Léon XIV en Espagne : Rencontres et désaccords
Juan José Tamayo
Le pape Léon XIV arrive en Espagne fort d’une excellente réputation sur les plans international, national et intellectuel… Sa visite en Espagne suivra-t-elle cette voie ou prendra-t-elle une autre tournure ? Nous verrons…

Le bon parcours de Léon XIV
Un peu plus d’un an après son élection, le pape Léon XIV arrive en Espagne fort d’une excellente réputation sur les plans international, national et intellectuel. Sur le plan international, il s’est distingué par sa confrontation directe avec son compatriote, le président américain Donald Trump ; sa réponse sereine à ses insultes et remarques désobligeantes ; sa critique ferme de la politique belliciste de Trump ; son rejet de la menace de Trump de détruire la civilisation perse ; et sa condamnation des interventions militaires de Trump et de Netanyahu. Cette ligne de conduite a fait de lui une autorité morale internationale, contrairement à la plupart des dirigeants politiques qui sont restés silencieux ou ont fait preuve de pusillanimité en ne condamnant pas de telles violations flagrantes du droit international.
Au niveau national, il convient de souligner l’intervention de Léon XIV dans les négociations avec le gouvernement espagnol concernant la reconfiguration du mausolée de Cuelgamuros, suite au transfert de la dépouille du dictateur de la basilique de la Vallée des Morts, ainsi que le rôle fondamental qu’il a joué pour que la Conférence épiscopale espagnole accepte le versement d’indemnisations aux victimes de pédophilie au sein de l’Église catholique.
Sur le plan intellectuel, il arrive avec l’encyclique Magnifica Humanitas, considérée comme l’une des réflexions interdisciplinaires les plus rigoureuses et les plus étayées sur l’intelligence artificielle. Cette encyclique défend la dignité humaine face aux technocrates qui soumettent les êtres humains à leur pouvoir déshumanisant et les transforment en marchandises. En réponse au posthumanisme et au transhumanisme, elle plaide pour un humanisme écologique, relationnel et décolonial, solidaire des victimes des guerres et du pouvoir technocratique.
Vestiges de la chrétienté et du catholicisme national ?
La visite de Léon XIV en Espagne suivra-t-elle cette voie, ou prendra-t-elle un autre tournant ? L’avenir nous le dira. En tant que chef d’État – rôle le moins conforme à l’Évangile et auquel il devrait donc renoncer – dans un pays qui n’est pas exactement un État démocratique régi par l’État de droit, il rencontrera le roi et la reine, le gouvernement, le corps diplomatique, ainsi que des parlementaires à la Chambre des députés, où il sera le premier pape à prendre la parole. Ces rencontres ne contredisent-elles pas la nature pastorale de la visite ? Ne nous ramènent-elles pas à l’époque de la chrétienté ? Ne sont-elles pas, peut-être, des vestiges d’un catholicisme national ? Il organisera des événements de masse : des rencontres avec le monde de la culture, de la société civile, de l’économie et du sport ; des prières avec les jeunes ; et des célébrations eucharistiques dans l’espace public, entre autres, dont la procession de la Fête-Dieu dans les rues de Madrid.
Je suis favorable à une présence publique critique du christianisme… Cependant, je ne crois pas que la procession de la Fête-Dieu soit la forme la plus appropriée de cette présence publique critique de l’Église.
Je ne partage pas l’avis de ceux qui défendent l’idée que le christianisme doit se limiter à la sphère privée et aux lieux de culte, et être exclu de l’espace public et politique, et encore moins celui de ceux qui défendent le caractère confessionnel des institutions publiques. Toutefois, dans le respect de la séparation de l’Église et de l’État et de l’autonomie politique, je suis favorable à une présence publique critique du christianisme, notamment par son implication dans les espaces marginalisés, sa participation aux mouvements sociaux et son engagement dans la lutte pour la justice et l’égalité. Je ne crois cependant pas que la procession de la Fête-Dieu soit la forme la plus appropriée de cette présence publique critique de l’Église.
Rencontres avec les personnes et les groupes les plus vulnérables
Les rencontres les plus en phase avec l’attention portée par Léon XIV au Sud global et avec l’appel du pape François à aller vers les périphéries humaines seront celles qu’il mènera dans les prisons avec les détenus, dans les centres d’hébergement pour les sans-abri et dans les lieux d’accueil pour les migrants. Il visitera des organisations caritatives et des groupes d’aide œuvrant auprès des personnes et des groupes les plus vulnérables, où il constatera de visu les discriminations sociales, culturelles, politiques et ethniques auxquelles ils sont confrontés et les souffrances qui en découlent, mais aussi la mise en pratique de la compassion. Il visitera le port emblématique d’Argineguin, où il sera témoin du sort tragique des migrants, dont beaucoup perdent la vie en tentant de rejoindre nos côtes.
Ces rencontres illustrent parfaitement l’option préférentielle pour les groupes les plus vulnérables, marginalisés et opprimés, ainsi que « l’amour des pauvres », thème auquel Léon XIV a consacré son exhortation apostolique Dilexite, où l’on peut lire :
« L’amour chrétien surmonte toutes les barrières, se rapproche de ceux qui sont loin, rassemble les étrangers, rend les ennemis familiers, franchit des abîmes humainement insurmontables, pénètre les recoins les plus cachés de la société. Par sa nature même, l’amour chrétien est prophétique, opère des miracles, est sans limites : il œuvre pour l’impossible. L’amour est avant tout une manière de concevoir la vie, une manière de la vivre. »
Les victimes de pédophilie et les associations féministes exclues des rencontres
De nombreux groupes ne figurent pas à l’agenda officiel du Pape. Deux en particulier ont suscité l’attention et une vive indignation : les victimes de pédophilie et les associations qui les représentent, d’une part, et les associations féministes, d’autre part. Les groupes féministes chrétiens, notamment le Mouvement de la Révolte des Femmes, présent dans la plupart des diocèses espagnols, en sont un autre exemple. Ces collectifs luttent contre le patriarcat religieux et œuvrent pour que « l’égalité devienne la norme au sein de l’Église ».
Dans un patriarcat parfait comme l’Église catholique, les femmes sont exclues de l’espace public, des sphères de pouvoir, de la présidence des actes liturgiques, des lieux où se prennent les décisions les plus importantes, où se formule la « doctrine correcte » et où est prescrite une morale, souvent répressive pour les femmes. Nous le constaterons lors de la visite du Pape et des célébrations liturgiques : aucune femme ne concélébrera à l’autel, seulement des membres du clergé de différents rangs – Pape, évêques, prêtres. Cette image patriarcale rendra impossible toute tentative de transformer l’Église en une communauté d’égaux, à l’image du mouvement égalitaire de Jésus de Nazareth.
Je partage l’avis exprimé dans la Lettre ouverte des Femmes en révolte au Pape : « Si nous nous tournons vers l’Église, nous nous sentons invisibles, ignorées, mises à l’écart et découragées. »
L’absence de rencontres du Pape avec les groupes féministes, chrétiens ou autres confirme une loi de l’histoire : la réponse à la marginalisation des femmes peut attendre. Il y a toujours d’autres problèmes à régler, plus urgents. En attendant, les femmes resteront la majorité réduite au silence – non pas silencieuses, mais réduites au silence ; elles continueront à faire entendre leur voix, mais elles ne seront pas entendues. Je partage l’avis exprimé dans la Lettre ouverte de Women’s Revolt au Pape : « Si nous nous tournons vers l’Église, nous nous sentons invisibles, ignorées, mises à l’écart et découragées. »
Au programme du voyage du pape à Madrid, Barcelone et aux Canaries, il n’y a pas non plus de rencontres avec les victimes d’abus sexuels commis par des prêtres, des religieux et religieuses, des enseignants, des confesseurs, des pères spirituels, etc., dans les séminaires, noviciats, camps, paroisses, écoles et autres espaces religieux. Face aux protestations des associations de victimes de ne pas pouvoir rencontrer le Pape, on parle d’une réunion privée avec certaines d’entre elles, sans lumières ni sténographes. Une telle rencontre ne serait-elle pas embarrassante ?
Si la rencontre avec les victimes n’avait pas lieu ou se faisait en privé, elles seraient à nouveau victimisées, humiliées, rendues invisibles.
Les attitudes de la hiérarchie face au crime de pédophilie dans l’Église ont été le déni, la dissimulation, la complicité, le laissez-faire, le laissez-passer, l’opacité, l’insensibilité à la souffrance des victimes, le refus de collaborer avec la justice, le manque de sanctions adéquates pour les pédophiles en fonction de la gravité du crime et l’absence de compassion. Si la rencontre avec les victimes n’avait pas lieu ou se faisait en privé, elles seraient à nouveau victimisées, humiliées et rendues invisibles. Pendant que j’écris cet article, j’ai lu dans le journal EL PAÍS (vendredi 5 juin) que 7 cardinaux et 61 évêques espagnols sont accusés de dissimulation de pédophilie. L’absence de rencontre avec les victimes de la pédophilie n’est-elle pas aussi une manière de les dissimuler et de les protéger ?
Renonciation aux privilèges pour la cohérence évangélique
Le Pape rencontrera la Conférence épiscopale espagnole. Cela me semble une excellente occasion pour mettre sur la table une série de demandes adressées aux évêques espagnols en matière de cohérence évangélique. Sans vouloir être exhaustif, je cite les suivants : renoncer volontairement aux privilèges économiques, éducatifs, fiscaux, juridiques et culturel dont vous bénéficiez ; restituer les biens inscrits à son nom à ses véritables propriétaires : le peuple et l’État ; appliquer la Loi sur la Mémoire Historique dans ses institutions, temples et autres lieux religieux ; renoncer aux dotations fiscales et s’engager à s’autofinancer ; supprimer l’enseignement des religions confessionnelles à l’école et soutenir la création d’une matière d’histoire des religions dans le cadre de l’histoire de la culture ; soutenir la création d’un statut de laïcité aux niveaux étatique, régional et municipal ; excuser la pédophilie et indemniser les victimes ; soutenir la révision de l’article 16.3 de la Constitution espagnole, qui place l’Église catholique dans une situation privilégiée et les autres religions dans une position de discrimination ; m’excuser d’avoir soutenu le coup d’État qui a mis fin à la démocratie républicaine et à la légitimation de la dictature.



