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Face à Trump, une église new-yorkaise au secours des migrants
Home Actualité Face à Trump, une église new-yorkaise au secours des migrants
Actualité
By Lucienne Gouguenheim4 mars 20250 Comments

Face à Trump, une église new-yorkaise au secours des migrants

Apolline Guillerot-Malick, New-York

Article paru dans l’hebdomadaire protestant Réforme du 27.2.2025

Alors que l’administration Trump organise des descentes de police jusque dans les lieux de culte qui portent assistance aux migrants, des paroisses refusent de se laisser intimider. Reportage à l’église St Mark in-the-Bowery à New York.

Dans le chœur sobre de cette église épiscopalienne, d’où le crucifix a été retiré le temps d’une après-midi, deux hommes s’agenouillent sur leurs tapis de prière, inclinent leurs visages vers le sol puis se redressent en direction de La Mecque. Leurs gestes tranquilles épousent le calme des lieux, pourtant animés par un flot de migrants se délestant de leurs sacs à dos de livreurs. Chaque semaine, l’église St Mark in-the-Bowery, située dans le sud du quartier de Manhattan à New York, ouvre ses portes à plusieurs dizaines d’entre eux, majoritairement des demandeurs d’asile ouest-africains. En plus d’une distribution de nourriture, la congrégation fournit des vêtements, des conseils administratifs et juridiques et donne accès à un espace de prière interreligieux. « La plupart des gens qui se retrouvent ici ont subi des persécutions. Nous voulons nous assurer qu’ils se sentent à leur place et qu’ils puissent s’exprimer pleinement », explique la pasteure Anne Marie Witchger, dont le col romain s’échappe d’un pull bariolé.

Sous une des tribunes, trois chaises, quelques peignes et trois rasoirs électriques font office de salon de coiffure. « J’ai coiffé pendant quinze ans, avant de prendre la route », s’enorgueillit Mamadou, un quadragénaire guinéen maniant la tondeuse minutieusement tout en faisant le récit de son « voyage difficile, très difficile ». Le mot semble trop faible pour décrire sa fuite du pays natal, son voyage en avion jusqu’au Nicaragua, en passant par la Turquie, la Colombie et le Salvador, puis ses semaines de marche jusqu’aux États-Unis, sa découverte « de la neige et du froid, sans vêtements d’hiver »… L’exilé s’exprime en français, mais ponctue ses phrases par des « yeah, yeah, yeah » qu’on imagine acquis pendant sa première année américaine.

« Sauver sa vie »

Son client du jour, Diallo, 21 ans, ajoute : « La troisième nuit que j’ai passé aux États-Unis, j’ai dormi sur le bord de la route à côté d’une église. Il faisait tellement froid. » Lui a fui la Guinée Conakry « pour sauver sa vie », après son emprisonnement pour avoir participé à une manifestation. Dans ce pays d’Afrique de l’Ouest, la répression des opposants politiques a pris de l’ampleur lors de la présidence autoritaire d’Alpha Condé, renversé par un coup d’État militaire en 2021. « La situation en Guinée est déplorable. Il n’y a pas de liberté d’expression ni de justice. Quand tu parles, on t’emprisonne. Quand tu manifestes, on te tue », lance Diallo, qui a demandé l’asile politique.

En face de la rangée de coiffeurs, assis seul à une table, un jeune homme discret, qui n’a ôté ni son bonnet ni son manteau, regarde des vidéos sur son portable. Thierno Souleymane est lui aussi guinéen. Comme Diallo, il a été « emprisonné, frappé et torturé » par le régime. Même s’il a obtenu le statut de réfugié politique, reçu un permis de travail et étudie dans un lycée américain, le jeune homme de 19 ans est inquiet depuis le retour de Donald Trump. « Parfois, j’ai peur de sortir. Vous pensez qu’il va me permettre de rester ou bien quoi ? » demande-t-il.

Les « lieux sensibles » dans le viseur

Le 21 janvier, le président américain a révoqué une mesure vieille de près de trente ans. Jusqu’alors, les églises, les hôpitaux et les écoles étaient reconnus comme des sensitive locations (des « lieux sensibles ») ne pouvant faire l’objet de descentes du service de l’Immigration et des Douanes. Ils ne jouissent plus de ce statut juridique. « Nous protégeons nos écoles, nos lieux de culte et les Américains qui s’y rendent en empêchant les criminels étrangers et les membres de gangs d’exploiter ces lieux et d’y trouver refuge. Ces criminels savaient que les forces de l’ordre ne pouvaient y pénétrer sous l’administration précédente », a déclaré le département de la Sécurité intérieure à Réforme par l’intermédiaire de sa secrétaire adjointe aux affaires publiques, Tricia McLaughlin. Cette affirmation entre pourtant en contradiction avec la réalité statistique. Selon une étude menée en 2023 par le Bureau américain de recherche économique, les migrants ont 60 % de chances en moins d’être incarcérés que les personnes nées aux États-Unis.

« Chaque personne en Amérique a une histoire familiale liée à l’immigration. L’idée selon laquelle la dernière vague de personnes constitue la grande menace est tout simplement ridicule. Cela reflète un manque flagrant de conscience historique », assène la pasteure Anne Marie Witchger, marquée par le récit des humiliations subies par sa grand-mère italienne à son arrivée aux États-Unis au siècle dernier. Pour elle, « Trump essaie de démanteler complètement les structures sociales, religieuses et politiques que nous connaissions. Il le fait rapidement et d’une manière semant le chaos, la destruction et la peur. Je pense que cibler les églises est intentionnel. C’est une façon de dire qu’aucun lieu n’est plus sûr et que rien ni personne n’est au-dessus du pouvoir qu’il détient ».

Atmosphère de peur

Si sa congrégation n’a pas vu le nombre de ses fidèles diminuer, d’autres églises ont rapporté une baisse de la fréquentation. « Nous entendons dire que de nombreux services religieux sont annulés parce que les gens ne s’y rendent plus pour ne pas prendre de risques, déplore le révérend Carlos Malavé, président du Latino Christian National Network, un réseau d’églises hispaniques. La communauté latino vit dans la peur parce qu’elle est prise pour cible dans ce pays. »

Après l’abrogation des sensitive locations, St Mark in-the-Bowery a dû prendre la décision de fermer les trois grandes portes par lesquelles entraient jusqu’à présent les migrants pour ouvrir un portillon latéral. « Nous voulions rendre clair qu’il s’agit d’un événement privé et que si des agents fédéraux veulent entrer, ils doivent le faire munis d’un mandat, précise la pasteure. Nous espérons juste que les forces de l’ordre auront assez de respect pour l’Église pour ne pas entrer pendant le service religieux. »

En justice contre Trump

Portées par leur indignation, 27 congrégations chrétiennes et juives (notamment l’Église épiscopalienne de New York dont dépend St Mark in-the-Bowery) ont engagé une action en justice contre l’administration Trump. Parmi les plaignants figurent aussi l’Église mennonite, l’Union pour le judaïsme réformé, l’Association unitarienne universaliste et le Latino Christian National Network.

Pour Kelsi Corkran, l’avocate principale des plaignants, la révocation de la politique des sensitive locations est une violation du premier amendement de la Constitution américaine ainsi que de la loi sur la restauration de la liberté religieuse (Religious Freedom Restoration Act) de 1993. « Ces deux textes interdisent au gouvernement d’entraver de manière substantielle l’exercice de la religion, à moins qu’il n’existe un motif impérieux » justifiant des mesures plus intrusives, affirme-t-elle. Quelques semaines plus tôt, le mouvement religieux des quakers avait également déposé plainte contre le département de la Sécurité intérieure des États-Unis. « Le gouvernement fédéral ne peut pas nous ôter ce que nous sommes en tant qu’église, conclut la pasteure Anne Marie Witchger. Nous continuerons à être un refuge. Notre mission, nous la recevons de Dieu, pas du président. »

Source : https://croireenliberte.wordpress.com/2025/03/01/face-a-trump-une-eglise-new-yorkaise-au-secours-des-migrants/

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