Cyprien Melibi, théologien de la libération sur le continent africain
Juan José Tamayo.

Je ne peux être présent à cet événement aussi important qu’émouvant qu’est le 25e anniversaire de l’ordination sacerdotale de Cyprien Melibi, hier élève et aujourd’hui collègue, à qui je dois tant dans le processus de sensibilisation et de prise de conscience envers le continent africain. Mais je ne voulais pas manquer ce rendez-vous en souvenir de l’Afrique à travers un bref texte inspiré du témoignage de trois personnes qui luttent contre le colonialisme occidental en Afrique, un continent d’abord pillé de ses richesses et de ses habitants, puis oublié : Luis de Sebastián, Cyprien Melibi, Samuel Eto’o et Jean Marc Ela.
Dans son livre África, pecado de Europa (Trotta, Madrid, 2007), Luis de Sebastián analyse magistralement les conséquences désastreuses du colonialisme européen prédateur en Afrique, qu’il résume en dix fléaux : le sous-développement, les maladies, certaines aussi terribles et mortelles que le sida, le paludisme et la tuberculose, la guerre, la faim, la maltraitance des femmes, l’absence de démocratie, la corruption des dirigeants, l’exploitation, la dette extérieure et la marginalisation.
Le livre de Sebastián est préfacé par le compatriote de Cyprien Melibi, le footballeur Samuel Eto’o, qui évoque le « désespoir des Africains qui arrivent aux îles Canaries dans de frêles embarcations, risquant leur vie pendant la traversée. Ils fuient la mort, surtout les guerres civiles, les maladies, le manque de travail et l’absence d’espoir en l’avenir, la sécheresse dans certaines régions ou les inondations dans d’autres, les invasions d’insectes, l’érosion, le manque de marchés et de crédits pour faire des affaires ».
Une autre de mes sources d’inspiration sur le continent africain est Cyprien Melibi, auteur du livre El grito africano por el derecho a existir (Le cri africain pour le droit d’exister, Tirant, Valence, 2014 ; 2024, 2e éd.), l’un des premiers livres que j’ai publiés dans la collection « Diaspora » des éditions Tirant. En lisant le livre de Melibi, j’ai confirmé la justesse de l’évaluation de Miguel Ángel Moratinos lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères et de la Coopération du gouvernement espagnol : « L’Afrique n’est pas un continent pauvre, mais appauvri ; elle n’est pas marginale, mais marginalisée, et elle n’est pas vieille, mais jeune. C’est pourquoi le continent et ses citoyens doivent avoir la possibilité d’être les protagonistes de leur propre développement ».
Le livre est écrit à partir de la douleur causée par les souffrances de ses frères et sœurs et de lui-même, de l’indignation face aux nombreuses injustices que l’Europe a commises et continue de commettre sur ce continent. Le message fondamental qu’il souhaite transmettre est celui de la libération du peuple africain. Avec la force, le courage et le style des prophètes d’hier et d’aujourd’hui, Melibi dénonce et annonce, proteste et fait des propositions, élève la voix contre la prédation de l’Afrique et propose des alternatives. Et, plus important encore, il accompagne son discours d’une pratique solidaire et compatissante.
Il dénonce l’exploitation de l’Afrique par l’Europe en particulier et par l’Occident en général. Il dénonce un christianisme édulcoré qui, au lieu d’aider le peuple africain à se libérer, contribue à le maintenir sous le contrôle de ses anciens colonisateurs. C’est pourquoi l’auteur plaide en faveur d’une Église africaine indépendante et libre, dont la seule référence doit être l’Évangile de Jésus le Galiléen, et non l’Évangile culturellement occidental.
Il annonce une utopie qui, rejetant tout pessimisme ou fatalisme historique, défend l’espoir d’un continent doté d’énormes potentialités humaines, matérielles et économiques. Il annonce également l’avènement d’une Afrique réfléchie qui demande la parole, veut se faire entendre et a le droit d’exprimer son opinion sur le reste du monde, surtout lorsqu’elle est victime de politiques coloniales extorqueuses imposées de l’extérieur par la Banque mondiale et le FMI sans consultation préalable. C’est cette Afrique qui ne baisse pas les bras, qui trouvera des solutions à ses problèmes. Je pense qu’il est vrai, comme le souligne l’auteur, que l’on ne peut pas résoudre de l’extérieur les problèmes de la communauté africaine plurielle.
Le plus important dans ce livre, à mon avis, est que Cyprien Melibi nous introduit, avec rigueur et connaissance de cause, dans le monde immense, diversifié et riche de l’anthropologie africaine dont, il faut le reconnaître, nous avons une ignorance encyclopédique. Les références de l’auteur aux proverbes des différentes cultures africaines sont exemplaires pour les initiés comme pour les profanes, et son parcours à travers la philosophie africaine nous fait découvrir la sagesse ancestrale des peuples noirs africains, recueillie dans la pensée et la pratique ubuntu, qui se résume dans la déclaration faite par l’archevêque anglican Desmond Tutu lors de la remise du prix Nobel de la paix. « Je ne suis que si tu es aussi ».
Je ne voudrais pas terminer sans mentionner le théologien et sociologue de la libération camerounais Jean Marc Ela, sur lequel Melibi travaille actuellement dans le cadre de sa thèse de doctorat. Dix-sept ans après la mort d’Ela, Cyprien est le meilleur et le plus créatif des continuateurs de sa pensée. Dans la préface de El grito del hombre africano (Le cri de l’homme africain), le théologien Ela écrit : « Les Églises africaines sont confrontées, partout, à une situation commune dans laquelle le développement des unes implique le sous-développement des autres. Dans cette conjoncture, comment pouvons-nous faire en sorte que l’Africain échappe à la misère et à l’inégalité, au silence et à l’oppression ? Si le christianisme veut être autre chose qu’une grande escroquerie pour des Noirs trompés, les Églises d’Afrique devront se réunir pour examiner cette question ».
La célébration du 25e anniversaire de l’ordination sacerdotale du père Cyprien Melibi, en présence de nombreux amis et collègues africains et espagnols, peut être une excellente occasion de concevoir un christianisme radical qui cesse d’être « une grande escroquerie pour des Noirs trompés » et s’engage sur la voie de la libération intégrale – économique, politique, religieuse et culturelle – des peuples africains.



