Les finances du Vatican : Libero Milone détient-il la principale clé ?
En marge du procès Becciu (ou plutôt « procès de l’immeuble de Londres » car il implique neuf accusés), se profile le problème que soulève le sort fait à Libero Milone. Les deux causes sont traitées séparément par la justice du Vatican, et par les organes d’information, mais relèvent du même problème de fond. Ce qui est en cause apparaît plus clairement avec Milone que dans le cadre d’un procès dont il a été démontré qu’il était faussé de diverses manières, et qu’il avait été parasité par l’intervention incroyable de Francesca Chaouqui er Geneviève Ciferri faisant d’un accusé potentiel, Alberto Perlasca, le principal témoin à charge contre Becciu [1]. Du procès en appel, Becciu a maintenant quelque chance d’éviter le déshonneur de la prison. Milone, lui, met en cause les moeurs financières du Vatican et le comportement de membres influents de la curie. Ce qui n’exclut pas Becciu.
En 2015, Libero Milone avait été nommé adjoint au Cardinal Pell que le pape François avait chargé de réformer de fond en comble les finances du Vatican. Son expérience au plus haut niveau du cabinet international d’audit financier Deloitte le qualifiait pour une mission qui l’autorisait à auditer les finances et la gestion de tous les dicastères, avec « une autorité et une indépendance totales », et ne relevant que du pape. A la Secrétairerie d’État, qui jouissait d’une indépendance confinant à l’usage discrétionnaire de sommes énormes, il va rencontrer les plus fortes résistances : là se trouve au poste clé le cardinal Angelo Becciu, substitut de la Secrétairerie d’État, n°3 du Vatican, chargé des affaires générales, notamment financières. Nous avons décrit les traitements indignes que Libero Milone va subir d’une connivence entre Becciu et le commandant de la gendarmerie, Domenico Giani : son ordinateur piraté, accusation d’espionnage, obligation de démissionner sous la menace d’une arrestation immédiate [2]. Il avait en réalité découvert un grand nombre d’irrégularités financières et des actes relevant de la corruption concernant des personnes de haut niveau dans la hiérarchie du Vatican. Autrement dit, il considérait qu’il avait seulement fait son travail. Ces faits remontent à 2017, donc avant que soit révélée l’affaire de l’immeuble de Londres.
La demande de Milone rejetée en appel
Avec son adjoint Ferruccio Panicco, décédé depuis, Libero Milone avait intenté à la Secrétairerie d’État un procès pour licenciement abusif, procès perdu que nous avions relaté [3] et contre lequel il a fait appel. La Cour a rejeté son appel, le 23 juillet. Le demandeur considère que Becciu étant membre de la Secrétairerie d’État, il agissait en tant que tel, et donc qu’elle était responsable de ses faits et gestes, tandis que la Cour qui suit l’argumentaire de la défense considère que Becciu a agi dans ce cas à titre personnel. Les avocats de Milone avaient remis à la Cour une abondante documentation montrant le type de découvertes que l’audit avait permises. Mais le tribunal a refusé la moitié de ces documents au motif… qu’ils pouvaient nuire à la bonne réputation de personnes qui ne sont pas parties au procès. Tiens donc ! L’avocat principal des plaignants a démissionné, considérant que le tribunal n’était pas impartial. Le 24 juillet, Milone faisait savoir qu’il ne renonçait pas et poursuivrait en cassation. Il ne devrait pas se faire trop d’illusions de ce côté-là, il se dit en effet que le pape François, quand il a renouvelé la Cour de Cassation, a nommé des personnes sans compétence en matière de droit, et même de droit canonique. Mais gageons que Milone n’est pas un grand naïf.
Milone en appelle au pape
Dans plusieurs conférences de presse tenues le 30 juillet au Vatican, l’ancien adjoint du cardinal Pell a demandé au pape Léon XIV de le recevoir en audience pour discuter de son procès, mais aussi pour lui faire part de ses préoccupations concernant les institutions financières du Vatican. Selon ce que rapporte The Pillar [4], il précise qu’il « ne cherche pas à faire chanter qui que ce soit », mais confirme qu’il est en possession de documents prouvant la corruption systématique qu’il a découverte au Vatican, citant en exemple un détournement de 2,5 millions d’euros qui auraient dû servir à la construction d’un nouveau service d’un hôpital. Quant à sa demande d’audience, il précise : « Je veux parler au pape, et le pape doit me parler, non pas parce que je suis intelligent ou quoi que ce soit, mais parce qu’il est entouré de gens qui ne lui diront jamais ce qui s’est réellement passé… Il y a un niveau d’autoprotection au Vatican qui était là auparavant et qui est le fait d’un groupe de personnes qui ne racontera jamais la véritable histoire au pape… Et le pape, qui semble être une personne très sérieuse, qui semble vouloir réussir, doit connaître la vérité ».
Dans la période où il a été en fonction, de 2015 à 2017, Il explique que son travail a été entravé « j’étais systématiquement confronté à des gens qui me racontaient des mensonges », alors que son bureau produisait des preuves documentaires de ce qu’il a appelé une culture du blanchiment d’argent. « Dans la plupart des entreprises, en tant qu’auditeur, vous ne trouvez pas de blanchiment d’argent et, en cas de blanchiment d’argent, il est normalement très ciblé. Ici, c’était tout l’inverse. » Il précise encore : « J’ai écrit 15 rapports à l’ASIF [5] et au promoteur de la justice dénonçant un certain nombre de questions. Sur combien ce ces cas ont-ils agi ? Aucun. »
Quant aux efforts qu’il a fait pour voir le pape, il épingle le Cardinal Parolin dont il avait demandé l’aide : il se dit déçu de ses manifestations de bonne volonté. « Je dois dire que j’ai peut-être confiance en la mauvaise personne dans tout cet exercice », a déclaré Milone, affirmant queParolin avait discuté avec lui des circonstances de son éviction et des tentatives de recherche d’un règlement pour son cas 17 ou 18 fois [6] ».
Une note du cardinal Pell
C’est le moment que choisit The Pillar, décidément très intéressé par le sujet, pour signaler une note émise par le cardinal Pell (aujourd’hui décédé rappelons-le) le 8 avril 2016. Dans cette note adressée à Libero Milone, il dit qu’il vient de découvrir un moyen qui permettrait à l’APSA [7] de modifier des états financiers pour modifier l’identité de la source de fonds dans des transferts par le système SWIFT de transactions internationales. Ce qui, en clair, permet le blanchiment d’argent. Il dit avoir pris des mesures d’urgence et demande une enquête immédiate qui aboutira à un rapport, publié en 2016 et porté à la connaissance de tous les intéressés, mais pas publié. De telles pratiques, si elles étaient avérées sont potentiellement très graves pour le statut international du Vatican. Car elles auraient eu lieu alors que l’APSA était dispensé de certains contrôles du fait qu’il ne devait plus traiter d’opérations pour le compte de particuliers. Or, c’est justement de cela qu’il s’agit. The Pillar explique avoir fait de nombreuses vérifications sur l’authenticité des documents (la note, le rapport), sur le fait que ces choses étaient connues des personnes concernées, y compris le Conseil de l’économie alors présidé par le cardinal Marx. Pourquoi publier en ce moment, neuf ans après, un incident d’une telle ampleur ? The Pillar est muet sur ce point. Il explique pourtant en détail les différents aspects, sans donner toutefois d’exemples précis. Peut-être s’agit-il seulement de mettre la pression ?
Retour à Becciu
L’« affaire » Libero Milone n’a rien d’un épisode annexe à l’ « affaire » Becciu. Elle recadre le cas du cardinal dans l’ensemble du grand désordre qui règne dans les finances au Vatican. Certes, les dossiers de Milone concernent (selon lui) bien du monde, mais Becciu, au poste où il était, avait la main sur les sommes vertigineuses dont la Secrétairerie d’État avait un usage discrétionnaire à l’époque, ce qui fondait ce qu’on appelait le « système Becciu [8] ».
Pour ce qui le concerne, ce qu’on retient en ce moment, c’est la perspective de son procès en appel qui doit s’ouvrir le 22 septembre. Les révélations sur les interventions de Francesca Chaouqui qui a manipulé le principal accusateur, Alberto Perlasca, devraient jouer en sa faveur. D’ailleurs, le procureur Alessandro Diddi a ouvert une enquête en subornation de témoin et faux témoignage contre Chaouqui. Le même Diddi qui dans son réquisitoire expliquait que les dires de Perlasca (qui constituent la base de l’accusation) n’avaient pas eu d’influence sur la sentence, et que Perlasca n’était pas un homme influençable (sic !). Becciu pourrait cette fois échapper à une condamnation infâmante.
Mais, de toute évidence, Milone a des choses à dire. Ce qu’il dit couvre l’ensemble du problème de corruption et de blanchiment qui avait cours au temps où il était en fonction, et contre quoi rien ou presque n’a été fait. Il tient à laver son honneur. Pourtant, ses dossiers, il ne les sortira qu’en dernier recours. Lui et son adjoint Panecco ont déjà proposé de rechercher une sortie amiable qui leur fut plusieurs fois refusée. La suite dépend de l’attitude qu’adoptera la pape Léon XIV. On voit mal qu’il laisse les choses dans l’impasse judiciaire où elles sont enlisées, au risque de voir déballer un scandale incontrôlable qui toucherait beaucoup de monde, dont Becciu.
Notes :
[1] Golias Hebdo n°863 (1-7 mai 2025) [2] Golias Hebdo n°805 (22-24 fev 2024) [3] Ibid Golias 805 [4] https://www.pillarcatholic.com/p/former-vatican-auditor-seeks-legal The Pillar est un site américain conservateur mais souvent bien informé. [5] ASIF : Autorité de Supervision et d’Information Financière [6] Également rapporté par The Pillar [7] APSA : Administration du patrimoine du Saint-Siège : organisme responsable de la gestion des biens et investissements du Vatican [8] Golias Hebdo n°684 (26 août-1er septembre 2021)Source : Golias Hebdo n° 878, p.13




