Le roi des juifs
Christine Fontaine.

Le roi Hérode
« Le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui », dit l’Évangile. Il est terrorisé et sa panique est contagieuse. De quoi a-t-il peur ? D’un bébé qui vient de naître ! Même si un jour ce tout-petit manifeste qu’il est le roi des juifs reste qu’aujourd’hui ce n’est qu’un enfant qui ne parle pas encore. Certes, dès sa naissance, il fait déjà parler de lui puisque les mages se sont déplacés depuis leur lointain Orient. Mais ce ne sont que trois étrangers, prêts à suivre une étoile. Depuis quand un juif accorde-t-il un quelconque intérêt à ce que disent des païens ? Ces signes du ciel ont-ils une validité pour un membre du peuple élu ? Pourtant, Hérode accorde la plus haute importance à ce que lui disent les mages. Il interroge les docteurs de la loi pour savoir où ce roi a pu naître. Il fait venir les mages en secret pour leur faire préciser à quelle date l’étoile leur était apparue. Il leur demande de revenir lui dire avec précision où se trouve l’enfant afin, dit-il, de pouvoir aller l’honorer à son tour. Hérode a peur qu’un autre règne un jour à sa place. Il craint que cet enfant le chasse un jour du pouvoir… au point qu’il en viendra à ordonner le massacre de tous les enfants mâles de Bethléem… le massacre des saints innocents… Il les fera tuer tous de crainte que l’un d’entre eux risque un jour d’ébranler son pouvoir. Hérode – le Grand- comme le nomme l’évangile représente tous ceux qui sont prêts à tout pour ne pas perdre le pouvoir. Hérode le Grand c’est Hitler et Staline, c’est Franco, mais aussi tous ceux qui sont avides de domination. Pour eux tout autre est un rival potentiel et ils ne peuvent envisager que les autres ne soient pas nécessairement taillés dans la même étoffe qu’eux.
« L’Autre roi »
« Où est le roi des Juifs ? » demandent les mages en arrivant à Jérusalem où règne Hérode le Grand. Ces trois hommes, venus d’Orient, ne sont pas juifs. Ils sont à la recherche du roi des autres pour venir lui rendre hommage. Ils ne se sont pas déplacés pour vénérer Hérode dont le pouvoir est vieux comme le monde. Ils cherchent « le roi des juifs qui vient de naître », celui dont le pouvoir est promesse d’un monde nouveau. Ils ont traversé le désert parce qu’une étoile dans le ciel a éveillé leur désir de rencontrer – non pas le roi des autres si semblable à n’importe lequel – mais un autre Roi… un nouveau-né dont l’existence est promesse : il annoncera un monde nouveau.
« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? » demandent les mages au début de l’Évangile de Matthieu.
« Es-tu le roi des Juifs ? » interroge Pilate à la fin de ce même Évangile avant de le renvoyer devant le roi Hérode pour être crucifié. « Ce jour-là Pilate et Hérode d’ennemis qu’ils étaient devinrent des amis », écrit saint Luc. Ils se sont entendus pour éliminer un autre roi qu’ils ne peuvent envisager que comme un concurrent. Le motif de sa condamnation est inscrit pour toujours sur nos Crucifix : « INRI » « Jésus de Nazareth le Roi des Juifs ».
Les représentants du pouvoir juif et du pouvoir romain se sont ligués pour éliminer un rival. Ils ne pouvaient pas envisager que le royaume de Jésus n’est pas de leur monde, qu’il est totalement autre, Tout-Autre… Le règne que nous fêtons en ce jour d’Épiphanie et qui s’est révélé dans la lumière de Pâques est celui de l’Autre Roi ! Ce royaume-là demeure au cœur du monde. Il nous met en marche les uns vers les autres. Sa puissance se révèle chaque fois que nous sommes animés du désir de considérer les autres – non comme des rivaux ou des concurrents – mais comme des amis ou des frères. Il se révèle partout où des hommes luttent pour abattre les murs de la haine ou de l’indifférence. Le règne du Christ, celui que les mages sont venus honorer du bout du monde, est celui où des hommes et des femmes se déplacent les uns vers les autres, traversent des déserts pour se rejoindre parce qu’en leur cœur une étoile s’est levée qui leur indique le lieu où l’amour commande. On trouve de ces hommes et de ces femmes parmi ceux qui ont une religion et parmi ceux qui n’en ont pas. L’épiphanie de Dieu – sa manifestation dans l’humanité – dépasse toutes nos appartenances religieuses ou citoyennes. Dieu passe entre nous lorsque nous refusons que, dans une nation ou une religion, on considère les étrangers comme des ennemis ou de dangereux concurrents.
D’autres chemins
Trois hommes sont venus d’Orient pour honorer l’Autre Roi. On les appelle les rois mages. Ils ont en mains de l’or, de la myrrhe et de l’encens… des présents royaux qu’ils vont déposer au pied de l’enfant. Ils rendent hommage à celui qui annonce cet Autre Royaume sur la terre. Reste qu’Hérode est toujours à Jérusalem et que les grands prêtres forment toujours son entourage. Les mages vont-ils reprendre le chemin de Jérusalem, et devoir s’affronter au pouvoir d’Hérode pour rentrer chez eux ? Ils sont, dit l’Évangile, avertis en songe de rentrer par un autre chemin. Lorsque nous sommes tentés de nous affronter à la toute-puissance des grands de la terre, peut-être serait-il sage que nous prenions la route des mages… celle où l’on songe à rentrer chez soi, en évitant les lieux d’affrontement avec le pouvoir, et en passant par d’autres chemins…

