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Qui se souvient des morts ? Qui les pleure ? Qui leur rend la dignité noyée en mer ?
Accueil Faire société autrement Éthique et vie Qui se souvient des morts ? Qui les pleure ? Qui leur rend la dignité noyée en mer ?
Éthique et vieFaire société autrement
Par Lucienne Gouguenheim26 août 20260 Commentaire

Qui se souvient des morts ? Qui les pleure ? Qui leur rend la dignité noyée en mer ?

Juan José Tamayo.

« Invasion » : c’est ainsi qu’on qualifie, à tort et de manière injuste, l’arrivée massive de milliers de migrants à Ceuta, alors que beaucoup ont perdu la vie en tentant de la traverser, les autres sont arrivés épuisés et tous, des dizaines de milliers – des familles entières, des hommes et des femmes, des filles et des garçons, des adolescents et des jeunes –, contraints d’émigrer à cause de la faim, du chômage, de la pauvreté, à la recherche d’une vie digne, d’un logement, d’un travail décent qui leur permette de vivre, en définitive, d’un avenir meilleur, auquel tous les êtres humains ont droit, et tout particulièrement les personnes démunies

« Même les morts ne seront pas à l’abri de l’ennemi lorsque celui-ci l’emportera. Et cet ennemi n’a cessé de l’emporter » (Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire »).

Selon le collectif Caminando Fronteras, dirigé par Helena Molano Garzón, cent quarante-cinq personnes ont trouvé la mort de part et d’autre de la frontière ouest-eurafricaine lors de l’afflux massif de Marocains et de ressortissants d’autres pays à Ceuta par la mer. Un voile de silence épais et sinistre a été jeté sur leur sort. La plupart étaient des mineurs dont la vie, pleine de rêves « éveillés », a été brisée. On ne parle pas d’eux, on ne se souvient pas d’eux, on ne pleure pas leur disparition. Leur perte ne suscite aucune douleur. On ne leur a pas rendu leur dignité. Leurs vies n’ont aucune importance, elles n’ont aucune valeur. Leurs noms sont passés sous silence. Ils sont morts dans l’anonymat le plus total. Aucune pierre tombale ne commémore leur passage sur cette terre. Aucun acte de réparation. Aucun réconfort pour les familles. Quel manque d’humanité ! À quel point les mots « fraternité » et « sororité » ont-ils perdu tout leur sens ! Combien sont fausses les déclarations en faveur de la défense des droits des enfants, des adolescents, des jeunes et des mineurs ! Quel cynisme dans ces déclarations solennelles de deuil ! Pas une seule fois le mot « compassion » n’a été prononcé.

Ni compassion ni humanité

N’ont pas manqué ceux qui tiennent les personnes décédées pour responsables de leur propre mort, en prétendant que c’est le prix à payer pour l’invasion de notre territoire. « Invasion » : c’est ainsi qu’ils qualifient faussement et injustement l’arrivée massive de milliers de migrants à Ceuta, alors que beaucoup ont perdu la vie en tentant de franchir la frontière, que les autres sont arrivés épuisés et que tous, des dizaines de milliers – des familles entières, des hommes et des femmes, des filles et des garçons, des adolescents et des jeunes –, contraints d’émigrer à cause de la faim, du chômage, de la pauvreté, à la recherche d’une vie digne, d’un logement, d’un travail décent qui leur permette de vivre, en définitive, d’un avenir meilleur, auquel tous les êtres humains ont droit, et tout particulièrement les personnes démunies, dont la vie est menacée au quotidien.

Personne n’a assumé sa responsabilité vis-à-vis des personnes décédées. Le gouvernement espagnol s’est retranché derrière le manque d’informations et le caractère inattendu des événements pour se soustraire à toute responsabilité concernant les cent quarante-cinq naufragés. De son côté, il a cyniquement déchargé le Maroc de toute responsabilité, alors que ce dernier s’est immédiatement présenté comme un « partenaire fidèle et responsable » de l’Espagne. Une fidélité que contredisent ses fréquents appels lancés à la population marocaine pour qu’elle franchisse la frontière par voie terrestre et maritime, comme arme politique contre le gouvernement espagnol lorsqu’il n’apprécie pas ses alliances avec d’autres pays.

Le Maroc a désigné comme cause de l’afflux massif à Ceuta l’arrêt de la Cour suprême qui interdit le renvoi sommaire – « renvoi à chaud » – des migrants interceptés en mer alors qu’ils tentaient de rejoindre Ceuta et Melilla à la nage. Faux ! La plupart des migrants ignoraient l’existence de cet arrêt. Cet afflux massif n’aurait pas pu avoir lieu sans la collaboration indispensable du Maroc.

Lors de sa première intervention publique, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a imputé l’entière responsabilité de l’arrivée de milliers de migrants à Ceuta aux mafias qui font commerce de vies humaines et qui, logiquement, ne peuvent pas se lamenter sur la fin tragique qu’elles encouragent elles-mêmes. On ne peut nier le rôle important joué par les mafias dans cet afflux massif ni leur mépris pour la vie humaine, mais on ne peut pas non plus nier le soutien du Maroc, que notre gouvernement continue de nier pour des raisons politiques difficilement justifiables.

De nombreux pays de l’Union européenne ont adressé de vifs reproches et formulé des critiques cinglantes à l’encontre de l’Espagne pour son manque de contrôle et de protection de la frontière nord-africaine donnant accès à l’Europe. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est allée plus loin et a même qualifié d’« inacceptables » les images de l’arrivée massive de migrants à Ceuta. Certains pays ont attribué cet afflux massif à la récente régularisation des migrants par l’Espagne, qualifiée d’« effet d’appel ».

Cette accusation est partagée par les partis de droite et d’extrême droite espagnols, qui ont qualifié l’arrivée des migrants d’invasion du territoire espagnol. On ne peut attendre d’eux ni le souvenir des morts, ni la compassion, ni la douleur face à la perte de vies humaines, car pour eux, c’est la « priorité nationale » qui prime, ce qui implique le déni de tous les droits humains aux migrants, y compris le droit à la vie ? Je m’en tiens aux faits.

Autour des personnes décédées, tout n’est que silence et insensibilité. Personne n’a assumé la responsabilité de ces décès. On n’a pas rendu hommage aux morts, on ne les a pas pleurés. On ignore leurs noms, leurs origines familiales, leurs âges. Tous sont anonymes. Leur vie ne vaut rien, leur mort est sans importance. C’est la meilleure preuve de la discrimination, non seulement de leur vivant, mais aussi dans la mort. Autrefois, l’Église catholique célébrait des funérailles de première, deuxième et troisième classe selon le niveau économique des défunts. Aujourd’hui, il existe également trois catégories de morts.

Trump et Netanyahou, complices et acteurs de la mort

Deux autres acteurs ont fait preuve de complicité avec le Maroc : les États-Unis et Israël, Trump et Netanyahou qui, loin de compatir au sort des morts, ont jeté de l’huile sur le feu. Trump a invoqué l’« invasion » de Ceuta pour avertir qu’un événement similaire se produirait si le Parti démocrate remportait les élections aux États-Unis. Dans son propre pays, il se livre lui-même à la chasse aux immigrés, à leur expulsion et à leur renvoi vers leur pays d’origine ou vers d’autres pays, menottés, comme s’ils étaient des criminels, pour être incarcérés dans des prisons terrifiantes, par exemple au Salvador, avec la complicité de son président, Nayyib Bukele. Alors qu’il accuse les migrants d’être des envahisseurs, Trump envahit des territoires, kidnappe des présidents d’autres pays ou les assassine. Peut-on faire plus cruel ?

Trump lui-même donne l’ordre à l’ICE (Service de contrôle de l’immigration et des douanes) d’arrêter les migrants de manière brutale et de s’en prendre à ceux qui les défendent, jusqu’à les tuer. Quelle compassion pour les morts de Ceuta peut bien avoir un dirigeant xénophobe et raciste comme Trump, qui ordonne la « chasse » aux migrants de son pays, y compris les filles et les garçons, où qu’ils se trouvent : maisons, hôpitaux, centres de santé, lieux de culte, rues, aéroports, centres commerciaux. Peut-on avoir des attitudes plus cruelles ?

Un autre complice de la politique autocratique du roi du Maroc, Mohamed VI, insensible à la mort de ses propres concitoyens et de ceux d’autres pays, est le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu. Netanyahu, génocidaire qui a assassiné plus de 72 000 Gazaouis et qui, après le cessez-le-feu, a continué à tuer en toute impunité et sans discernement la population de la Bande de Gaza, en particulier les femmes et les enfants, ne peut éprouver aucune douleur. Il assassine des milliers de Libanais, même après la signature de l’accord de paix, et soutient la violence des colons juifs contre les Palestiniens de Cisjordanie, dont ils s’approprient les territoires.

L’économie de l’exclusion tue

Dans son exhortation apostolique « La joie de l’Évangile », le pape François prononce un « non à une économie de l’exclusion et de l’inégalité qui tue » (n° 53). C’est l’économie qui prévaut au Maroc, où le roi détient une immense fortune qui fait de lui l’un des monarques les plus riches du monde et la cinquième personne la plus riche du continent africain, tandis que le peuple vit dans la misère, dans le dénuement, dans des conditions inhumaines, et est contraint d’émigrer au péril de sa vie, voire au prix de celle-ci.

Cette économie tue, c’est vrai, mais pas au sens figuré, bien au contraire : elle tue réellement et de multiples façons, fauchant des vies humaines, comme nous l’avons constaté les 30 et 31 juillet. Et ces décès se sont produits sans la moindre trace de compassion de la part du gouvernement marocain, de l’Union européenne – qui durcit sans cesse ses politiques contre l’immigration –, des réseaux sociaux – devenus des tribunes de discours haineux – et des partis et organisations d’extrême droite qui appellent à la « chasse aux immigrés ».

Cette économie, poursuit François, impose la « culture du rejet », qui va au-delà du phénomène d’exploitation et d’oppression et ne se limite pas à reléguer les gens en marge, mais les exclut, car « ce sont des déchets, des “restes” ». C’est pourquoi leur vie devient superflue. C’est le cas des migrants qui cherchaient à rejoindre Ceuta pour fuir la faim et la pauvreté et qui sont morts en tentant de réaliser leur rêve. Mais il n’y a pas qu’eux : il y a aussi « de vastes masses de la population », qui « se voient exclues et marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans issue » et vouées à la mort. C’est la chronique d’une mort annoncée, qui continuera à s’écrire tant que le néo-capitalisme et le techno-féodalisme domineront le monde.

Dans « La joie de l’Évangile », François évoque également la « mondialisation de l’indifférence », qui nous rend incapables d’éprouver de la compassion face aux cris des personnes qui souffrent et de pleurer devant le drame de ceux que le système néolibéral conduit tout droit vers une fin fatale. Il critique la « culture du bien-être » qui nous anesthésie et transforme les vies brisées par le manque de perspectives non pas en motif de dénonciation et de protestation, mais en un spectacle qui ne nous dérange pas et ne fait pas appel à notre conscience.

Mémoire subversive des victimes, face au nécrocapitalisme et à la nécropolitique

Et qu’en est-il des personnes mortes de part et d’autre de la frontière ouest-eurafricaine ? Le philosophe Walter Benjamin l’avait déjà prévenu dans sa sixième thèse « Sur le concept d’histoire » : « Même les morts ne seront pas à l’abri de l’ennemi lorsque celui-ci l’emportera. Et cet ennemi n’a cessé de l’emporter. » Les ennemis sont aujourd’hui le nécrocapitalisme, qui continue de vaincre et de répandre la mort partout, surtout dans le Sud global, et la nécropolitique, qui consiste en la coalition et la complicité de tous les pouvoirs pour décider qui peut vivre et qui doit mourir.

Si l’histoire est écrite par les vainqueurs, et qu’ils l’écrivent depuis des siècles, les souffrances des victimes seront oubliées et à la violence de leurs morts s’ajoutera la violence de l’oubli. Face à cela, il n’y a d’autre réponse que la mémoire subversive des victimes et la reconnaissance de la raison des vaincus, la réhabilitation de leur dignité bafouée et l’engagement de non-répétition, le jugement de l’histoire contre les bourreaux, tant individuels que collectifs, et leur condamnation.

https://www.religiondigital.org/el_blog_de_juan_jose_tamayo/recuerda-muertos-ceuta-dignidad-marruecos-espana-migrantes-mafias-ultraderecha_132_1463811.html

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