L’EVARS dans l’enseignement catholique : prudence éducative ou refus d’affronter le réel ?
Patrice Dunois-Canette.

Les débats autour de l’EVARS dans le monde catholique et plus particulièrement dans l’enseignement catholique révèlent aujourd’hui bien davantage qu’une divergence pédagogique. Ils mettent au jour une interrogation plus profonde : de quoi l’école catholique veut-elle réellement protéger les enfants ? Et de quoi refuse-t-elle encore de parler ?
Car enfin, de quoi est-il question dans l’EVARS ? De consentement, de violences sexuelles, de respect des corps, de discriminations, de relations affectives, de harcèlement, d’égalité, de prévention des abus. Autrement dit : de réalités auxquelles les enfants et les adolescents sont déjà confrontés. Pourtant, dans nombre d’établissements catholiques, ces questions continuent d’être abordées avec une extrême prudence, parfois avec embarras, parfois avec méfiance, et souvent avec retard.
Certes, l’enseignement catholique affirme généralement reconnaître l’importance de l’éducation affective et relationnelle. Les textes officiels évoquent la dignité de la personne, l’écoute, le respect, la responsabilité. Mais entre les déclarations de principe et la réalité du terrain, l’écart demeure considérable. Combien d’établissements appliquent réellement les séances obligatoires ? Combien disposent d’équipes formées ? Combien osent aborder de manière explicite les violences sexuelles, l’inceste, les rapports de domination ou les discriminations ? Et surtout : pourquoi ces sujets provoquent-ils encore autant de crispations ?
La question des « opérateurs » et des associations habilitées à intervenir dans les établissements révèle d’ailleurs une autre ligne de tension. Qui choisit ces intervenants ? Selon quels critères ? Pour transmettre quoi — une véritable éducation critique à la vie affective et relationnelle, ou une version édulcorée et moralement acceptable des enjeux ? Dans certains établissements catholiques, le recours à des associations jugées compatibles avec « l’identité » de l’école semble parfois répondre moins à une exigence pédagogique qu’à une volonté de contrôle idéologique des contenus abordés.
Cette sélection des intervenants n’est jamais neutre. Elle engage une conception de l’enfant, du corps, de la sexualité, de l’autorité et de la parole légitime. Elle pose aussi une question plus inconfortable : l’enseignement catholique cherche-t-il prioritairement à protéger les élèves, ou à se protéger lui-même des conflits que ces questions suscitent ?
Les résistances invoquent souvent la défense de l’anthropologie chrétienne ou la crainte d’une supposée « idéologie du genre ». Mais cette focalisation ne fonctionne-t-elle pas parfois comme un écran évitant d’affronter des réalités beaucoup plus dérangeantes ? Car parler d’EVARS, ce n’est pas seulement transmettre des informations biologiques ; c’est rendre visibles des violences et des rapports de pouvoir qui traversent les familles, les institutions et parfois l’Église elle-même.
Or cette visibilité dérange. Elle dérange parce qu’elle oblige à reconnaître que les violences faites aux enfants ne viennent pas uniquement d’un extérieur menaçant, mais existent aussi dans les espaces réputés protecteurs : la famille, l’école, les institutions religieuses. Elle dérange parce qu’elle remet en question des formes d’autorité longtemps considérées comme naturelles. Elle dérange enfin parce qu’elle oblige à entendre une parole d’enfants et d’adolescents qui disent leur peur, leur méfiance ou leur solitude face au monde adulte.
Certaines expériences de terrain sont particulièrement révélatrices. Des enseignants engagés dans l’EVARS racontent des élèves convaincus que tous les adultes sont des agresseurs potentiels. D’autres voient émerger dans leurs classes des discours réactionnaires ou d’extrême droite contestant les notions mêmes de racisme, d’égalité ou de discrimination. Dans ce contexte, enseigner le consentement ou l’égalité n’apparaît plus comme un simple contenu pédagogique : cela devient un acte exposé, conflictuel, parfois politiquement ciblé.
Et c’est peut-être ici que le monde catholique est mis au défi de clarifier sa position. Peut-il continuer à invoquer une forme de neutralité prudente alors que les questions abordées touchent directement à la protection des plus vulnérables ? Le silence, la minimisation ou le traitement superficiel de ces sujets ne risquent-ils pas de devenir eux-mêmes des formes de complicité passive ?
L’ambiguïté actuelle fragilise profondément les enseignants. Beaucoup se retrouvent seuls face à ces enjeux : sans formation solide, sans soutien institutionnel clair, parfois confrontés à des collègues hostiles ou à des familles défiantes. Certains enseignants témoignent même de remarques sexistes ou de refus explicites de participer à l’EVARS au nom de convictions personnelles. Comment une institution éducative peut-elle prétendre lutter contre les violences tout en laissant perdurer, en son sein, des résistances aussi peu interrogées ?
La question devient alors ecclésiale autant qu’éducative. Après les révélations des violences sexuelles dans l’Église, le monde catholique peut-il encore se permettre une approche défensive ou anxieuse de l’éducation affective et sexuelle ? N’a-t-il pas, au contraire, une responsabilité particulière pour construire une culture de vigilance, de parole et de protection ?
Car le problème n’est peut-être plus de savoir si l’EVARS est compatible avec l’identité catholique. La véritable question est désormais celle-ci : une école catholique peut-elle rester crédible si elle hésite encore à regarder en face les mécanismes de domination, de violence et de silence auxquels les enfants sont confrontés ?
À force de craindre les conflits culturels, l’enseignement catholique risque de manquer l’essentiel : sa responsabilité concrète envers les enfants et les adolescents qui lui sont confiés. Et si l’école catholique veut encore prétendre former des consciences libres et protéger les plus fragiles, elle devra sans doute accepter qu’éduquer ne consiste pas seulement à transmettre des valeurs, mais aussi à nommer lucidement ce qui détruit, ce qui domine et ce qui fait peur.


