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Le nœud démocratique : une lecture critique du dernier ouvrage de Marcel Gauchet
Home Opinions & Débats Éditorial Le nœud démocratique : une lecture critique du dernier ouvrage de Marcel Gauchet
ÉditorialOpinions & Débats
By Lucienne Gouguenheim2 avril 20250 Comments

Le nœud démocratique : une lecture critique du dernier ouvrage de Marcel Gauchet

Joseph PIRSON.

Plusieurs d’entre nous connaissent le travail de l’historien et philosophe Marcel Gauchet, en particulier son ouvrage Le désenchantement du monde [1], dans lequel il présentait le christianisme comme « la religion de la sortie de la religion », parce qu’il contient en lui les germes de la sécularisation1. Il est également l’auteur d’une analyse en quatre volumes de l’avènement et de l’évolution de la démocratie [2]. Le tome IV, publié en 2017, met particulièrement en évidence l’apparition de la « société des individus », arc-boutés à leurs droits et leurs intérêts, à la fois ultra-connectés et séparés. La perte de repères et d’horizon communs introduit un réel malaise dans la société démocratique, dans laquelle l’autonomie acquise devient un réel problème : son sens ne peut être retrouvé qu’au prix d’un renouvellement de l’expérience démocratique.

Dans Le nœud démocratique, son dernier ouvrage, Gauchet poursuit son analyse à partir d’une question centrale : celle de la structuration centrale qui rend possible la démocratie alors que celle-ci n’est plus connue ni reconnue [3]. Selon lui, la crise « néolibérale » est bien le résultat du passage progressif de l’hétéronomie à l’autonomie, ce qu’il nomme « la décantation de la structure autonome » [4]. Ce que nous nommons néolibéralisme est, selon lui, le fruit d’une double métamorphose de la démarche entreprise dans la modernité dans la lutte contre les pouvoirs religieux et monarchique : le « libre marché » et la globalisation.

L’auteur met en évidence l’effacement progressif du récit qui continuait insensiblement à modeler les relations entre les humains, malgré l’abandon des références sacrées : la « foi révolutionnaire » elle-même a été victime de ce bond en avant, ainsi que de l’abandon des grands récits, qu’ils soient religieux ou laïques. En d’autres termes, un certain nombre d’humains sont passés de l’attente de l’au-delà au déchiffrement de l’ici-bas : le sens de notre vie n’est plus indiqué par le recours à un être transcendant mais bien à la pression constante pour construire un futur. Le désenchantement de l’histoire, au plan temporel, correspond à la mondialisation, au plan spatial [5].

Nous observons aujourd’hui une dérive vers des mouvements qualifiés de néolibéraux ou de populistes. On l’attribue souvent à la prégnance d’une logique purement économique.

Selon Gauchet, il s’agit là d’une « crise de la réussite » de la nouvelle structuration collective. Celle-ci est née de « l’effacement complet de l’empreinte sacrale » : dans le communisme subsistaient, en effet, des traces du sacré, qu’il s’agisse du culte de la personnalité dans le stalinisme ou des « grandes messes commémoratives » dans le monde soviétique. Cette empreinte sacrale apparaît complètement effacée, au prix élevé de l’obligation pour les humains de construire désormais par eux-mêmes, dans leur autonomie affirmée, les nouvelles règles du vivre ensemble. Gauchet relie cette évolution aux années 1970 : elle peut être qualifiée de « néolibérale », dans un sens qui va bien au-delà de l’économie, car elle concerne tous les domaines de l’existence collective.

Selon lui, la crise actuelle de la démocratie ne consiste donc pas dans la remise en cause des principes fondateurs, mais bien d’un fonctionnement qui engendre nombre de frustrations et de sentiments de relégation chez certains qui se considèrent comme exclus de la croissance. Le capitalisme, selon Gauchet, est un enfant et non le père de ce développement historique du combat pour l’autonomie. Or la logique libérale va vers « l’extraction des économies des espaces nationaux » qui se caractérise à la fois par un mouvement d’individualisation de la construction économique (par le bas) et de la mondialisation (par le haut) [6]. Le déploiement de cette logique engendre une réaction de la part de celles et ceux pour lesquels les nations constituent un rempart contre les conséquences de la mondialisation. Les mouvements populistes sont toutefois loin de constituer un tout unifié car on y retrouve aussi bien la « droite autoritaire » que « la gauche sociale », avec le spectacle du « heurt entre un néolibéralisme empêché et un populisme travaillé par ce qu’il rejette » (p. 181).

L’autonomie humaine confrontée à la construction d’une cohésion sociale et aux enjeux écologiques

Est-il possible de sortir de ces contradictions et d’assumer le devenir démocratique ? Gauchet croit cette dynamique possible, à condition de ne pas confondre la « structuration autonome » et « l’autonomie » : celle-ci est selon lui réalisable, à condition de construire une autorité politique qui prenne en compte à la fois la cohésion sociale et le problème écologique [7]. Nous, humains, ne sommes pas séparés de l’Autre social et cosmique dans lequel nous vivons. Et la « société de la connaissance » n’est pas à elle seule capable d’apporter des solutions. Ce lien entre l’humain et l’environnement n’est pas un pur donné empirique, il est aussi à construire et à reconstruire : « Le problème écologique ajoute une dimension supplémentaire au problème général en lui adjoignant l’exigence d’une maîtrise réfléchie de l’insertion dans cet Autre dont nous sommes une partie en même temps qu’un mystérieux corps étranger » [8]. C’est en fonction des enseignements de la construction démocratique au XXe siècle que devra se repenser la démocratie de l’avenir. L’auteur énonce ici un défi, une tâche : il livre peu d’éléments susceptibles d’aider des collectifs citoyens.

L’intérêt du travail de Gauchet est d’opérer une analyse de la démocratie en tant que fruit de la modernité et de la désacralisation de la société. Même si l’ouvrage se révèle ardu à la lecture (longs paragraphes et peu de subdivisions intermédiaires), il a le grand mérite de poursuivre le questionnement sur le devenir démocratique face au processus de globalisation et aux doubles enjeux écologiques et sociaux. Il se prête au travail qualifié d’arpentage en éducation permanente : lecture collective avec échange au sein de petits groupes dans lesquels se confrontent les réflexions à propos d’un ouvrage précis. À cet égard, la lecture complète du livre n’a pas permis de découvrir la place des corps intermédiaires par lesquels des humains prennent la parole, élaborent des critiques et des propositions (en particulier les associations et groupes d’éducation permanente) essentielles dans un processus démocratique.

La reprise par Gauchet du processus d’Entzauberung der Welt chez Max Weber, interprétée comme « désenchantement du monde », a également été critiquée par des spécialistes de sociologie des religions et de la philosophie sociale, en particulier dans la littérature scientifique germanique chez Hans Jonas [9]. Celui-ci montre, dans un ouvrage assez récent, que chez Weber lui-même le concept de « désenchantement » (ou « démagification ») n’est pas univoque ; par ailleurs, selon lui, on ne peut se contenter d’une vision linéaire de la sécularisation comme pur déclin de la religion ni «  retour du religieux » [10].

Les courants que nous observons dans différentes régions du monde paraissent davantage relever d’une sacralisation du capitalisme et, de manière parallèle ou différenciée, de la nation. C’est bien en ce sens que Thomas Piketty qualifie le régime construit par Trump (dans son deuxième mandat) de national-capitalisme : « On pourrait qualifier le trumpisme de national-libéralisme ou, plus justement, de national-capitalisme. Les saillies trumpistes sur le Groenland et Panama montrent son attachement au capitalisme autoritaire et extractiviste le plus agressif, qui est au fond la forme réelle et concrète qu’a pris le plus souvent le libéralisme économique dans l’histoire [11]. »

Dans le cas de l’actuelle politique des États-Unis, nous observons en effet un ensemble de messages destinés à saturer les médias et à empêcher des approches fines et rigoureuses de l’évolution sociétale et de l’affirmation d’un capitalisme de plus en plus dictatorial.

En conclusion, il me paraît important d’opérer la lecture de Gauchet dans la confrontation avec le travail d’autres auteurs, historiens, économistes et sociologues, de travailler sa pensée de manière collective, afin d’appréhender la complexité d’une mouvance internationale qui prend, selon les Pays et régions du Monde, des accents spécifiques, mais qui s’avère à tout le moins interpellante pour la vie citoyenne.

Notes :

[1] M. GAUCHET, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion. Paris, Gallimard, 1985.
[2] M. GAUCHET, L’avènement de la démocratie, Paris, Gallimard, 2007-2017.
[3] M. GAUCHET, Le nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale. Paris, Gallimard, 2024
[4] Id., p. 101-172
[5] V. en particulier les p. 139-158.
[6] Id., p. 150-158.
[7] Id., p. 244-246.
[8] Id., p. 246.
[9] Notamment, H. JOAS, Comment la personne est devenue sacrée. Une nouvelle généalogie des droits de l’homme (2011), trad. Jean-Marc Tétaz, Genève, Labor et Fides, 2016.
[10] H. JOAS, Les pouvoirs du sacré, Une alternative au récit du désenchantement (2017), trad. française, Paris, Seuil, 2020.
[11] Th. PIKETTY, Le Monde, 16 février 2025. Thomas Piketty fait référence à l’ouvrage d’Arnaud ORAIN, Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude, XVIe-XXIe siècle, Paris, Flammarion, 2025.

.

Source : Bulletin PAVÉS n°82, p. 6

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