Violence de l’injustice
Laurence Devillairs et Marie Dosé
Le sentiment d’injustice est puissant et précoce. Il précède l’élaboration de la compréhension de la justice, comme en témoigne le cri de l’enfance : « C’est injuste ! » Cette épreuve de l’injustice, que chacun est amené à vivre au cours de son existence, ne laisse pas indemne. Pourtant, un lourd tabou pèse sur ce tourment, car on y redoute la confrontation au tragique de l’existence, le mal irréparable. Dans cet entretien, la philosophe Laurence Devillairs (Vengeance. Le droit de ne pas pardonner, Stock, 2026) et l’avocate pénaliste Marie Dosé (La violence faite aux autres, Le Sonneur, 2026), dont les livres ont la force d’un cri, croisent leurs regards sur la traversée de cette épreuve.


Pourquoi le sentiment d’injustice est-il premier et fondamental ? Comment s’est-il manifesté pour chacune d’entre vous ?
Laurence Devillairs : Il faut le dire en une phrase simple : l’injustice est une épreuve fondamentale et sans équivalent. Avant qu’elle ne nous afflige, on ne la comprend pas. Elle met définitivement fin à l’innocence, non pas l’innocence comme contraire de la culpabilité, mais comme l’insouciance qu’il y a à vivre. Tout d’un coup, ce n’est plus autorisé : on se rend compte qu’en réalité, on n’était pas en sécurité. On ne peut plus simplement exister, car d’autres peuvent nous en empêcher et nous détruire. C’est la révélation de l’envers du monde. On comprend que l’injustice est première, qu’elle était toujours là, permise, qu’on n’avait fait que mettre des garde-fous pour la contenir, et qu’ils étaient finalement impuissants à nous protéger. De cette épreuve de l’injustice, il ressort que, contrairement à ce que la grammaire indique, elle n’est pas la négation de la justice : elle est toujours là, d’abord, et la justice vient après – du moins, telle est notre espérance. Cette épreuve de l’injustice fait qu’on ne peut plus jamais voir le monde, se voir soi-même, voir les autres, les institutions et la société de la même manière. Le monde est retourné, comme un gant. On en découvre les coulisses, les souterrains – je devrais dire les égouts même. C’est une révélation douloureuse, qui marque un avant et un après. On ne redeviendra jamais ce que l’on était ; l’injustice ne se surmonte pas : elle marque pour toujours. Cette épreuve révèle le tragique de l’existence, qui fait que l’on n’est pas à l’abri, que ce qui était censé nous protéger, comme les institutions, représente en réalité des lieux d’injustice. Contrairement à l’obsession actuelle d’une société du lisse et d’une vie sans heurts, on saisit ce que l’existence a de tragique, d’irréparable, et ce que le monde contient d’iniquité. On comprend aussi, ce fut mon cas, qu’il y a quelque chose en soi de réfractaire, qui ne veut ni tourner la page, ni oublier, ni pardonner. Ce que j’ai identifié comme étant un désir de vengeance.
Marie Dosé : Le sentiment d’injustice est quelque chose de vertigineux. L’épreuve de l’injustice, je la perçois à travers les autres depuis vingt-cinq ans, à travers celles et ceux que je défends, qu’ils soient victimes, mis en examen, accusés, innocents ou coupables. Parce que, dans le traitement judiciaire, intrinsèquement, de toute façon, l’injustice est présente. Je la ressens et pense même la connaître désormais sur le bout des doigts. Jacques Brel disait qu’un artiste, c’est quelqu’un qui a mal aux autres ; l’avocat a nécessairement mal à celle ou celui qu’il défend. L’injustice, pour moi, est d’abord une violente dépossession. Tout à coup, on a le sentiment de n’être plus que le mal qu’on nous a fait. On est dépossédé de soi, occupé, littéralement enfermé dans ce qui nous a été fait. Je pensais tout savoir de la violence judiciaire jusqu’à ce qu’elle s’abatte sur moi. Tant qu’on ne l’a pas vécue dans sa chair, on ne mesure ni son emprise ni son pouvoir de destruction. C’est une violence très singulière. Je pense même que le tout premier souvenir précis qui nous habite, la toute première scène qui surgit de notre plus tendre enfance, c’est presque toujours un souvenir d’une injustice donnée ou reçue.
Le cri de l’enfant face à l’injustice s’impose comme une certitude : « C’est injuste ! » Dans vos deux livres, on entend ce cri de l’enfance devant l’injustice dont Simone Weil (1909-1943) dit que c’est ce qu’il y a de sacré en l’homme.
M. Dosé : C’est mon sixième livre et je n’avais jamais osé, jusque-là, épouser un registre plus intime, disons plus littéraire. J’ai écrit des essais sur la justice, étudié les conséquences de la violation flagrante de grands principes juridiques, notamment celui de la présomption d’innocence. Mais dans ce livre-ci, pour la première fois, j’ai éprouvé le besoin d’incarner, de donner un visage à ceux qui me hantaient. Alors j’ai écrit comme on cherche un exutoire. Ce livre est un récit, mais c’est aussi un cri.
L. Devillairs : La violence de l’injustice ne ressemble à aucune autre et, je ne le dis pas pour établir des comparaisons ou des gradations, mais l’injustice est l’épreuve la plus destructrice. Je suis d’accord avec vous, c’est une violence de dépossession : on est dépossédé de soi, de sa vie. On continue à vivre, mais on n’est plus l’agent, le sujet de sa vie, on n’habite plus ni son esprit, ni son corps. On est vivant, mais inanimé, tel un pantin. Cette dépossession signifie qu’on est à la fois et en permanence annihilé et traqué, hanté. Même quand le tyran qui vous violente n’est pas là, vous vous violentez vous-même, parce que vous avez adopté son propre regard sur vous. Et que vous vous considérez immédiatement comme coupable. Vous passez de l’autre côté, au pays des victimes et de la culpabilité, où vous allez séjourner très longtemps, toute une vie peut-être. Pour ma part, c’est le désir de vengeance qui m’a libérée. Il a remis la culpabilité et la honte à leur place : du seul côté des coupables. Il m’a aidée à prendre la mesure de la gravité de l’offense, et de son caractère impardonnable.
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