Transformer la politique pour la transformation spirituelle du monde
José Arregi.

Le texte qui suit est extrait de l’article Vers une spiritualité intégrale – Une urgence planétaire
La spiritualité est à la fois, inséparablement, le fruit émergent et l’agent transformateur de toutes les dimensions interdépendantes qui constituent le monde, la réalité, la vie. L’exercice personnel du silence intérieur et l’action politique personnelle et institutionnelle sont inséparables. Le développement de ce que nous appelons la dimension la plus personnelle et la plus intérieure ne peut être séparé de ce que nous appelons l’extériorité ou l’action politique. En même temps, la révolution politique nécessaire du monde ne se fera qu’à travers des hommes et des femmes profondément motivés et animés par l’esprit universel, avec ou sans religion. Mais permettez-moi d’insister sur la perspective corrélative, c’est-à-dire sur la nécessité de l’action politique pour la transformation spirituelle du monde. La spiritualité personnelle et politique ne jaillira pas sans l’action transformatrice d’une politique transformée à son tour.
C’est pourquoi nous devons nous demander : comment apprendrons-nous et vivrons-nous la sagesse vitale profonde, qui est l’essence même de la spiritualité, si tout l’enchevêtrement – partis, gouvernements, administration, économie, codes, système judiciaire… – ne se laisse pas imprégner de l’esprit de vérité, de tolérance, de bienveillance, de compassion universelle ? Comment arriverons-nous à traiter les autres comme nous, dans leur situation, voudrions ou devrions être traités, si le système éducatif ne souffle pas et ne transmet pas la sensibilité, l’attention profonde, le respect, l’amour pour toutes les personnes et tous les êtres ? Comment nous libérerons-nous de la haine et du désir de vengeance, si nous n’éradiquons pas entièrement du discours politique le vieux principe selon lequel « celui qui fait le mal paie », si nous ne parvenons pas à comprendre que nous ne faisons pas le mal par volonté libre mais par erreur et manque de liberté, si nous ne surmontons pas les vieilles notions de culpabilité et de punition qui sont encore si profondément enracinées, si nous ne passons pas de la logique de la responsabilité pénale à la logique de la responsabilisation personnelle et sociale pour tout mal infligé par nous ou par d’autres, et si nous ne passons pas de la logique du châtiment à la logique de la ré-humanisation et de la re-socialisation, si nous ne transformons pas toute la politique pénitentiaire ? Comment apprendrons-nous à vouloir le bien des autres comme le nôtre ou même à faire passer l’intérêt commun avant notre propre intérêt, si l’économie n’est pas conçue comme la forme équitable de distribution des biens et si nous ne la transformons pas entièrement par la conviction et l’expérience profonde que nous sommes nés de la même terre, et que tous ses biens appartiennent à tous ? Comment nous sentirons-nous comme fils et filles de la même Terre, comme frères et sœurs de tous les êtres humains, si nous ne réapprenons pas l’histoire depuis le début et n’effaçons pas toutes les frontières des États avec toutes leurs douanes ? Comment guérirons-nous notre esprit et notre corps si nous ne réinventons pas la politique de recherche scientifique et technologique à l’échelle mondiale, sans rien exclure – ni les biotechnologies ni les neurochirurgies –, mais avec une priorité absolue : le bien-être intégral personnel et planétaire ? En résumé : comment respirerons-nous sans une nouvelle politique globale qui nous offre un véritable souffle vital aussi bien individuel que collectif et planétaire ?
Une politique radicalement transformée serait donc un facteur décisif dans la transformation spirituelle des personnes, de la communauté humaine, de la communauté des vivants. Si l’ensemble des institutions politiques, au niveau local et mondial, se laissait inspirer et animer par l’esprit de paix et de justice universelle, alors le monde deviendrait une maison commune, une communauté fraternelle-sororale. Notre psychisme personnel et social serait alors beaucoup plus équilibré, et notre corps physique et social beaucoup plus sain et harmonieux, spirituel. Alors, l’esprit créateur de la vie animerait les hommes et les peuples. Alors, la spiritualité intégrale s’épanouirait. Mais c’est quand cet « alors » ? Ce monde transformé ne sera-t-il qu’un rêve non réalisé ou une utopie future toujours absente ?



