L’émergence d’un racisme ultra-violent et… terroriste
Bernadette Sauvaget.

Ces dernières semaines s’enchaînent les crimes haineux visant spécifiquement les milieux musulmans.
Hichem Miraoui avait grandi à Kairouan, l’une des grandes villes saintes du Maghreb, puis avait, de sa Tunisie natale, migré en France il y a quatorze ans. Il avait été embauché comme coiffeur, en 2018, à Puget-sur-Argens, dans l’arrière-pays varois. Après sa mort violente, ce quadragénaire tunisien a été unanimement loué par les habitants de cette petite ville de 8 000 habitants, qui a pourtant voté à 59,42 % pour le Rassemblement national lors des dernières élections législatives. Dans la soirée du 31 mai, lors d’une virée meurtrière, il a été abattu par Christophe B., un Français de 53 ans, son voisin, qui s’abreuvait de l’idéologie de l’ultradroite lors de sa fréquentation assidue des réseaux sociaux. Comme dans un sursaut, deux marches blanches lui ont rendu hommage le week-end dernier, l’une à Marseille et l’autre à Puget-sur-Argens. Cette dernière a rassemblé 1 600 personnes.
Malgré les dénégations de l’auteur, interpellé par le Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) à l’aube du 1er juin et placé en garde à vue pendant quatre jours, ce crime a une tonalité raciste évidente, accréditée par les vidéos diffusées par le quinquagénaire sur son compte Facebook avant et après la commission des faits. « Ce soir, on dit stop aux islamiques de mes deux. Putains de Français de mes deux, réveillez-vous ! Mais sortez vos couilles, allez les chercher là où ils sont. Il n’y a pas d’allégeance à Al-Qaïda, à qui que ce soit. C’est l’allégeance au bleu-blanc-rouge », crachait-il dans l’une de ses vidéos retrouvées par plusieurs médias. « Là, j’ai dégommé les deux ou trois merdes qui étaient près de chez moi pour commencer », a-t-il expliqué dans l’un de ses posts après le meurtre d’Hichem Miraoui et sa tentative d’assassinat d’un autre voisin, d’origine turque, qui a été blessé à la main.
Pour la première fois, le Parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi d’un crime raciste, et l’enquête a été confiée à la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Ce qui justifie cette autosaisine, selon un communiqué officiel, c’est la revendication par Christophe B., de son intention de « provoquer un trouble à l’ordre public » et de « semer la terreur » par des actions violentes. Ce n’est pas la première fois que le PNAT s’intéresse – du point de vue du terrorisme, donc – à l’ultradroite, très présente sur les réseaux sociaux. Mais, jusqu’à présent, ces informations judiciaires étaient ouvertes pour des projets d’attentat, comme cela a été le cas en 2018 pour la cellule terroriste Action des forces opérationnelles (AFO).
Par un hasard du calendrier, le procès d’AFO, un groupe d’ultradroite qui, au faîte de son influence, agrégeait une cinquantaine de membres, s’est ouvert le 10 juin au tribunal correctionnel de Paris. Seize personnes (treize hommes et trois femmes) sont jugées en comparution libre pour avoir projeté d’assassiner des imams radicalisés, de s’en prendre à des mosquées et même d’empoisonner des produits halal dans les supermarchés. Selon les chiffres officiels, une vingtaine d’attentats visant spécifiquement la communauté musulmane ont été déjoués depuis 2017.
Conséquence de la vague d’attentats islamistes des années 2010, un climat de plus en plus violent s’est installé en France, mettant en cause, souvent de manière indéterminée, les milieux musulmans de l’Hexagone. Ces dernières semaines ont été particulièrement éprouvantes, voyant s’enchaîner l’assassinat accompagné de propos antimusulmans d’Aboubakar Cissé, fidèle malien de la mosquée de La Grand-Combe (Gard), lardé de coups de couteau par un jeune Français le 25 avril, et le crime de Puget-sur-Argens. Déjà lourdement éprouvés par une atmosphère de plus en plus hostile, les milieux musulmans hexagonaux sont soumis à forte pression et voient grandir l’inquiétude en leur sein.
Lors de la découverte de la cellule terroriste AFO, il y a sept ans, plusieurs experts de l’ultradroite avaient déjà pointé le risque d’une fracturation majeure de la société française, qui semble être en train de se produire. À la vague terroriste islamiste s’ajoutaient le contexte de la crise migratoire et la diffusion sans complexe de la théorie complotiste du grand remplacement. Selon le chercheur Jean-Yves Camus, l’ultradroite théorisait une « guerre ethnique », considérant que, devant l’impéritie des autorités publiques, il n’y avait que le recours à l’action violente qui pouvait contrer cet état de fait. Évoquant cette mouvance, le spécialiste expliquait : « Ils sont persuadés que la vague d’immigration est une cinquième colonne de l’islam. » Sur ce terreau prospèrent à la fois le vote d’extrême droite et le racisme ultra-violent.
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