La piété populaire : un lieu théologique et/ou un lieu politique ? (suite)
Patrice Dunois-Canette.

L’évêque de Corse a l’oreille de l’évêque de Rome. Et le pape François, malgré la fatigue, l’âge, un agenda chargé, a choisi la Corse pour donner à l’Île-de-France un « programme » : il faut « un concept de laïcité qui ne soit pas statique et figé, mais évolutif et dynamique, capable de s’adapter à des situations différentes ou imprévues, et de promouvoir une coopération constante entre les autorités civiles et ecclésiastiques pour le bien de l’ensemble de la communauté, chacune restant dans les limites de ses compétences et de son espace ».
François ne peut ignorer que son refus obstiné de venir à Paris pour la réouverture de Notre-Dame a été perçu, si ce n’est comme une faute, comme un faux pas moral et politique.
Le pape argentin nourrit une certaine hostilité pour la laïcité à la Française. Il a boudé Paris. Il a choisi la Corse pour donner aux propos de son cardinal pour qui il y a dans l’île une laïcité libérée, parce que ni « politisée », ni « idéologisée », la force d’un « motu proprio » si ce n’est d’une « exhortation apostolique ». Le pape n’a d’ailleurs pas hésité à citer son prédécesseur, Benoît XVI qui déjà soutenait qu’il fallait « libérer la croyance du poids de la politique et enrichir la politique par les apports de la croyance ».
Si l’on en croit le Pape et son cardinal, Il existerait donc une mauvaise et une bonne laïcité, la dernière étant définie par une Église qui hier la rejetait et refuser de la mettre en œuvre. Une laïcité autrement dit dont l’Église aurait le secret et dont la Corse jouirait déjà.
Le pape a choisi dit autrement, à l’invitation complice du cardinal Bustillo, de dire depuis la Corse ce qu’il aurait pu dire depuis le continent.
Il l’a dit depuis Ajaccio pour manifester un mécontentement, un dépit à l’endroit du président de la République française, des changements voulus en toute liberté par une majorité qui ne voit pas que les prescriptions de l’Église romaine aident les citoyens à vivre, et à affronter les inéluctables.
Que veut dire le cardinal Bustillo, grand ordonnateur d’un voyage de quelques heures, fort coûteux du reste, quand il soutient « qu’il y a ici (en Corse) une laïcité libérée, parce qu’elle n’est pas politisée ni idéologisée » ?
Que veut dire le pape quand il fait la promotion depuis la Corse d’un concept de laïcité qui ne serait « pas statique et figé », mais « évolutif et dynamique », « capable de s’adapter à des situations différentes ou imprévues, et de promouvoir une coopération constante entre les autorités civiles et ecclésiastiques pour le bien de l’ensemble de la communauté » ?
Quel serait le contenu de cette « saine » ou « sainte » laïcité que le continent n’aurait pas su développer ? Y aurait-il une laïcité corse qui ne soit pas la laïcité française et qui soit une laïcité supérieure, exemplaire, accomplie ? Quelle serait au juste la nature de cette laïcité ? Et pourquoi diable, ne nous en a-t-on pas instruits ?
Le pape en relayant son cardinal considère-t-il que la laïcité à la Française serait « hostile » à l’Église, voire à la foi ?… Valoriserait le libéralisme, le nihilisme… l’athéisme ou je ne sais quel autre « isme » ? Considère-t-il sérieusement que la laïcité à la française ne ferait pas aux religions, et surtout au catholicisme, pour le meilleur bien sûr, la place à part, particulière, différente, privilégiée, plus décisionnaire qu’elles doivent, de droit, avoir ?
La Corse aurait-elle développé une laïcité idéale qui, elle, ne participerait pas à une laïcisation de la société et donc l’homme et la société à sa perte, au délitement, à l’abandon de la morale naturelle et divine ?
La « religion populaire » d’une île méditerranéenne portée au rang d’un chef-d’œuvre du patrimoine culturel universel, serait-elle le bouclier proposé pour affronter les temps mauvais ?
Le pape et son cardinal semblent ne pas hésiter en tout cas à vouloir ensemble donner une « leçon » de laïcité » au continent. La piété populaire serait le creuset d’une laïcité nouvelle pensée par l’Église, le « laboratoire » d’une laïcité « libérée ».
Cette « autre » laïcité aurait-elle déjà ses « sponsors » et réseaux d’influence avec Vincent Bolloré que fréquente le cardinal édité chez Fayard, ou avec la famille Saadé, propriétaire de l’incontournable Corse-Matin, euphorique, comme toute l’île, de l”événement » organisé par « son » cardinal ? Elle a ses troupes qui n’en sont pas à une contradiction près, quand elles sollicitent les musulmans français, pour s’opposer à tout ce qui contrarierait la doctrine morale naturelle sur le couple (hétérosexuel bien sûr), la famille (patriarcale), la femme (différente et donc à sa place), le début et la fin de vie…
Nombre de communautés nouvelles et notamment les communautés charismatiques, pourtant confrontées à un très lourd passif, se sont vues donner à bail par les évêques des pans entiers de la pastorale… des enfants et jeunes, des familles, des personnes homosexuelles…
À travers la promotion d’une « autre » laïcité dont le modèle serait Corse (?), l’Église finalement ne cacherait-elle pas -mal- le refus des évolutions qui ont transformé notre société depuis plus d’un demi-siècle ?
Ne manifesterait-elle pas qu’elle n’entend pas renoncer à faire la loi sur les questions de société et notamment les questions de l’intime et de la famille ?
Ne participerait-elle pas ainsi à la contestation par les milieux les plus conservateurs et rétrogrades de droits centraux tels le droit d’aimer la personne que l’on veut, d’adhérer à la sexualité qui convient à chacun et chacune, d’être respecté dans son corps, de faire famille en vivant seule ou avec une personne du même sexe… ?
Ne chercherait-elle pas à faire obstacle à tout ce que permet le mouvement #MeToo et aux revendications légitimes de changements que la révélation du caractère endémique des violences sexuelles, notamment au sein des familles et de l’Église catholique, autorise, exige, réclame impérativement ?
L’Église continue-t-elle à penser comme le disait Paul VI que ce « ce qui peut sembler logique et humain, vu en profondeur, est absurde et inhumain » et que la laïcité à la française permet l’absurde et l’inhumain ? L’humanisme ne pourrait-il être finalement que catholique ? Une bonne laïcité que… catholique ?
« Exulte, fille de Sion ! Réjouis-toi, Israël ! Le Seigneur a abrogé les sanctions qui pesaient sur toi et a éloigné tes en ennemis ! ».
Après la chorale des Chjami Aghjalesi, fameux groupe de chanteurs polyphoniques bastiais qui ont bercé dans les années 1970 et 1980 le « renouveau culturel » corse et la montée du nationalisme, entonne la présidente nationaliste de l’Assemblée de Corse, Marie-Antoinette « Nanette » Maupertuis qui a fait la première lecture de la grand-messe du pape François, à Ajaccio. Mais en quoi le fait que ce soit une élue qui a fait cette lecture, serait-il une « parabole » d’une laïcité « libérée », non « statique et figée » ?
La laïcité à la Française aurait-elle attendu le pape, pour depuis 1905, se préciser, s’adapter, changer, s’interroger ? Son inscription dans la Constitution serait-elle perçue par l’Église comme un péché mortel ?
À travers l’exaltation d’un « modèle » corse, ne se manifeste-t-il pas finalement une incapacité foncière de l’Église romaine à renoncer au contrôle possible des corps, et à ce qui rend ou pas heureux, une contre-offensive idéologique et politique large contre le modèle libéral ? Sous couvert d’ouverture, de libération de la laïcité l’Église romaine n’afficherait-elle pas une prétention à vouloir imposer un modèle unique, son modèle ?
L’Église depuis longtemps déjà veut, au nom d’un passé, être entendue « plus » que d’autres convictions et cherche des alliés. À quel jeu joue-t-elle à travers son « offre » d’une autre laïcité, sa promotion d’une laïcité « libérée », d’une laïcité qui ne soit pas statique et figée », à ce moment particulier de notre histoire commune, des crispations, des rejets et peurs, des incertitudes démocratiques ? Avec qui s’allie-t-elle ainsi, explicitement ou implicitement ? Quel « front » espère-t-elle susciter ?
La laïcité à la française est en tout cas le cadre commun dans lequel l’assignation au genre, la valorisation de la supériorité masculine, les discriminations des personnes en raison de leur sexe, de leur identité de genre ou de leur orientation sexuelle trouvent leur nécessaire contestation et condamnation. L’Église – servants d’autel et servantes de l’assemblée, rôles genrés dans le culte, pèlerinages d’hommes, « thérapies de conversion » de l’homosexualité ou « homothérapies », multiplication des entreprises hostiles au mouvement LGBT, au mariage pour tous… – échappe pour le moment encore, au nom du principe de liberté de religion considéré comme un droit fondamental et essentiel, à ce grand mouvement…
On redoute déjà, que cette laïcité « libérée », non « politisée », non « idéologisée » politiquement proposé à l’Église de France depuis la Corse, soit mobilisée pour faire entendre une opposition idéologique au programme EVARS d”éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Une partie du monde catholique a décidé de faire peur aux parents, à l’opinion publique et dénonce un programme qui serait emprunt de wokisme, de théorie du genre, un programme qui traumatiserait les enfants, serait contraire au Code Pénal ou au Code civil ou bien à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE), serait « idéologisé », « politisé ».
Comment, quand on sait combien les abus et crimes sont nombreux dans l’Église et longtemps cachés, pourrait-on refuser à une institution publique et laïque – le Conseil Supérieur des programmes de l’Éducation nationale – de vouloir mettre en place un programme qui soit un outil efficace pour prévenir, détecter et prendre en charge les violences sexuelles, notamment l’inceste ? Pour libérer la parole des élèves ? Pour permettre aux élèves d’apprendre leurs droits et de pouvoir dire les violences alors que la Civise estime que 3 enfants par classe subissent l’inceste ? Pour donner pleine possibilité d’aborder les questions portant sur le droit à l’intimité, le respect du consentement, la réciprocité, l’égalité, la vie sexuelle et reproductive ? Pour lutter contre le harcèlement et le cyberharcèlement ?
Une « autre » laïcité ? Pas en tout cas une laïcité qui permettre le triomphe des anti-droits et anti-choix, le silence sur les questions qui permettent d’entrer dans une nouvelle, aident à s’émanciper et pouvoir envisager une vie heureuse.



