Laudato si’, critique de l’anthropocentrisme
Juan José Tamayo.
Le 24 mai 2015, jour de la Pentecôte, le pape François a apposé sa signature au bas de l’encyclique Laudato si’. Loué sois-tu. Sur la sauvegarde de la maison commune, la première encyclique d’un pape sur l’écologie, saluée par les organisations écologistes, les communautés autochtones, les chercheurs en sciences de la terre, les théologiennes écoféministes, les théologiens et les philosophes écologistes.

Dix ans plus tard, dans cet article, je vais me concentrer sur la critique lumineuse, précise et radicale de l’anthropocentrisme, tant moderne que chrétien, que François fait dans l’encyclique.
Le tournant anthropologique à la Renaissance et dans la philosophie moderne
Les Lumières conçoivent l’émancipation de l’être humain comme l’accès à la conscience de soi. L’être humain s’identifie comme un sujet dans le monde, doté d’une identité propre, non soumis aux forces impersonnelles de la nature, ni à l’ordre préconçu du destin, ni à la volonté de Dieu ou des dieux, ni aux diktats d’autres êtres humains. Il se conçoit comme un être libre, autonome, maître de son présent et seigneur de son avenir, créateur et seul responsable de la construction de l’histoire et de lui-même. Le comportement humain est régi par sa propre conscience. L’être humain a une valeur en soi.
Le logos divin cède sa place au moi du sujet. L’histoire du salut transcendant fait place à l’histoire du monde comprise comme une émancipation immanente. Dieu cesse d’être le protecteur de l’être humain et celui-ci se retrouve seul avec lui-même, assumant sa responsabilité dans le monde, à laquelle il ne peut renoncer ni déléguer. L’être humain émerge, selon A. Touraine, « comme liberté et création ». Il se comprend comme acteur de sa vie personnelle et comme agent de la société.
La subjectivité devient ainsi constitutive de l’être humain, qui devient le principe fondateur de la réalité et de la connaissance, y compris de la connaissance de Dieu, ainsi que le fondement des valeurs morales.
À l’aube de l’ère moderne, l’humaniste italien Pic de la Mirandole annonçait déjà le tournant anthropologique qui allait être le mot d’ordre de la Renaissance et trouverait son fondement philosophique et politique dans le siècle des Lumières et la Révolution française. Voici son texte lucide, datant de 1492 et intitulé « Prière pour la dignité » :
« Ô Adam, je ne t’ai donné ni position fixe, ni image particulière, ni emploi déterminé. Tu auras et posséderas, par ta propre décision et ton propre choix, la position, l’image et les tâches que tu souhaiteras. Aux autres, j’ai prescrit une nature régie par certaines lois. Tu marqueras ta nature selon la liberté que je t’ai donnée, car tu n’es soumis à aucun carcan. Je t’ai placé au milieu du monde afin que tu puisses regarder autour de toi avec plaisir, en contemplant ce qu’il contient. Je ne t’ai pas fait céleste, ni terrestre, ni mortel, ni immortel. Tu dois toi-même forger la forme que tu préfères pour toi-même, car tu es l’arbitre de ton honneur, son modélisateur et son concepteur. Par ta décision, tu peux t’abaisser jusqu’à t’assimiler aux brutes, et tu peux t’élever jusqu’aux choses divines ».
De ces paroles mises dans la bouche de Dieu, l’auteur déduit la générosité sans pareille de Dieu et le grand bonheur de l’être humain, à qui il a été donné d’avoir ce qu’il désire et d’être ce qu’il veut être.
Avec le tournant anthropologique, l’anthropologie n’est plus une discipline parmi d’autres de la philosophie, mais constitue une disposition fondamentale qui ordonne et guide la pensée philosophique et théologique moderne
Avec le tournant anthropologique, l’anthropologie n’est plus une discipline parmi d’autres de la philosophie, mais constitue une disposition fondamentale qui ordonne et guide la pensée philosophique et théologique moderne, comme on le voit clairement dans la relation que Kant établit entre la question « Qu’est-ce que l’homme ? » et les trois questions précédentes : « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? » « Que puis-je espérer ? ». Le théocentrisme cède la place à l’anthropocentrisme : le monde est contemplé et compris à partir de l’être humain, et non à partir de Dieu. Il n’est donc pas considéré comme immuable, mais sa transformation est possible.
Le tournant anthropologique représente une avancée importante : la reconnaissance de l’être humain en tant que sujet. Cependant, en débouchant sur l’anthropocentrisme, il présente des limites, des contradictions et des incohérences, parmi lesquelles on peut citer les suivantes : la tendance individualiste qui se consolide dans tous les domaines : économique, politique, social, tout au long de la modernité européenne ; la dissociation de la nature, pire encore, l’agression contre celle-ci ; la dépendance à la technique, qui se transforme en technocratie et domine l’être humain. Telles sont quelques-unes des critiques mises en avant par l’encyclique.
Critique de l’encyclique Laudato si’ à l’égard de l’anthropocentrisme moderne
Laudato si’ critique l’anthropocentrisme moderne, car « paradoxalement, il a fini par placer la raison technique au-dessus de la réalité » puisque, selon R. Guardini, « il ne considère pas la nature comme une norme valable, et encore moins comme un refuge vivant. Ainsi, la valeur du monde en soi s’affaiblit » (n° 115). De plus, en séparant la technique de l’éthique, elle n’est pas capable de limiter son pouvoir, mais le renforce encore davantage (n° 136). La modernité a donné lieu à une grande démesure qui nuit à toute référence commune et à toute tentative de renforcer les liens sociaux (n° 116). En se considérant comme autonome par rapport à la nature et comme son maître absolu, l’être humain détruit son existence et provoque la rébellion de la nature (n° 117).
En réponse à l’anthropocentrisme moderne, qui dissocie l’être humain de la nature, pire encore, qui le considère comme son maître et seigneur et la traite comme un simple objet à son service avec la capacité de la piller, Laudato si’ souligne la relation indissociable entre écologie et anthropologie : « il n’y a pas d’écologie sans anthropologie », affirme-t-il (n° 118). Exiger de l’être humain qu’il s’engage à prendre soin de la nature nécessite de reconnaître et d’apprécier ses capacités particulières de connaissance, de volonté, de liberté et de responsabilité (n° 118).
L’engagement à guérir la relation avec la nature implique de guérir les relations entre les êtres humains (n° 119), ce qui commence par retrouver leur dimension sociale (dans la meilleure tradition aristotélicienne, communautaire du christianisme et du marxisme), reconnaître l’autre, le valoriser, s’ouvrir à toi, mais aussi au « Toi » divin (n° 119). La relation avec la nature ne peut être isolée de la relation avec les autres personnes et avec Dieu. Si cet isolement se produisait, il aboutirait à un « individualisme romantique déguisé en beauté écologique et à un enfermement étouffant dans l’immanence » (n° 119). La réponse appropriée est donnée par Raimon Panikkar lorsqu’il parle de « l’intuition cosmothéandrique » [1].
François critique également une présentation inadéquate de l’anthropologie chrétienne qui a pu soutenir une conception erronée de la relation de l’être humain avec le monde, allant jusqu’à transmettre « un rêve prométhéen de domination sur le monde qui a donné l’impression que le soin de la nature est une affaire de faibles » (n° 116). Il fait expressément référence à l’interprétation et à l’application incorrectes, par les chrétiens, de l’expression biblique « dominez la terre », en présentant l’être humain comme le propriétaire, le seigneur et le dominateur absolu de la terre et de toutes les créatures. À cet égard, l’encyclique distingue deux traditions dans la Genèse :
1. Celle dans laquelle Dieu confie à l’être humain la tâche de dominer la terre, interprétée comme une domination absolue : c’est la source sacerdotale (Gn 1, 28-30)
2. Celle dans laquelle Dieu appelle à « cultiver et garder » le jardin : c’est la source connue sous le nom de « yahviste » (Gn 2,15). C’est celle-ci que l’encyclique met en avant :
« Alors que « cultiver » signifie labourer, semer ou travailler, « garder » signifie protéger, surveiller, préserver, veiller. Cela implique une relation de réciprocité responsable, je dirais, de sujet à sujet, entre l’être humain et la nature » (n° 67), et non de sujet à objet.
L’encyclique estime que la Bible hébraïque ne tombe pas dans un anthropocentrisme despotique, qui ignore les autres êtres vivants et la nature. Elle comprend plutôt que la responsabilité des êtres humains envers la terre exige :
– de respecter les lois de la nature et les équilibres entre les êtres du cosmos et prendre soin non seulement des êtres humains, mais aussi des autres êtres vivants, par exemple, s’occuper de l’âne ou du bœuf du frère tombé sur le chemin, ne pas prendre la mère couchée sur ses petits ou sur ses œufs, que nous trouvons sur le chemin (Dt 22,4.6).
– d’accorder un repos hebdomadaire aux animaux domestiques ainsi qu’aux êtres humains.
– d’accorder à la terre un repos tous les sept ans : le Jubilé (Lv 5, 1-4).
– de proclamer le jubilé tous les 49 ans, comme année du pardon universel, du rétablissement de la justice, du réajustement de la propriété et de la répartition équitable des biens, de la reconnaissance que le don de la terre et de ses fruits appartient au peuple, et que les fruits de la terre doivent être partagés avec les personnes les plus vulnérables. Les pauvres, les orphelins, les veuves, les étrangers (Lv 19, 9-10) (n. 71)
– de reconnaître la valeur des choses en elles-mêmes, et non par rapport à l’être humain, et la non-subordination des choses au bien de l’être humain (n. 69).
Conclusion : les lignes directrices de Laudato si’
En accord avec la critique de l’anthropocentrisme despotique, je résume les lignes directrices de l’encyclique comme suit :
1. Relation étroite entre la vulnérabilité des pauvres et la fragilité de la terre, entre l’approche écologique et l’approche sociale. Considère comme indissociables le souci de la nature et la justice envers les pauvres (n° 16) ; l’engagement envers la société et la paix intérieure. Elle estime nécessaire d’intégrer la justice dans les débats sur l’environnement afin d’entendre le cri de la terre et celui des pauvres (n° 49). La dégradation de l’environnement et la dégradation humaine vont de pair (n° 56).
2. Conception holistique du cosmos. Tout est lié (n° 70). C’est pourquoi il faut concilier la protection de la terre et la protection des êtres humains, la justice économique et la justice écologique, et éviter tant la violence contre le prochain que la violence contre la nature. « Tout est lié… Le véritable soin de notre propre vie et de nos relations avec la nature est indissociable de la fraternité, de la justice et de la fidélité envers les autres » (n° 70).
3. Critique des formes de pouvoir de la technologie et invitation à rechercher d’autres modes de compréhension de l’économie et du progrès, un nouveau style de vie, un développement durable et intégral.
4. L’inégalité touche des pays entiers et oblige à repenser l’éthique des relations internationales dans une perspective de solidarité sans frontières (n° 51). Le Nord a une dette écologique envers le Sud. Une dette que le Nord ne paie pas, alors qu’il oblige les peuples pauvres à payer leur dette. Les pays du Nord doivent payer la dette écologique contractée envers le Sud en limitant leur consommation d’énergie non renouvelable et en apportant des ressources aux pays les plus nécessiteux grâce à des politiques de développement durable (n° 52).
5. Il est nécessaire de renforcer la conscience d’appartenir à une seule famille humaine, en éliminant les frontières politiques et sociales et en évitant la mondialisation de l’indifférence (n° 52).
6. Enfin, il déclare le droit de la terre à être heureuse.
Note de la rédaction :
[1] Selon Raimon Panikkar, une expérience non dualiste qui exprime la compréhension de la réalité comme un tout indissociable. Elle ne voit pas la réalité comme composée de blocs séparés — divin, spirituel ou matériel — mais comme une imbrication interdépendante de ces trois dimensions, qui coexistent et se construisent mutuellement.» https://raimon-panikkar.org/francese/XXXIII-intuicion-cosmoteandrica.html



