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À chacun son Léon XIV ?
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ÉditorialOpinions & Débats
By Lucienne Gouguenheim9 mai 20260 Comments

À chacun son Léon XIV ?

Patrice Dunois-Canette.

Il y a quelque chose de révélateur dans la fébrilité interprétative qui accompagne la première année du pontificat de Léon XIV. À lire une partie de la presse catholique, des médias généralistes ou des vaticanistes, le nouveau pape serait déjà presque tout à la fois : héritier respectueux de François, correctif discret du bergoglisme, restaurateur paisible, augustinien social, diplomate multilatéraliste, anti-Trump spirituel, homme de synthèse, pape de la paix, pape de l’intelligence artificielle ou incarnation d’un retour à une gouvernance romaine plus classique.

Autrement dit : chacun semble avoir déjà trouvé « son » Léon XIV.

Les conservateurs retiennent la sobriété liturgique, le retour d’une certaine gravité institutionnelle, un rapport moins conflictuel à la Curie et l’abandon apparent du style de gouvernement qui avait marqué les années François : décisions rapides, gestes symboliques, interventions spontanées, contournement des circuits traditionnels de médiation, parole pastorale parfois lancée avant d’être doctrinalement stabilisée. Là où François gouvernait souvent par accélérations successives, Léon XIV donnerait le sentiment de vouloir réintroduire de la continuité, du rythme long et une forme de prévisibilité romaine.

Les progressistes, eux, soulignent ses appels constants à la dignité des migrants, sa dénonciation des politiques de fermeture identitaire, ses critiques du nationalisme chrétien et sa méfiance envers toute instrumentalisation civilisationnelle du catholicisme. Ils mettent aussi en avant son insistance sur la justice sociale, sa critique des nouvelles formes de domination produites par la mondialisation contemporaine et son intérêt précoce pour les conséquences anthropologiques de l’intelligence artificielle.

C’est d’ailleurs autour de cette question technologique que les projections deviennent particulièrement révélatrices. Certains voient déjà en lui le futur théologien critique du capitalisme numérique ; d’autres espèrent un pape capable d’humaniser l’innovation sans la condamner ; d’autres encore attendent une dénonciation explicite du transhumanisme et des mythologies techniciennes contemporaines. Même l’expression de « pape de l’intelligence artificielle » fonctionne ainsi comme un miroir idéologique : chacun y projette ses propres angoisses concernant le progrès, le pouvoir technologique, la dépossession humaine ou l’avenir du travail.

L’attente entourant sa première encyclique, Magnifica humanitas, participe déjà de cette mécanique interprétative. Avant même sa publication, certains y voient la future Rerum novarum de l’âge numérique : le texte fondateur d’une doctrine sociale de l’Église confrontée non plus à la révolution industrielle analysée par Léon XIII en 1891, mais aux bouleversements anthropologiques, économiques et politiques produits par les sociétés algorithmiques.

Dans cette lecture, Léon XIV chercherait moins à développer une critique abstraite de la technique qu’à replacer au centre les conséquences concrètes de l’IA sur la dignité humaine : transformation du travail, précarisation cognitive, surveillance numérique, concentration du pouvoir technologique, dépendance informationnelle, dépossession culturelle ou nouvelles formes d’invisibilisation sociale.

Ses premières interventions sur le sujet semblent d’ailleurs aller dans ce sens. Là où beaucoup de responsables religieux abordent encore l’intelligence artificielle comme une simple question morale ou spirituelle, Léon XIV paraît vouloir l’inscrire dans une réflexion sociale et géopolitique plus large. Son récent déplacement au Cameroun a notamment été interprété comme une manière de replacer l’Afrique sur la carte mondiale de l’IA — non comme simple périphérie technologique, mais comme espace d’extraction, de dépendance et de captation des ressources indispensables à l’économie numérique contemporaine.

Certains y voient déjà l’esquisse d’un nouveau catholicisme social, confronté non plus à la question ouvrière industrielle, mais à une nouvelle révolution technologique susceptible de redéfinir simultanément le travail, la souveraineté, les rapports Nord-Sud et jusqu’à la définition même de l’humain.

À cela s’ajoute son insistance sur la paix, comprise non comme simple absence de guerre, mais comme critique plus générale des rapports de domination. Ses appels à une « paix désarmée » et à une diplomatie du dialogue ont été lus comme une opposition indirecte à la montée des logiques de puissance, à la brutalisation des relations internationales et au retour des imaginaires impériaux dans plusieurs grandes puissances.

Mais les projections autour de Léon XIV ne concernent pas seulement ses discours. Elles touchent désormais sa manière de gouverner, ses nominations et jusqu’au profil des hommes qu’il place autour de lui.

S’il est encore trop tôt pour dégager avec certitude un véritable « style léonin » de gouvernement, certaines lignes apparaissent déjà dans les premières nominations curiales et diocésaines. La première est générationnelle. Léon XIV semble promouvoir une nouvelle génération de prélats — quinquagénaires ou jeunes sexagénaires — encore relativement jeunes à l’échelle de la gérontocratie vaticane. Surtout, il s’agit de la première génération véritablement postconciliaire : pour les hommes de Léon XIV, le concile Vatican II n’est plus un souvenir fondateur de formation sacerdotale, mais un événement déjà lointain, reçu à travers l’héritage de leurs prédécesseurs plutôt que vécu directement.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle pourrait modifier en profondeur le rapport au concile lui-même. Là où les générations précédentes continuaient souvent à gouverner l’Église à travers l’opposition entre « esprit du concile » et « restauration », les nouveaux responsables paraissent moins prisonniers de cette grammaire historique.

Une seconde caractéristique se dégage plus nettement encore : le retour en grâce des canonistes et des juristes. Là où François répétait vouloir avant tout des « pasteurs », Léon XIV nomme volontiers des spécialistes du droit canonique. Lui-même docteur en droit canon, ancien official et chancelier diocésain au Pérou, semble vouloir réintroduire davantage de stabilité procédurale dans une Église marquée par les abus sexuels, les improvisations administratives et les formes de gouvernement exceptionnelles qui ont parfois caractérisé le pontificat précédent.

Cette orientation ne signifie pas nécessairement une rupture doctrinale avec François. Elle ressemble davantage à une tentative de consolidation institutionnelle. Le fond demeure souvent proche — attention aux périphéries, justice sociale, synodalité, gouvernance mondiale — mais assorti d’un style plus juridique, plus lent, plus procédural et moins personnalisé.

Autrement dit : moins de gouvernement charismatique, davantage d’institution.

Même les nominations les plus techniques deviennent alors objets d’interprétation symbolique. Le choix de profils canonistes au Dicastère pour les évêques ou au Dicastère pour les textes législatifs est lu comme un signal de « normalisation romaine » après les années François. La promotion de spécialistes du droit ecclésiastique engagés dans la lutte contre les abus sexuels apparaît comme une volonté de renforcer les procédures formelles plutôt que les arbitrages personnels ou émotionnels.

Là encore, chacun projette sa lecture. Les conservateurs y voient parfois un retour de la continuité institutionnelle ; les progressistes, une manière de rendre irréversibles certaines réformes bergogliennes en leur donnant une assise juridique plus solide.

L’internationalisation de la Curie constitue un autre élément structurant du début de pontificat. Si les Italiens conservent un poids important dans les rouages diplomatiques du Saint-Siège, la place croissante des prélats venus d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine confirme le déplacement progressif du centre de gravité du catholicisme mondial. Là encore, Léon XIV prolonge une dynamique amorcée sous François tout en lui donnant une forme plus institutionnellement stabilisée.

Cette recomposition se lit aussi dans son premier cercle. Autour de lui apparaissent des figures venues du Pérou, du Nigeria, du Canada, d’Italie ou encore d’Australie : diplomates, canonistes, religieux augustins, experts du droit ou des outils numériques. Plusieurs de ses proches collaborateurs associent d’ailleurs formation canonique et maîtrise des nouveaux enjeux technologiques, notamment autour de l’intelligence artificielle et de la gouvernance numérique.

Même son style diplomatique nourrit désormais les interprétations concurrentes. Les nominations à Washington ou aux grandes nonciatures occidentales sont lues comme des signaux géopolitiques : défense du multilatéralisme, prudence face au trumpisme, volonté de maintenir une parole catholique mondiale indépendante des souverainismes contemporains.

Mais cette prolifération de lectures contradictoires dit peut-être moins quelque chose du pape lui-même que du catholicisme contemporain. Le phénomène le plus intéressant n’est peut-être pas Léon XIV, mais le besoin presque compulsif de le rendre immédiatement lisible.

À peine élu, Robert Francis Prevost devait déjà répondre au questionnaire obsessionnel devenu la grammaire automatique des guerres culturelles catholiques : sera-t-il un continuateur ou un restaurateur ? Un progressiste ou un conservateur ? François II ou Benoît XVII ?

Cette impatience classificatoire révèle une mutation plus profonde : le pape est désormais traité comme une figure de projection identitaire. Chaque courant ecclésial cherche moins à comprendre ce qu’un pontificat pourrait devenir qu’à y reconnaître rapidement la confirmation de ses propres attentes théologiques, liturgiques ou politiques.

Le paradoxe est peut-être précisément là : Léon XIV aurait été choisi parce qu’il échappe aux catégories devenues automatiques du catholicisme contemporain. Le choix même de son nom semble au moins autoriser l’hypothèse. En se plaçant sous le patronage de Léon XIII plutôt que dans une filiation explicite avec Jean-Paul II, Benoît XVI ou François, il paraît chercher à déplacer les lignes habituelles de lecture. Comme s’il voulait sortir du mécanisme devenu presque réflexe qui consiste à interpréter chaque nouveau pontificat comme une simple correction, négation ou prolongation du précédent.

Mais cette relative indétermination produit un effet inverse : plus le pape résiste au classement, plus chacun projette sur lui ce qu’il désire voir confirmé. Une soutane devient un signal doctrinal. Une phrase sur les migrants, une orientation géopolitique. Un consistoire, un programme ecclésiologique. Une nomination curiale, une stratégie de pouvoir. Un silence, une ligne théologique implicite.

Le catholicisme contemporain est ainsi entré dans une forme de personnalisation affective de la figure pontificale. Chaque pape devient moins le garant d’une continuité que le support d’identifications concurrentes. Cette papophilie diffuse transforme inévitablement les gestes les plus ordinaires en événements symboliques surinterprétés.

Le phénomène s’est accentué après le pontificat de François. Beaucoup de catholiques occidentaux sortent de cette période désemparés par les incertitudes entourant les orientations papales, après des années de clivages persistants, de fractures idéologiques internes et de procès en illégitimité. Dans ce contexte, Léon XIV apparaît d’abord comme une figure de stabilisation psychologique. On célèbre sa retenue, son calme, sa gravité, parfois avant même de savoir ce qu’il entend réellement gouverner ou transformer.

Beaucoup semblent moins chercher un pape qu’un apaisement.

C’est ici qu’apparaît la tentation papophile : aimer le pape avant même de connaître la substance réelle de son pontificat. Non pas l’analyser, mais s’y reconnaître. Non pas attendre des décisions durables, mais consommer immédiatement des signes rassurants.

Or un pontificat ne se comprend jamais dans ses premiers mois. Les lignes profondes n’apparaissent qu’avec le temps : dans les arbitrages difficiles, les nominations décisives, les conflits assumés, les textes qui engagent durablement l’Église. Pour l’heure, les grands dossiers demeurent largement ouverts : place des femmes, avenir de la synodalité, statut de la liturgie tridentine, rapport à la Chine, gouvernance doctrinale, équilibre entre collégialité et centralisation romaine.

En réalité, ce qui déstabilise peut-être le plus chez Léon XIV est précisément ceci : il demeure encore largement indéterminé, observateur et patient. Et cette réserve devient presque insupportable dans une époque qui exige des identités immédiatement transparentes, des récits simples et des positionnements instantanés.

Nous voulons désormais des papes comme nous voulons des responsables politiques ou des marques : immédiatement identifiables, catégorisables, interprétables.

Mais peut-être faudrait-il accepter qu’un pontificat ne soit pas un produit narratif livré clé en main au rythme du commentaire permanent. Peut-être même que la véritable singularité de Léon XIV réside justement dans cette résistance à la simplification immédiate.

Car un pape ne préexiste jamais entièrement à son pontificat. Il se transforme dans l’exercice même de la charge, dans la confrontation aux crises, aux contraintes institutionnelles, aux urgences géopolitiques, aux arbitrages doctrinaux et aux décisions que le réel impose progressivement. Ce que sera réellement Léon XIV ne se déduira donc ni d’un style inaugural ni d’une série de signaux immédiatement interprétables, mais d’une lente élaboration au sein même du gouvernement de l’Église.

Et c’est peut-être précisément ce que notre époque supporte le plus difficilement : qu’une autorité puisse encore demeurer partiellement indéterminée, résister quelque temps aux assignations immédiates et ne pas se laisser réduire d’emblée à une identité stable, idéologique ou médiatique.

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