Brésil – Lettre aux ami⋅e⋅s
Xavier Plassat.
Comme chaque hiver, le dominicain Xavier Plassat, membre de la Commission pastorale de la terre (CPT) au Brésil, diffuse sa lettre annuelle que l’on peut lire ICI dans son intégralité dans la traduction de DIAL. En voici la conclusion.

Agrobusiness ou agroécologie ?… en guise de réflexion finale
La domination croissante de l’agrobusiness menace directement la pérennité des communautés paysannes, particulièrement dans notre région de Cerrado, élue « nouvelle frontière agricole ».
L’option pour l’agriculture agroécologique et les débats qu’elle suscite sont plus que jamais pertinents, au moment où le modèle de l’agrobusiness expose sa capacité de nuisance pour l’avenir de la planète.
Un Brésil « développementiste » (avec sa devise positiviste « Ordre et Progrès ») a réussi à produire une image déformée de sa paysannerie, en particulier celle des régions Nord et Nordeste : celle d’un peuple accroché à l’arriération, incapable d’absorber les changements nécessaires que le temps exige. Les médias du Brésil martèlent 24 heures sur 24 que « l’Agro est pop », c’est-à-dire : une vision idéologique selon laquelle tout ce qui ne suit pas la ligne de l’agrobusiness est tourné vers le passé.
Notre vision n’est pas idéologique. Elle n’entend pas idéaliser un modèle utopique de paysannerie.
L’expérience aux côtés des communautés que nous accompagnons depuis des décennies nous a amenés à boire à d’autres sources.
Nous voyons chaque jour comment, face aux défis extrêmes imposés par des structures héritées de siècles d’esclavage et de discrimination, des groupes sociaux historiquement dominés et hostilisés ont réussi à préserver et à maintenir avec la nature une saine relation d’échange, attentive aux besoins du sol et aux richesses innées du biome, gardiens respectueux des innombrables formes de vie, cultivant la biodiversité. Ils savent qu’elle seule peut garantir la pérennité de l’eau et des plantes, et la sécurité des aliments sur la table des consommateurs.
Encerclées et littéralement harcelés par les pratiques artificielles de l’agrobusiness qui les empoisonnent et menacent leur vie au quotidien (littéralement : les avions larguent des tonnes de pesticides parfois au ras des maisons), ces communautés réalisent des prouesses dans l’usage et l’invention constante de pratiques de production adaptées : systèmes agroforestiers, à l’instar des communautés Serrinha et Taboca ; pratiques agroécologiques traditionnelles insérées dans des processus diversifiés et des circuits courts de distribution, comme dans le quilombo du Grotão ; l’utilisation et la mise en valeur de noix de cajou du cru, abondantes dans ce cerrado préservé, comme dans l’assentamento Remansão ; l’attention aux rythmes de reproduction du sol et de ses nutriments, avec ses besoins périodiques de jachère, comme à la Sussuarana.
Notre projet est de soutenir le protagonisme et la résilience des familles paysannes sur la terre, avec leurs exigences de sécurité, de légalisation de l’occupation des terres, de préservation des territoires et de leur biodiversité, de protection contre les violations des droits (et la violence), en appuyant des politiques publiques adaptées au profil de l’agriculture familiale. Il ne s’agit pas d’apporter du dehors une nouvelle vision sociopolitique qui serait centrée sur l’adaptation de la paysannerie aux exigences d’une agriculture standardisée par l’agrobusiness, exigences qui éloignent tout horizon de durabilité.
Nous considérons comme défis principaux les facteurs qui contribuent à la désagrégation des communautés, tels que les violences que les communautés subissent dans la lutte pour la terre ; le départ des jeunes ; l’insuffisante préparation des nouveaux dirigeants. Cela accentue la nécessité de renforcer la mobilisation sociale et la formation, contribuer à l’organisation interne et favoriser le protagonisme des personnes impliquées.
Il nous faut dépasser le dilemme fréquent entre « éteindre les incendies » (éviter les expulsions, dénoncer les violences) et « promouvoir des alternatives » : agir pour provoquer des changements non seulement immédiats ou palliatifs, mais des transformations durables.
Il y a du pain sur la planche…



