Pourquoi et comment a été inventée la Trinité
Pau Fleuret.
La Trinité inventée ? Oui, au sens du mot inventer (du latin invenire=trouver), découvrir. La Trinité a été « découverte » au quatrième siècle lors du concile de Nicée en 325. Disons autrement : elle n’est pas tombée du ciel, elle n’a pas été révélée par une impossible intervention divine. Elle a été découverte au terme de deux siècles et demi de vie croyante, de débats, de controverses parfois très vives, de ralliements et d’exclusions. Elle a émergé au croisement de la lecture des Écritures juives et chrétiennes et de la culture gréco-romaine dite hellénistique.
Une histoire bien humaine (et non divine…)
Oui, ce symbole de Nicée n’est pas tombé du ciel. Il n’est pas parole de Dieu ni révélation faite par le Saint-Esprit. Il a une histoire bien humaine et, par certains côtés, pas très reluisante. Aux deuxième et troisième siècles, dans les groupes chrétiens apparaissent des synodes ou conciles locaux un peu partout dans l’Empire romain, à l’initiative de l’évêque local. On a peu d’informations sur ces rencontres : lieux, dates, nombre de participants ou questions traitées. La plupart du temps il s’agit de réagir face à la pensée de tel ou tel voire de l’exclure de la communauté comme Montan, Théodote, Sabellius, Paul de Samosate, etc. Autre question récurrente : la date de Pâques. L’évêque de Rome est parfois mis au courant des décisions. Au troisième siècle et dans le premier quart du quatrième, le problème des chrétiens parjures lors des persécutions provoque beaucoup de conciles : Corta (305), Alexandrie (306), Elvire (305), Ancyre (314), Césarée (314)…
Depuis l’instauration de la tétrarchie en 293, l’empire est gouverné par deux « césars » et « deux augustes » dont les résidences sont proches des secteurs que ces hommes ont en charge. Au quatrième siècle, alors que l’unité de l’empire a été fort malmenée lors des conflits armés entre ces divers hommes de pouvoir (bataille contre Maxence au pont de Milvius en 312, contre Licinius à Andrinople en 324, etc.), Constantin devient le seul empereur de 310 à 337. Pour symboliser son pouvoir et l’affirmer idéologiquement, rien de tel que l’architecture et l’urbanisme – et la religion ! Il va donc se créer une capitale en orient : la cité grecque de Byzance rebaptisée Constantinople. C’est une nouvelle Rome avec sept collines, un Capitole, un forum, un Sénat. Des temples païens sont construits dans un premier temps puis, la population devenant majoritairement chrétienne, remplacés par de nombreuses églises dont celle « de la Sagesse de Dieu » (Sainte-Sophie). La ville, qui compte environ 100 000 habitants, devient le siège du patriarche chrétien.
Constantin est le Pontifex Maximus, le souverain pontife, le chef religieux de l’empire : il se considère donc dans son rôle quand il intervient dans les affaires religieuses. Il se donne le rôle de protecteur et promoteur du christianisme, qui devient peu à peu une force importante au sein de l’Empire. Mais ce qui l’intéresse surtout, avant les questions doctrinales, est l’unité de l’empire. La pax romana : voilà l’idéal recherché, la paix sociale qui est gage de prospérité économique. Il voit donc le christianisme comme une religion capable de consolider son autorité et d’unir la population sous une seule foi.
Mais l’Église n’est pas un fleuve tranquille et ressemble bien plutôt parfois à un panier de crabes. Les conflits ont pour causes des problèmes de personnes, d’influence et de pouvoir, mais surtout des questions doctrinales qui suscitent les passions des clercs entraînant avec eux leurs ouailles. Tout cela est source d’agitation sociale, voire de violences physiques. Alors, Constantin prend les choses en main et tout change dans le fonctionnement de ces conciles : c’est lui-même – bien qu’il ne soit pas officiellement chrétien puisqu’il ne sera baptisé que près de la mort – qui prend la décision de les réunir.
Les conflits doctrinaux chrétiens portent sur la façon de penser les rapports entre le Dieu unique et Jésus reconnu Christ. Ces conflits remontent à Jésus lui-même. On en trouve trace dans les écrits attribués à Jean : conflits avec les pharisiens du temps de Jésus et plutôt conflits des « chrétiens » avec les rabbins dans les années 90-100… ou conflits internes aux communautés :
Jn 5 ; 6 ; 10 : « Les Juifs cherchaient à le tuer, car il appelait Dieu son propre Père, se faisant égal à Dieu… Comment peut-il dire : Je suis descendu du ciel ? Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème, parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. »
1 Jn 2, 18ss : « Vous avez ouï dire que l’Antichrist doit venir ; et déjà maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus… Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés x restés avec nous… Qui est le menteur, sinon celui qui nie que Jésus soit le Christ ? Qui nie le Fils ne possède pas non plus le Père ».
Aux trois premiers siècles se manifestent diverses christologies. Parmi elles, certaines vont être déclarées hérétiques par les autorités de ces communautés. C’est le cas de l’ébionisme pour qui Jésus était un homme né de Marie et Joseph, élevé au rang de messie par une illumination du Saint-Esprit ; et aussi le marcionisme qui rejette le Premier Testament. Le problème central est celui de la relation entre Dieu et Jésus-le-Fils. Voilà donc le subordinationisme pour qui le Fils est subordonné au Père, l’adoptionisme disant que Jésus a été adopté par Dieu lors de son baptême par Jean, le modalisme considérant que Père, Fils et Esprit sont trois modes, trois aspects d’un Dieu unique, etc., etc. La christologie se cherche.
Et voilà qu’à Alexandrie d’Égypte apparaît l’arianisme qui résume toutes les tendances ou presque. Sous l’autorité de l’évêque Alexandre, la ville compte une dizaine d’églises dans lesquelles les prêtres se livrent à des prêches quotidiens et enflammés. Arius (256-336) est l’un d’eux, pasteur d’une communauté fréquentée par les dockers, les meuniers et les voyageurs dans le quartier du port de la Baucalis. Il a été ordonné prêtre en 311 à 55 ans. Il a une réputation de théologien et d’ascète. Poète, il compose un poème nommé La Thalie ou Le Banquet et des cantiques populaires chantés lors de processions de ses ouailles dans le quartier. Dans une lettre à son évêque Alexandre, dans ses prêches, dans ses cantiques, il précise sa théologie-christologie. Essayons d’approfondir sa pensée – en la simplifiant… si l’on peut dire ! – en deux propositions principales :
– la première concerne l’unité/unicité de Dieu. Arius a un sens aigu de la transcendance de Dieu, le Tout-Autre : Dieu est unique, non engendré et éternel. Tout ce qui n’est pas lui est créé par lui ex nihilo, à partir de rien, par sa seule volonté. Dieu était Dieu avant d’être Père.
– la deuxième est christologique et liée à l’incarnation :
– les évangiles montrent un Jésus très humain, soumis à fatigue et souffrance donc incompatible avec la divinité,
– Jésus a eu besoin d’être sanctifié par le Père lors de son adoption filiale au jour de son baptême par Jean au Jourdain. Et les évangiles le montrent soumis et obéissant au Père qui est plus grand que lui (Jn 14, 28).
– Le Logos, le Verbe – que nous nommons Christ – est un être intermédiaire entre Dieu et le monde, antérieur au monde, mais non éternel : il fut un temps où le Logos n’existait pas : il a eu un commencement.
– Le Verbe est donc créé, il est engendré, mais cet engendrement doit s’entendre comme une filiation adoptive : Dieu inspire le Verbe-Christ-Fils de l’Homme, mais il reste une créature naturelle et mortelle que Dieu a comme prise sous son aile.
– Le Verbe est alors faillible par sa nature, mais sa droiture morale l’a gardé de toute chute. Il est inférieur à Dieu, mais il est une créature si parfaite qu’il n’en peut être créé qui lui soit supérieure.
Pour avancer ces thèses, Arius s’appuie sur les Écritures ; par exemple :
Pr 8, 22 : « YHWH m’a créée, prémices de son œuvre, avant ses œuvres les plus anciennes. Dès l’éternité je fus établie, dès le principe, avant l’origine de la terre ».
Jn 17, 3 : « Qu’ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ».
Mc 13, 32 : « Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne : que le Père ».
– Arius est bientôt dénoncé à son évêque Alexandre flanqué de son secrétaire Athanase. Cet Alexandre, lui, énonce une christologie différente : Jésus, le Fils, est une incarnation du Dieu d’Israël. Inévitable conflit :
– Arius soutient que le Fils n’existait pas avant d’avoir été engendré par le Père : il établit ainsi une hiérarchie dans la relation Père-Fils.
– Alexandre oppose à cela la doctrine du Fils éternel, immuable et de même nature que le Père.
Le débat s’élargit et s’envenime peu à peu, jusqu’à gagner nombre de prêtres d’Égypte et des évêques de tout le Moyen-Orient. Synodes, excommunions, etc. Alexandre convoque un concile régional qui excommunie Arius. Mais rien n’y fait : les idées d’Arius continuent de se répandre et l’agitation sociale aussi. Alors, pour régler le différend entre Arius et son patriarche Alexandre en Égypte, Constantin décide d’intervenir. Cependant, malgré ses dires, il est en fait peu intéressé par les querelles théologiques. On peut douter qu’il en perçoive le sérieux et le rapport à la foi chrétienne. Dans une lettre préalable au patriarche Alexandre et à Arius, il écrit : « Quand j’ai considéré l’origine et le sujet de votre différend, il m’a semblé fort léger effort peu digne d’être agité avec tant de chaleur… Ces questions-là ne sont point nécessaires et ne sont agitées, pour l’ordinaire, que par des personnes qui ont trop de loisirs… disputant avec peut-être trop de subtilité sur ces questions vaines et inutiles ».
Finalement, il convoque un concile en 325. Le 23 mai, il l’ouvre et le préside à Nicée, près de Nicomédie, la résidence impériale, Constantinople, n’étant pas encore achevée. Environ 300 évêques sont là, très majoritairement du Moyen-Orient, massivement partisans des idées d’Arius. Mais Constantin va forcer les évêques à se mettre d’accord et bizarrement, seulement deux d’entre eux refusèrent de signer la condamnation d’Arius… devant les menaces impériales. L’historien antique Philostorge (368-433), sympathisant arien, écrit dans son Histoire Ecclésiastique : « Les partisans d’Arius ne se ralliant pas à la foi du concile, l’empereur prononça que tous ceux qui refuseraient d’accepter la sentence commune des évêques, soit prêtres, soit diacres, soit autres membres du clergé, seraient exilés ». Exilés ! Le concile produit donc un dogme – et un Credo appelé Symbole de Nicée – sous la pression et la violence du politique !
Tout est-il réglé ? Le calme revient-il dans les communautés chrétiennes et par suite dans l’empire ? Que non ! Vont s’en suivre six autres conciles dits œcuméniques rassemblant des évêques du Moyen-Orient et de l’Occident romain, dont celui de Chalcédoine en 451 : Jésus est reconnu à la fois Dieu et humain : deux natures en l’unité d’une seule personne.
Tous ces conciles sont convoqués par l’empereur du temps et à chacun d’eux sont présents et actifs des commissaires impériaux. Les condamnations, les exclusions et les excommunications sont fréquentes et exécutées par le pouvoir impérial. Et ce pouvoir impérial pouvait changer de point de vue selon ses besoins politiques : ainsi Constance II qui favorise les ariens en organisant un concile local en 360 qui établit une nouvelle profession de foi affirmant que le Fils est seulement « semblable au Père en toutes choses ». Les évêques nicéens sont alors déposés au profit des évêques ariens et la profession de foi est imposée à tous les évêques de l’Empire. Julien, successeur de Constance II, s’efforce de revenir à la religion romaine polythéiste dans l’empire, et pour envenimer les conflits dans l’Église, il annule les décisions de son prédécesseur… Disons aussi que, du côté des évêques, des manœuvres et coups tordus n’ont pas manqué par les groupes majoritaires pour aboutir à leurs fins…
Oui, ce furent des conciles théologiques, mais en même temps des conciles politiques : leur but était de définir la vraie foi et aussi (et tout autant) d’établir la paix sociale voulue par le pouvoir impérial. On peut dire que ce n’est pas l’orthodoxie qui triomphe sur les hérésies, mais que c’est un certain christianisme qui triomphe sur les autres, et cela grâce aux empereurs. Remarquons que ce ne furent pas les seuls conciles où l’on a vu l’alliance du trône et de l’autel et qu’on peut donc qualifier de politiques. On peut dire sans trop d’hésitations que le concile de Trente qui fit suite à la Réforme initiée par Luther n’était pas sans arrière-pensée politique : il y allait de l’unité de l’Europe et de la paix civile et les rois et nobles y prirent violemment leur part. De même Vatican I : « Ce concile s’inscrit dans un contexte géopolitique très troublé, marqué sur le plan italien par le Risorgimento, l’unification italienne et la fin des États pontificaux et sur le plan international par la guerre franco-prussienne de 1870 » (Wikipedia). Le pape Pie IX – et ses successeurs – a perdu son pouvoir temporel sur les États pontificaux, à l’exception de la cité du Vatican, et la ville de Rome est elle-même sous la protection des troupes françaises de Napoléon III. Le trop fameux dogme de l’infaillibilité pontificale n’est donc que le cache-misère de la perte du pouvoir temporel et politique du pape, ce dont on ne peut que se réjouir…
Source : Extrait de « Un Credo bien encombrant », Golias Hebdo n° 875, p.5



