Nietzsche coincé entre le Christ, Jean Vanier et Gandhi :
la compétition est sérieuse…
Nietzsche et les Béatitudes
La pépite
Dans son autobiographie, Gandhi explique que le sermon sur la montagne lui était allé droit au cœur. Du coup, ça vaut peut-être la peine de le lire aujourd’hui avec PRIXM…
… et de le faire en musique ! Découvrez les Béatitudes chantées 🎵 avec au choix
1. Une version classique et liturgique : Блаженны
2. Un air plus moderne et en anglais : Arvo Pärt: The Beatitudes
Le texte biblique
« Bonheur » ou « Béatitude »
Le texte grec utilise un terme générique mais, d’après le contexte, il est clair que la source de ce bonheur est Dieu lui-même, qu’il est la béatitude.
Voyant les foules il monta sur la montagne et lorsqu’il se fut assis ses disciples s’approchèrent de lui. Alors ouvrant la bouche il se mit à les enseigner en disant :
— Heureux les pauvres en esprit car à eux est le royaume des cieux.
Heureux les affligés car ils seront consolés.
Heureux les doux car ils posséderont la terre.
Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils seront rassasiés.
Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde.
Heureux les purs de cœur car ils verront Dieu.
Heureux les artisans de paix car ils seront appelés enfants de Dieu.
Heureux les persécutés pour la justice car c’est à eux qu’est le royaume des cieux.
Heureux êtes-vous lorsqu’on vous injuriera et persécutera et on dira en mentant toute sorte de mal contre vous à cause de moi.
Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse parce que votre récompense est grande dans les cieux car c’est ainsi qu’ils ont persécuté les prophètes avant vous.
Chapitre 5, versets 1 à 12 de l’Évangile selon saint Matthieu dans le Nouveau Testament. Traduction BEST 0.1.
L’éclairage
Dans son livre La Généalogie de la morale, Friedrich Nietzsche (philosophe allemand athée, 1844-1900) attaque les chrétiens et s’en prend à l’un des textes majeurs de l’Écriture qui fonde leur foi, le texte des Béatitudes que nous vous présentons aujourd’hui. Ce texte véhiculerait une morale du renoncement, une exaltation de la faiblesse insupportable pour Nietzsche :
« Quand […] les asservis se mettent à dire, avec la ruse vindicative de l’impuissance :
“Soyons différents des méchants, soyons bons !
Et bons sont ceux qui ne font pas violence,
qui ne blessent personne,
qui ne commettent pas d’agressions et n’usent pas de représailles,
qui laissent la vengeance à Dieu qui, comme nous, restent dans l’ombre,
qui évitent tout espèce de mal,
et qui d’une façon générale demandent peu à la vie,
ainsi que nous faisons, nous les endurants, les humbles, les justes.”
Eh bien, pour un homme froid et impartial, cela ne veut rien dire d’autre que ceci :
“Nous les faibles, nous sommes décidément faibles ; il est bon que nous ne fassions aucune chose pour laquelle nous ne sommes pas assez forts.”
– mais cet état de fait douloureux, cette sagesse élémentaire dont sont doués même les insectes (qui font les morts, pour ne rien faire “de trop”, en cas de danger), […] a pris l’apparence pompeuse de la vertu de renoncement, de silence, de patience, comme si la faiblesse même de l’homme faible, c’est-à-dire son être, son activité, toute sa réalité unique, inévitable et ineffaçable – comme si cette faiblesse était un acte délibéré, quelque chose de voulu, de choisi, un exploit, un mérite. »
Partie 13 du chapitre « Bon et méchant, bon et mauvais »
Nietzsche mène ici l’une des plus grandes attaques contre la sagesse biblique : la faiblesse est insupportable car l’homme est fait pour être solide, pour montrer sa force et jouir de sa puissance. Toute autre morale ne serait qu’une duperie, un mensonge, une lâcheté de l’homme incapable d’être fort. 💪
Le mot de la fin
Pour lui répondre, qui de mieux placé que Jean Vanier, fondateur de l’Arche, qui vécut toute sa vie avec des personnes ayant une déficience intellectuelle :
« Notre nature est ainsi faite : il faut que nous entrions, tôt ou tard, dans le monde de la faiblesse. Fragiles nous naissons ; fragiles nous mourons. Il serait vain de vouloir atténuer cette réalité éminemment humaine. Il existe une fragilité originelle dont on ne guérit pas. Jusqu’au bout, nous vivons avec elle. Du haut de mes 90 ans, j’en fais l’expérience quotidienne. Je peux témoigner qu’il arrive un âge où l’on se sent de plus en plus diminué. Mais je vais te faire une confidence : ce temps n’est pas plus triste qu’un autre, car c’est celui de la rencontre. Nous comprenons que nous avons besoin des autres. Nous découvrons la valeur et la beauté de leur présence. Le véritable miracle, à tout âge, c’est d’accepter ce que l’on est. La guérison, c’est d’être pleinement soi, aujourd’hui. Je prie pour que tu puisses reconnaître tous ces petits miracles du quotidien, qui donnent à nos fragilités leur poids de bonheur. »
Jean Vanier dans une tribune parue dans Panorama, en mai 2018.