Pâques : croire encore à la vie quand tout vacille
François Doyon.

Que peut encore signifier la résurrection dans un monde en guerre et en crise ? Alors que les conflits s’enlisent, que les injustices s’accumulent et que le désespoir s’infiltre dans les cœurs, la fête de Pâques revient avec cette affirmation centrale : « Il est ressuscité ». Une proclamation chrétienne, certes, mais aussi une espérance profondément humaine — car elle rejoint une intuition qui traverse les âges : que la mort n’a pas, en dernier ressort, le pouvoir d’engloutir la vie.
Cette espérance est plus ancienne que le christianisme. Bien avant l’Évangile selon Matthieu ou l’Épître aux Romains, les peuples de l’Antiquité ont chanté les récits de dieux qui meurent et renaissent : Osiris, désarticulé et reconstitué ; Dumuzi et Inanna, descendus aux enfers avant d’être ramenés à la lumière ; Dionysos, disloqué puis régénéré [1]. Ces mythes disent quelque chose de l’expérience universelle du vivant : que la vie et la mort s’entrelacent, que le cycle des saisons, des moissons, des naissances, contient en lui une promesse — celle d’un retour, d’une relance, d’une victoire fragile de la vie sur le néant.
Ces récits ne sont pas identiques à celui de Jésus de Nazareth. Mais ils en constituent le soubassement culturel : ils montrent que l’espérance d’une vie plus forte que la mort est inscrite dans la mémoire profonde de l’humanité. Avec le Christ, cette intuition prend chair. Ce n’est plus un dieu symbolique, mais un homme crucifié par l’empire, qui ressuscite. Et cette singularité bouleverse tout.
Une bonne nouvelle dans un monde de mauvaises nouvelles
Aujourd’hui, l’idée même de résurrection peut sembler naïve, voire suspecte. L’époque se méfie des croyances. Elle redoute les illusions. Elle traque les fake news — et elle a bien raison. Mais la foi chrétienne ne se confond pas avec une rumeur. Elle ne nie pas la mort. Elle passe par elle.
Les Évangiles sont étonnamment sobres. Ils ne décrivent jamais l’instant de la résurrection. Ce qu’ils racontent, ce sont des absences : un tombeau vide (Jean 20, 1-10), des linges posés à plat (Luc 24, 12), un corps manquant. Et des présences aussi, inattendues, bouleversantes : Marie de Magdala qui reconnaît Jésus quand il l’appelle par son nom (Jean 20, 16), les disciples d’Emmaüs qui le reconnaissent à la fraction du pain (Luc 24, 31), Thomas qui ne croit que lorsqu’il touche les plaies (Jean 20, 27).
Ce ne sont pas des démonstrations, mais des récits tremblants. Comme si la résurrection n’était pas une vérité à imposer, mais une rencontre à vivre. Un appel intérieur, un relèvement.
Une espérance lucide
« Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » demandent les anges aux femmes venues embaumer un cadavre (Luc 24, 5). Cette question, c’est toute l’humanité qui se la pose. Où trouver la vie, quand tout s’effondre ? Quand la guerre détruit, quand les systèmes économiques excluent, quand les relations se fracturent ?
La résurrection du Christ n’est pas un miracle au sens sensationnaliste. Elle est un acte de fidélité : celle de Dieu envers son Fils, celle du Père envers le Crucifié. Car « il n’était pas possible que la mort le retienne en son pouvoir » (Actes 2, 24). Cette parole, si elle est vraie, change tout. Elle signifie que l’amour est plus fort que la haine, que la vie est plus têtue que la violence.
Mais cette espérance n’est pas un rêve illusoire. Le Ressuscité porte encore en lui les stigmates de la croix. La résurrection n’efface pas la souffrance : elle atteste qu’elle peut être traversée, portée, transfigurée.
Ce qui distingue le récit chrétien de ceux des anciens mythes, c’est la non-violence radicale du Ressuscité. Il ne revient pas pour châtier ses bourreaux. Il n’apparaît pas à Pilate ni aux grands prêtres. Il rejoint ses amis, ses proches, ceux qui ont fui, douté, pleuré. Il ne condamne pas : il relève. « La paix soit avec vous » (Jean 20, 19). Il n’impose rien. Il propose un chemin. Un envoi. « Comme le Père m’a envoyé, à mon tour je vous envoie » (Jean 20, 21).
C’est dans cette sobriété, ce refus de la vengeance, que la résurrection du Christ prend toute sa portée : elle est semence d’un monde nouveau. Non pas un monde irréel, mais un monde déjà commencé — chaque fois que quelqu’un relève un frère, chaque fois qu’un pardon est possible, chaque fois qu’un cri n’est pas étouffé.
Une espérance qui résiste
Aujourd’hui encore, nous avons besoin de cette espérance. Une espérance qui ne nie pas le tragique, mais qui le dépasse. Car il y a une manière de parler de résurrection qui relève du mensonge : lorsqu’elle devient un slogan facile, un baume spirituel posé à la hâte sur des plaies ouvertes, une promesse d’évasion hors du réel. À cette fausse espérance, qui trahit la profondeur du mal et qui banalise la souffrance, l’Évangile oppose une espérance autre — exigeante, mais vraie.
La résurrection ne nie pas la croix. Elle en est la réponse, non l’effacement. Elle n’élude pas la mort, elle ne la maquille pas ; elle la traverse. Elle ne ment ni sur l’état du monde ni sur la condition humaine. Elle ne dit pas : « ça va bien aller », mais : « la vie peut encore surgir, même là où tout semble fini. » Cette nuance est capitale. Car le mensonge, aujourd’hui, ne consiste pas seulement à dire le faux : il consiste aussi à détourner les yeux. À réduire la réalité à ce qui rassure. À ne plus entendre les cris des crucifiés d’aujourd’hui.
L’espérance pascale, elle, oblige à regarder en face la violence, la mort, la trahison. Mais elle refuse d’y voir la fin de l’histoire. Elle affirme, à rebours du cynisme ambiant, que l’amour est plus fort que la haine, que le pardon est plus puissant que la vengeance, que la lumière est tenace, même dans la nuit.
Il ne s’agit donc pas de fuir vers un au-delà abstrait ni de se réfugier dans la consolation religieuse. Il s’agit de croire que, déjà ici, la vie peut renaître. Dans les gestes discrets de ceux qui soignent, qui luttent, qui veillent. Dans les communautés qui refusent l’injustice. Dans les silences habités par la prière. Dans ces pas fragiles vers la réconciliation, qui sont déjà des résurrections.
Croire à la résurrection, ce n’est pas consentir au mensonge. C’est refuser de se résigner. C’est entrer dans une vérité plus grande que la mort — une vérité qui ne s’impose pas, mais qui appelle, relève, transforme.
« Je suis la Résurrection et la Vie : celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Jean 11, 25). Cette promesse n’est pas une fuite hors du monde. Elle est une parole pour tenir debout. Pour croire encore à la dignité des vivants. Pour refuser l’indifférence. Pour affirmer que la vie, malgré tout, mérite d’être aimée, servie, protégée.
À Pâques, ce n’est pas seulement le destin de Jésus qui change. C’est notre horizon qui s’ouvre. Depuis l’Égypte ancienne jusqu’au Golgotha, l’humanité a porté cette question : la vie peut-elle renaître ? Avec le Christ, cette question devient une réponse — offerte, non imposée.
Note : les citations bibliques sont tirées de la Traduction œcuménique de la Bible (TOB).
[1] Osiris est une divinité funéraire majeure de l’Égypte ancienne, dieu des morts et de la résurrection, dont le corps, selon le mythe, fut démembré par Seth puis recomposé par Isis. Dumuzi (ou Tammuz), dieu mésopotamien de la fertilité, descend aux Enfers dans le cycle mythologique d’Inanna (Sumer) ou Ishtar (Akkad), déesse de l’amour et de la guerre, pour être ensuite partiellement ramené à la vie. Dionysos, figure ambivalente du panthéon grec, subit une forme de dislocation dans les traditions orphiques, où il est mis en pièces par les Titans avant d’être régénéré par Zeus.



