce qui lui arrive. Nous désirons l’amour et nous le rencontrons un jour. Contrairement à Freud, je pense que l’inaptitude à croire au bonheur peut aussi se soigner. Alors que pour lui, elle est l’effet de la raison. Sachant que Freude, en allemand, signifie “joie”, on se dit parfois qu’il manquait un “e” à son nom !
Près d’un siècle après son souhait de voir la religion décroître, où en est-on ?
La quête spirituelle n’a pas disparu en Occident, mais elle se reconnaît de moins en moins dans les institutions traditionnelles. En cela, une partie du monde a effectivement suivi le chemin préconisé par Freud. Doit-on s’en réjouir ? Il fallait en tout cas que cessent une hypocrisie, une méconnaissance, un non-respect de la liberté de conscience, des interdits sexuels que véhiculaient ce qu’étaient devenues les religions judéo-chrétiennes. Le fils de Freud, lorsqu’il était enfant, ne savait pas que les femmes avaient des jambes sous leurs longues robes… Il fallait vraiment en sortir. Nous l’avons fait, c’est bien. Mais ce recul du religieux, dont Freud espérait tant, nous a aussi amené un certain retour de barbarie qui fait apparaître de nouvelles questions. De quel minimum de récits fondateurs avons-nous besoin ? Quand il n’y en a presque plus, que se passe-t-il ? L’évolution actuelle de l’Occident en fait une culture parfois inquiétante pour d’autres peuples, une culture qui désymbolise les relations.
A la fin du livre, Freud dit que “le Dieu Logos”, son dieu à lui, celui de la raison, poursuit les mêmes buts que le Dieu de son adversaire : la fraternité humaine et la diminution de la souffrance. Il croit cependant à la victoire du sien. Qu’en pensez-vous ?
Qu’il a finalement bien choisi son dieu. Car logos en grec, c’est la Raison en effet, mais c’est d’abord la Parole. Freud a toujours laissé une clé sur les portes qu’il a fermées.
Dernier ouvrage paru de Marie Balmary : Le Moine et la psychanalyste (Albin Michel).
Propos recueillis par Catherine Vincent
Source : Le Monde des livres, 23.10.09
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Extrait
“Et la sagesse supérieure qui dirige ce cours des choses, la suprême bonté qui s’y manifeste, la justice qui s’y impose, telles sont les propriétés des êtres divins qui nous ont créés, nous et le monde dans son ensemble. Ou bien plutôt, celles de l’Etre divin unique en qui, dans notre culture, se sont condensés tous les dieux des premiers âges. Le peuple qui parvint le premier à une telle concentration des propriétés divines ne fut pas peu fier de ce progrès. Il avait dégagé le noyau paternel qui était de tout temps dissimulé derrière chaque figure de dieu ; au fond, c’était un retour aux débuts historiques de l’idée de dieu. Dès lors que Dieu était un être unique, les relations à lui pouvaient recouvrer l’intimité et l’intensité du rapport de l’enfant au père. Cependant, si l’on avait tant fait pour le père, c’est qu’on voulait être récompensé en retour, être pour le moins l’unique enfant à être aimé, le peuple élu.”
(S. Freud, L’Avenir d’une illusion, p. 57)