Les 3 thèmes les plus importants de « Magnifica Humanitas »
Michael Sean Winters
Pourquoi se contenter de l’intelligence artificielle quand on peut avoir la sagesse divine ? En d’autres termes, s’il faut affronter l’intelligence artificielle – et c’est presque inévitable –, il vaut mieux s’appuyer sur la sagesse divine pour dialoguer avec elle. Tel est le thème central de la première encyclique du pape Léon XIV, Magnifica Humanitas.

Difficile d’imaginer un titre plus à contre-courant pour un document papal. Le monde est ravagé par les guerres, les inégalités criantes et les catastrophes environnementales imminentes, autant de fléaux largement imputables aux décisions humaines. Pourtant, le pape nous rappelle notre vocation première, ce à quoi nous sommes appelés : la magnificence.
Trois thèmes de l’encyclique méritent une attention particulière et, chacun à sa manière, soulignent la magnificence unique de l’humanité : notre vocation anthropologique fondée sur la révélation de Jésus-Christ, notre capacité à collaborer avec Dieu le Créateur et notre aptitude à croire en l’invisible.
Dès le premier paragraphe, le pape cite les paroles de Gaudium et spes qui révèlent la véritable vocation, le caractère et l’appel de la personne humaine : « Chaque fois que l’humanité risque de se dénaturer, nous, chrétiens, levons les yeux vers le Dieu incarné, sachant que c’est “seulement dans le mystère du Verbe fait chair que le mystère de l’humanité se révèle pleinement”.» De tous les textes du Concile Vatican II, ce passage est celui que Jean-Paul II a le plus souvent cité ; il offre une clé de compréhension du premier thème, le plus marquant, du document : les questions soulevées par l’IA ne sont pas seulement éthiques, mais aussi anthropologiques.
« Les soi-disant intelligences artificielles ne vivent pas d’expériences, n’ont pas de corps, ne ressentent ni joie ni douleur, ne mûrissent pas grâce aux relations et ignorent tout de l’amour, du travail, de l’amitié et de la responsabilité », écrit Léon. « Elles sont également dépourvues de conscience morale, puisqu’elles ne jugent ni le bien ni le mal, ne saisissent pas le sens profond des situations et n’assument aucune responsabilité quant à leurs conséquences. Elles peuvent imiter le langage, les comportements et les capacités d’analyse, voire simuler l’empathie et la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles sont dépourvues de la perspective affective, relationnelle et spirituelle qui permet aux êtres humains d’accéder à la sagesse. » (#99)
Léon met en garde contre « la recherche de réponses toutes faites » et contre la capacité des technologies modernes à « affaiblir la créativité et le jugement personnels ». Il souligne que les « réponses » fournies par l’IA « reflètent les présupposés culturels de ceux qui les ont conçues et entraînées, avec leurs forces et leurs faiblesses ». Plus frappant encore, le pape met en garde : « Lorsque les mots sont simulés, ils ne tissent pas de véritables relations, mais seulement une apparence de relation. L’imitation artificielle de l’attention ou du soutien peut s’avérer particulièrement risquée lorsqu’elle intervient dans des contextes où les relations authentiques et les liens affectifs font défaut. Le danger ne réside alors pas tant dans la croyance de communiquer avec autrui, mais plutôt dans la perte progressive du désir même de nouer de véritables liens humains.» (n° 100)
Léon s’inquiète, à juste titre, du fait que ces nouvelles technologies soient largement entre des mains privées, échappant même au contrôle de l’État. « Lorsque les systèmes d’IA se présentent comme neutres et objectifs, ils finissent par refléter et renforcer les stéréotypes ou les préjugés idéologiques de leurs concepteurs et développeurs. » (n° 102) Il s’inquiète également du fait que « si un système est conçu ou utilisé de manière à dévaloriser certaines vies, ou à les exclure sans possibilité de recours, il ne s’agit plus d’un simple outil “à utiliser à bon escient”, puisqu’il introduit déjà des critères qui contredisent la dignité inaliénable de la personne humaine. » (#104)
Léon reconnaît le pouvoir de la technologie d’améliorer les vies et de trouver des remèdes aux maladies et autres maux sources de souffrance. Mais, une fois encore, il privilégie la dimension spécifiquement humaine de l’existence. Dans l’une des phrases les plus marquantes du document, il écrit : « Éliminer totalement la souffrance reviendrait, en fin de compte, à éteindre aussi l’amour et le désir.» (#120)
Ces dangers ne concernent pas principalement ce que l’être humain devrait ou ne devrait pas faire, mais qui il est, et la nécessité de distinguer les relations humaines authentiques des relations artificielles. Ils sont d’ordre anthropologique et précèdent l’éthique.
Je me demande si le monde moderne est prêt à entendre ces préoccupations. Dans l’espace public des sociétés modernes et pluralistes, la religion occupe de facto la place d’une autorité éthique. Détachée de ses racines dogmatiques, l’éthique se réduit inévitablement à un débat d’idées où chaque opinion vaut la sienne. Lorsque la religion est réduite à l’éthique, elle est incapable de générer le type de culture humaine sans laquelle nous serons tous bientôt à la merci des technologies impitoyables et de ceux qui les contrôlent.
Le second thème, lui aussi profondément ancré dans la tradition de la doctrine sociale de l’Église catholique, est l’importance du travail humain. À l’instar de son homonyme, ce Léon affirme que le travail est « la clé essentielle » pour comprendre les questions sociales, la garantie que l’être humain n’est pas simplement exploité au profit d’autrui. La priorité du travail sur le capital n’est pas une chimère de la fin du XIXe siècle, mais est profondément enracinée dans notre conception humaine de nous-mêmes :
« Créés à l’image du Créateur, notre propre travail prolonge en quelque sorte le sien, car il contribue au progrès de la société et au bien commun, nous mettons à profit les capacités que nous avons reçues, nous améliorons et embellissons le monde, nous subvenons aux besoins de nos familles, nous nous engageons dans des relations de coopération et, par l’écoute et le dialogue, nous apprenons à construire ensemble ce que nul ne saurait réaliser seul. » (n° 148)
Magnifica Humanitas rappelle, sans toutefois la développer, la conception profondément personnaliste du travail que Jean-Paul II a formulée dans sa première encyclique sociale, Laborem Exercens. Le travail « exprime et enrichit la dignité de nos vies », écrit le pape. Il examine les menaces que l’IA fait peser sur l’emploi et appelle à des « critères sociaux d’innovation » exigeant une évaluation préalable des dommages potentiels qu’une innovation donnée pourrait causer aux travailleurs (n° 156).
Le pape réaffirme le soutien constant de l’Église aux syndicats, mais appelle aussi, à juste titre, à une nouvelle collaboration entre les représentants des syndicats, des pouvoirs publics, des entreprises et du monde de l’éducation (n° 155). Ses réflexions sur l’économie moderne rejoignent celles de ses prédécesseurs, comme lorsqu’il déclare : « La justice concerne chaque étape de l’activité économique, de l’acquisition des ressources au financement, et de la production à la consommation ; chaque choix a des conséquences morales » (n° 162). Une section entière (n° 173-179) est consacrée aux nouvelles formes d’esclavage et à l’impérieuse nécessité de les combattre.
Tout cela suffirait à faire passer Léon pour un socialiste aux yeux de certains, mais j’aurais souhaité qu’il s’attarde davantage sur ce sujet. La caractéristique déterminante de la crise politique dans les démocraties occidentales est la polarisation entre la classe ouvrière et les classes moyennes et supérieures, entre les diplômés et les non-diplômés. Forger des liens de solidarité entre ces deux groupes est essentiel ; or cette question est peu abordée dans cette encyclique et fera, espérons-le, l’objet d’un enseignement magistériel ultérieur.
Le troisième thème important souligne notre capacité humaine à croire et à reconnaître les exigences des révélations divines. On parle généralement de « l’enseignement social de l’Église », mais Léon XIII emploie à plusieurs reprises le terme de « doctrine sociale de l’Église ». Il s’agit d’une évolution positive, qui rappelle que cet ensemble d’idées n’est ni optionnel ni accessoire, ni purement éthique. Elles sont fondamentalement doctrinales, enracinées dans les conceptions chrétiennes de la création, du péché, de l’incarnation, du mystère pascal et de la destinée eschatologique de la personne humaine.
Le pape explique comment la doctrine sociale de l’Église se développe pour répondre aux problématiques actuelles, en s’appuyant sur des vérités éternelles issues de la foi et de la raison. Mais il démontre également en quoi cela est vrai, en citant des réflexions de papes antérieurs qui demeurent particulièrement pertinentes. Par exemple, à partir de l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII, Léon XIV observe :
Bien que nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient évolué, au moins deux idées restent d’une grande actualité : la primauté du travail humain sur toute mentalité centrée uniquement sur la finance ou la productivité – avec pour conséquence une attention particulière portée aux personnes et aux familles les plus vulnérables à l’exploitation – et le lien indissociable entre la proclamation de l’Évangile et la recherche d’un ordre social plus juste. (n° 30)
S’appuyant sur les enseignements du pape Pie XII, Léon XIV cite trois idées toujours d’actualité : « la nécessité de faire prévaloir le droit sur les intérêts ; la prise de conscience que les inégalités économiques sont un terreau fertile pour les tensions et la violence ; et la nécessité d’un réseau d’associations capables de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. » (# 32) Il félicite également le pape Benoît XIV d’avoir « démontré que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des espaces où la charité, en vérité, doit trouver son expression historique ». (# 41) Leo souligne par ailleurs le concept d’« écologie intégrale » qui apparaît dans l’encyclique Laudato Si’ du pape François.
Bien que le document soit long et paraisse parfois alourdi par le contexte et les clarifications, il s’agit d’un document d’enseignement et, à ce titre, ce contexte et ces clarifications sont importants. On y perçoit par moments une certaine poésie. Par exemple, au paragraphe 15, on peut lire :
À l’ère de l’intelligence artificielle, alors que la dignité humaine est menacée par de nouvelles formes de déshumanisation, il est de notre devoir impérieux de demeurer profondément humains. Nous devons préserver avec amour la grandeur de l’humanité qui nous a été léguée et qui s’est révélée dans toute sa plénitude en Christ, dont aucune machine ne pourra jamais remplacer la splendeur.
Cela fait magnifiquement écho à la citation d’ouverture de Gaudium et spes, soulignant le lien indissociable entre la foi chrétienne et l’humanisme.
Qu’aurait-on pu dire différemment ou mieux ? Abordant le principe de subsidiarité, le pape déclare : « Selon ce principe, ce qui peut être accompli par les individus, les familles, les organisations intermédiaires et les collectivités locales ne doit pas l’être par les autorités supérieures.» C’est vrai, mais le corollaire implicite est que ce qui ne peut être accompli par les individus, les familles, etc., peut nécessiter l’intervention des autorités supérieures, non pour empiéter sur leur autonomie, mais pour les renforcer. Un point aussi important devrait être énoncé explicitement et non sous-entendu.
La section sur l’IA et la guerre est d’une importance capitale, car la perspective de meurtres automatisés, sans prise de décision humaine, est véritablement terrifiante. Le pape, cependant, élargit sa perspective et déclare : « Aujourd’hui, plus que jamais, sans préjudice du droit à la légitime défense au sens le plus strict, il est important de réaffirmer que la théorie de la “guerre juste”, trop souvent utilisée pour justifier toute forme de guerre, est désormais dépassée. » Il est indéniable que la théorie de la guerre juste nécessite une mise à jour, mais elle demeure un outil d’analyse essentiel, comme le suggère la formulation du pape « sans préjudice du droit à la légitime défense ». Cette théorie a été détournée de son but et ces abus doivent être dénoncés. De même qu’un médicament peut faire l’objet d’un usage abusif tout en soulageant la douleur, la théorie de la guerre juste reste fondamentale pour la boussole morale de l’Église.
L’intelligence artificielle étant un sujet si profond, qui ébranle simultanément de nombreux fondements culturels, cette encyclique devrait susciter un intérêt plus grand que la plupart des documents doctrinaux de ce type. La longue section consacrée à l’évolution de la doctrine sociale de l’Église catholique ne doit pas rebuter, mais au contraire affirmer la profonde continuité entre les différents pontifes qui l’ont formulée et dont Léon XIII est aujourd’hui le dépositaire. Sa contribution unique est d’appliquer cette tradition à l’intelligence artificielle et d’ancrer l’analyse dans des préoccupations anthropologiques fondamentales, plutôt que de se contenter d’une simple autorité éthique. Ce texte recèle de profonds courants ecclésiaux et culturels, et Léon XIII guidera l’Église à travers eux dans les années à venir. Si telle est sa feuille de route, nous avons le capitaine qu’il nous faut.



