Les Papes vs J.D. Vance : quel « ordo amoris » promeut l’Église ?
Francesco Antonini (collectif Anastasis)

En début d’année 2025, une « polémique » a éclaté entre le vice-président américain J.D. Vance et le pape François au sujet de l’expression « ordo amoris ». D’origine médiévale, celle-ci a été reprise par Vance pour exprimer, à travers un tweet, sa vision de l’amour en société : « tu aimes ta famille – écrit-il – et puis tu aimes ton voisin, et puis tu aimes ta communauté, et puis tu aimes tes concitoyens dans ton propre pays. Et ensuite, après tout cela, tu peux te pencher sur le reste du monde », en invitant, dans un second tweet, à « taper sur Google ordo amoris », et en ajoutant que « l’idée selon laquelle il n’y a pas de hiérarchie dans les obligations va à l’encontre du sens commun. Est-ce que Rory pense vraiment que ses devoirs moraux envers ses propres enfants sont équivalents aux devoirs envers l’étranger qui vit au loin, à des milliers de kilomètres ? Quelqu’un pourrait-il vraiment le penser ? » [1]
Quelques jours après le partage de ce tweet et le démarrage de la politique de déportations par le président Trump et son gouvernement, le pape François a envoyé une lettre aux évêques américains. En à peine une page, il s’oppose radicalement à l’interprétation soutenue par le politicien américain : « l’amour chrétien n’est pas une expansion concentrique d’intérêts qui s’étendent peu à peu à d’autres personnes et d’autres groupes. (…) Le véritable ordo amoris qui doit être promu est celui que nous découvrons en méditant constamment sur la parabole du “Bon Samaritain” (Lc 10, 25-37), c’est-à-dire en méditant sur l’amour qui construit une fraternité ouverte à tous, sans exception » [2].
Étant donné ce désaccord profond entre Vance et François, portant sur un pilier chrétien aussi essentiel que l’amour, il est important de creuser cette affaire. Pourquoi le Pape a-t-il défendu une telle « utopie », s’érigeant contre le « bon sens » allégué par le vice-président américain ? Il y a sans doute une explication tenant à François lui-même, à l’axe central qu’il a choisi pour son pontificat, à savoir la défense des pauvres et des marginalisés de notre monde. Ce n’est pas surprenant, en ce sens, que la parabole du « Bon Samaritain » mentionnée dans la lettre fait directement référence au chapitre 2 de l’encyclique Fratelli tutti (« Un étranger sur le chemin »), qui s’efforce de proposer une fraternité universelle pour le monde contemporain. Mais qu’en est-il de ses prédécesseurs au Saint-Siège ? François a-t-il défendu seulement sa propre lecture de l’ordo amoris ou, en revanche, le magistère social de l’Église catholique ?
Dans cet article, nous prouverons, à l’aide des encycliques sociales, que François, dans cette lettre aux évêques américains, s’est inscrit dans la tradition du magistère social de ses prédécesseurs, et que, du même coup, la position défendue par Vance, en revanche, s’y inscrit en faux. Cela formera la partie la plus importante de notre démonstration, qui sera précédée de deux autres parties, portant respectivement sur la pensée médiévale, indirectement mise en cause par Vance, et le Concile Vatican II, qui, constituant la plus grande autorité magistérielle au sein de l’Église, a servi de base pour les encycliques sociales. En résumé, nous montrerons que l’interprétation de Vance est en contradiction avec la pensée médiévale (partie I), le Concile Vatican II (partie II), et les encycliques sociales des Papes du XXe siècle (partie III).
[1] « You love your family, and then you love your neighbor, and then you love your community, and then you love your fellow citizens in your own country. And then after that, you can focus and prioritize the rest of the world ». « Just google ‘ordo amoris’ (…). The idea that there isn’t a hierarchy of obligations violates basic common sense. Does Rory really think his moral duties to his own children are the same as his duties to a stranger who lives thousands of miles away ? Does anyone ? ». [2] FRANÇOIS, Lettre aux évêques des États-Unis d’Amérique, 10 février 2025.Similaire
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