Écouter les oiseaux ou les camions
Caroline Ingrand-Hoffet, pasteure de l’UEPAL à Kolbsheim s’est investie contre le grand contournement autoroutier de Strasbourg. Comment vivre avec ce combat qui n’a pas abouti ? Analyse.
Pasteure d’un village à 15 km de Strasbourg, j’ai participé activement à la lutte contre le Grand Contournement Ouest de Strasbourg (GCO) depuis 2016, jusqu’à son ouverture en décembre 2021. Récemment, je me suis retrouvée dans un salon dans lequel était accrochée comme une œuvre d’art, une photo grand format, prise sur ce chantier ! Cela m’a renvoyée de manière brutale à mon engagement qui, malgré l’ouverture de l’autoroute, n’est pas un échec.
Jean Castex alors Premier ministre a inauguré ce contournement en disant : « Nous n’avons pas l’inauguration honteuse ». Je lui ai répondu par un courrier des lecteurs intitulé : « Nous n’avons pas la lutte honteuse ». Non. Nous n’avons pas à rougir d’avoir mis tant de temps, d’énergie, d’inventivité, de colère parfois, et de joie à lutter.
J’irais même jusqu’à parler de victoire, quand je regarde les fossés franchis entre personnes qui, a priori, n’auraient pas dû se rencontrer et encore moins s’associer. Victoire, quand je regarde les idées toutes faites des uns sur les autres qui ont pu être dépassées. Face à un défi, chacun a accepté que des motivations différentes aient pu s’allier au service de la même cause. Victoire quand, face à l’individualisme ambiant, une communauté improbable naît d’une lutte commune, quand l’inventivité l’emporte sur le pessimisme et le fatalisme.
Une confiance réciproque
Au sortir de cette lutte, cela ne choque ici plus personne de participer à une rencontre militante dans l’Église de Kolbsheim ou de prendre part à une célébration chrétienne aux abords du chantier. Une confiance réciproque a été créée. Les réticences envers la pasteure que je suis étaient fortes au début. Aujourd’hui, les clichés sur la pasteure ou même sur les chrétiens globalement, ont été dépassés dans ce cadre militant. L’Église et, devrais-je dire, l’Évangile ont gagné en crédibilité et en pertinence. Ma fille de 7 ans, après l’ouverture du GCO, m’a dit en se réveillant : « Maintenant Maman, le matin, je dois choisir entre écouter les oiseaux ou les camions ».
Tout est dit. Cette autoroute est là et on ne peut pas faire autrement. Elle s’est imposée dans notre vie quotidienne, sonore et visuelle. On pourrait s’arrêter sur le regret d’entendre moins d’oiseaux, et se laisser polluer les oreilles par les camions. Mais on peut choisir d’entendre les oiseaux. Et même les écouter avec plus d’acuité. Ce n’est pas nier l’échec, c’est vivre en restant concentré sur l’essentiel : le vivant qui a tant besoin qu’on lui prête attention.
L’échec comme chemin de vie
De temps en temps, j’écoute et je regarde les camions. Cela me déprime bien sûr. Mais au final cela me mobilise à nouveau. Parce que cette autoroute incarne ce contre quoi il faut continuer à lutter ensemble. Les camions circulent sur ce contournement, mais la communauté formée par-delà les clivages a acquis une capacité de résilience qui, à n’en pas douter, est un outil précieux, pour être ensemble, debout face à tous les défis climatiques et sociaux qui sont devant nous.
Oui, un échec peut être un chemin de vie.

https://www.missionpopulaire.org/articles/212619-ecouter-les-oiseaux-ou-les-camions


