La dette de l’Ukraine : un instrument de pression et de spoliation aux mains des créanciers
Eric Toussaint.
Dans cet article l’auteur se concentre sur la dette ukrainienne depuis les années 1990 et en particulier dans la période qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Plusieurs questions trouvent des réponses dans ce texte. Qui sont les créanciers de l’Ukraine ? Quelle est leur importance ? Que réclament-ils en échange de leurs prêts ? Quel rôle joue l’Union européenne ? Pourquoi l’intégration de l’Ukraine à l’Union européenne va à l’encontre des intérêts du peuple ukrainien ? Que se passe-t-il avec les avoirs russes gelés ? Pourquoi annuler la dette de l’Ukraine ? Pourquoi V. Zelenski ne veut pas d’annulation ? Quelles sont les alternatives à l’endettement actuel ? Différentes questions ne sont pas traitées par manque d’espace : l’étape dans laquelle ce conflit se trouve, les livraisons d’armes, les débats dans la gauche…
Comment a évolué la dette ukrainienne depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022 ?
La dette publique interne et externe ukrainienne a augmenté de 60 % entre début 2022 et fin novembre 2024. Elle s’élevait à un peu moins de 100 milliards de dollars avant l’invasion et a atteint près de 160 milliards fin 2024, dont 45 milliards de dette publique interne. Les créanciers auprès desquels l’endettement ukrainien a le plus augmenté sont dans l’ordre : l’Union européenne, la Banque mondiale et le FMI.
La montagne de dettes accumulée en 2 ans auprès de l’Union européenne
La dette de l’Ukraine auprès de l’Union européenne a été multipliée par plus de 8. Elle est passée de 5 milliards début 2022 à 43 milliards de dollars US. Et si on y ajoute la dette de l’Ukraine à l’égard de la Banque européenne d’investissement (BEI) et de la Banque européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), cela fait 47 milliards.
C’est un premier point à souligner : l’aide financière de l’Union européenne se fait sous forme de prêts et pas sous forme de dons. En conséquence, l’UE accumule des créances qui ne cessent d’augmenter : cela lui donne un important pouvoir de pression sur les autorités de Kiev. La politique de crédit de l’UE est perverse : les remboursements ne commenceront pas avant plusieurs années. En échange des crédits, l’UE exige de l’Ukraine qu’elle adapte sa législation aux exigences des traités européens qui tous favorisent le secteur privé, l’ouverture des marchés publics à la concurrence privée… Les grandes entreprises privées européennes convoitent les bénéfices qu’elles pourront tirer d’une intégration de l’Ukraine dans le grand marché européen alors qu’elle sera dans une situation de grande faiblesse et qu’il y aura de très importants contrats pour la reconstruction.
À part l’Union européenne, quels sont les autres créanciers ?
La dette de l’Ukraine à l’égard de la Banque mondiale a plus que triplé en passant de 6,2 milliards à 20 milliards de dollars US.
La dette de l’Ukraine à l’égard du FMI entre début 2022 et fin novembre 2024 est passée de 14 à 17,6 milliards de dollars US. Il est important de souligner que tant le FMI que la Banque mondiale se font rembourser malgré la guerre. Le FMI prélève qui plus est des taux d’intérêt abusifs pouvant atteindre jusqu’à 8 %. L’Ukraine a remboursé 2,4 milliards de dollars au FMI en 2022, 3,4 milliards de dollars en 2023 et 3,1 milliards en 2024. Donc près de 9 milliards de remboursements perçus sur le dos des ukrainien·nes par le FMI en trois ans de guerre !
On pourrait y ajouter le Canada à l’égard duquel l’Ukraine n’avait aucune dette avant 2022, alors qu’elle s’élevait à la fin 2024 à 5,25 milliards de dollars US.
La dette à l’égard des États-Unis est nulle, car Washington préfère faire des dons à l’Ukraine que de lui prêter de l’argent. Néanmoins, du fait que Washington domine la politique du FMI et de la Banque mondiale, les États-Unis sont en mesure d’exercer les pressions qu’ils souhaitent. De toute façon l’Ukraine est tellement dépendante des armes venant des États-Unis que Washington est en mesure d’infléchir la politique du gouvernement de Zelenski dans le sens qu’elle désire.
La dette à l’égard de la Russie est en suspension de paiement depuis 2015, elle n’a pas évolué et s’élève à 0,6 milliard de dollars US.
Les dettes publiques externes de l’Ukraine dues aux créanciers privés
La dette de l’Ukraine due aux marches financiers sous forme de titres souverains acquis par des fonds d’investissement comme BlackRock ou de grandes banques a un peu diminué passant de 20 milliards à 18,2 milliards de dollars US. Le stock a donc été un peu réduit, mais la position des créanciers a été consolidée grâce à la restructuration de la dette intervenue au deuxième semestre 2024). Les créanciers privés ont accepté d’échanger les anciens titres qui étaient, depuis juillet 2022, en suspension de paiement contre des nouveaux qui sont d’une valeur inférieure, mais qui produiront des taux d’intérêt juteux, car plus élevés que les anciens. Au final, les créanciers privés sortent gagnants de la négociation, car avant celle-ci les titres ukrainiens avaient perdu 70 % de leur valeur. Ils se revendaient sur le marché secondaire de la dette à 30 % de leur valeur initiale.
La dette publique externe ukrainienne s’élève à près de 115 milliards de dollars
Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la dette publique externe a plus que doublé passant de 56 milliards de dollars à 115 milliards de dollars.
La dette publique externe ukrainienne qui s’élève à un peu plus de 115 milliards de dollars se répartit de la manière suivante : un peu moins de 50 milliards dus à l’UE, 20 milliards dus à la Banque mondiale, 18 milliards dus au FMI, 5,2 milliards dus au Canada, 1 milliard dû au Japon, 20 milliards dus à des créanciers privés sur les marchés financiers.
En pourcentage : en ce qui concerne la dette publique externe ukrainienne, l’UE pèse 44 %, la Banque mondiale et le FMI représentent ensemble environ 33 %, le Canada et le Japon respectivement 4 et 1 %, les créanciers privés étrangers (qui détiennent principalement des titres souverains ukrainiens restructurés en septembre 2024) environ 18 %.

Illustration réalisée par le CADTM.


