Le grand bazar !
Christine Fontaine.

Lc 13, 22-30
Le bazar de la charité
À la fin du siècle dernier, un incendie, celui du bazar de la charité, est devenu tristement célèbre. De hautes personnalités de la Chrétienté avaient organisé une grande vente au profit de je ne sais quelle œuvre. Des stands avaient été aménagés, un chapiteau dressé et, le jour de l’inauguration, le feu prend à l’intérieur de l’immense forum. Au début ce n’était qu’un petit incendie, mais la panique s’installe… Devant le danger, tout le monde se rue vers les issues.
Bilan, seules quelques personnes seront sauvées ; les autres sont mortes non seulement brûlées, mais piétinées et étouffées les unes par les autres.
Ainsi, lorsque devant le danger, on cherche d’abord à sauver sa propre vie, c’est la mort, le malheur et les larmes qui triomphent. Bien peu en réchappent et il est à craindre que pour ce « peu » la vie ait définitivement perdu sa saveur.
« Seigneur, n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » demande l’interlocuteur de Jésus. En posant cette question, l’homme imagine le Royaume comme un grand bazar de la charité. Cet homme ose penser que là où Dieu est Roi – là où règne l’Amour – on peut envisager le bonheur seulement pour quelques-uns tandis qu’un grand nombre vivrait dans le malheur. À ceux qui, comme cet homme, pensent que l’on peut faire son bonheur, son salut, chacun pour soi – sans se soucier d’abord du bonheur et du salut des autres – le maître répondra : « Je ne sais pas d’où vous êtes… Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal ! »
Oui, ils font le mal ceux qui frappent à la porte du Royaume en désirant entrer sans faire entrer les autres. Ceux-là pourtant étaient les amis du maître : « Ils ont mangé et bu en sa présence et il a parlé sur leurs places. » Ils sont de la famille d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Ceux-là ont été aimés par le Maître de l’Amour. L’Amour leur était offert, donné ! Mais au lieu d’en vivre en se mettant à leur tour à aimer, au lieu de laisser grandir ce qui était semé, ils l’ont laissé mourir en le retenant pour eux-mêmes. C’est l’Amour qui avait poussé le Maître jusqu’à eux, mais ils n’ont pas suivi le chemin. Ils sont passés à côté de la porte qu’il leur avait ouverte. Au lieu que cet Amour donné les emporte vers les autres, ils en ont fait un privilège qui leur est réservé.
« Je suis la porte » avait dit Jésus. « Efforcez-vous d’entrer par la porte » sinon vous vous mettez vous-mêmes dehors, car je ne laisserai pas dans mon Royaume s’infiltrer ce qui fait le malheur des hommes. « Il y aura des pleurs et des grincements de dents quand vous serez jetés dehors. » Les pleurs et les grincements de dents n’ont pas de place dans le Royaume. Ils sont jetés dehors. Le malheur n’a pas de place en Dieu.
Ainsi celui qui se pose la question « n’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » – puisqu’il envisage que l’on puisse être heureux les uns sans tous les autres – se met lui-même dehors. En croyant se sauver sans se soucier des autres, il crée un monde de malheur et de mort comme les rescapés du bazar de la charité.
Le festin de Dieu
Mais le Royaume de Dieu n’est pas un grand bazar de la charité. C’est un repas de fête offert au monde entier. « Alors on viendra de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi prendre place au festin dans le Royaume de Dieu ! »
On se fait de fausses images de Dieu. On l’imagine à notre ressemblance. Lorsque nous sommes heureux, nous oublions si souvent le malheur des autres parce que nous ne les aimons pas vraiment… Et ceux que nous oublions, un jour ou l’autre forcément réclameront leur part et se retourneront contre nous. Nous croyons que nous pouvons être heureux les uns sans les autres ; nous croyons que nous pouvons être heureux en arrêtant d’aimer, en arrêtant l’amour sur quelques-uns… Et nous faisons un monde de malheur et de tristesse.
Mais Dieu n’est pas à notre image. Dieu est Bon. Réellement Bon. Et il nous aime. Dieu, lui, sait aimer en vérité. Il veut le bonheur de tous. Il sait qu’on ne peut pas être heureux en se coupant des autres, en arrêtant d’aimer. Il veut qu’avec lui nous désirions le bonheur, le salut de chacun sans exception. Dieu règne lorsque l’humanité tout entière partage la vie comme un repas de fête : « Oui, on viendra de l’Orient et de l’Occident, du Nord et du Midi prendre place au festin dans le Royaume de Dieu. »
Ainsi vivre dans le Royaume, c’est être pris, emporté par l’Amour – par Dieu ! Un amour qui n’accepte jamais de se résigner au malheur d’un seul. Un amour qui pousse à abandonner sa vie, son bonheur, pour que les autres vivent et soient heureux. Un amour qui fait toujours passer la joie de l’autre avant la sienne, qui trouve sa joie de voir chacun heureux.
C’est « au cours de sa marche vers Jérusalem » que Jésus prononça ces paroles. Jérusalem, la ville où Jésus va aimer à en mourir pour sauver l’humanité de son malheur. La ville où Jésus va aimer jusqu’à l’extrême en demeurant dans l’amour envers ceux qui le mettent à mort, où il va aimer par-delà toute limite humaine pour ne laisser nul homme hors d’atteinte de l’Amour.
Grâce à Jésus, par Jésus, tout homme, toute femme, est aimé d’avance et quel que soit le malheur où il s’enferme. Tout homme, toute femme, est sauvé par l’Amour qui lui est porté. Dieu ne s’est pas résigné à laisser un seul homme hors du bonheur. Il a tout perdu par amour pour nous. Il a tout perdu pour nous sauver. Il nous maintient dans son amour, quoi que nous fassions, alors même que nous le tuons. Et il a gagné !
Du premier au dernier
Au bout du compte – pour ma part je le crois – l’humanité tout entière sera sauvée par grâce, simplement parce que Dieu ne se résigne pas à notre malheur. Même ceux qui se sont exclus eux-mêmes du bonheur d’aimer – ceux qui sont dans les pleurs et les grincements de dents – à la fin seront sauvés.
En effet, Jésus ne dit pas qu’ils sont définitivement perdus. Il déclare qu’ils seront « les derniers » : « Oui il y a des derniers qui seront les premiers et des premiers qui seront derniers. » Ils seront les derniers… mais ils finiront par suivre le reste de l’humanité ! Dommage simplement qu’ils aient tant tardé ! Dommage qu’ils se soient ainsi attardés dans le malheur, car le Royaume de Dieu leur était proposé dès le départ. Ils connaissaient l’amour, ils pouvaient en vivre et ils sont passés à côté !
Dieu est Bon, réellement bon. Il a fait le monde, notre monde, avec sagesse et par amour. Il nous a fait pour le bonheur dès maintenant et à chaque instant. Chaque fois que nous aimons, chaque fois que nous nous oublions parce que le bonheur de l’autre nous importe plus que le nôtre, chaque fois c’est déjà pour nous le Royaume. Dieu veut notre bonheur maintenant. Il nous aime heureux sans tarder. Il nous veut dès maintenant frères en humanité, nous réjouissant de la joie de l’autre plutôt que de la jalouser, compatissant à ses souffrances plutôt que de nous écarter de lui.
Mais la sagesse de Dieu est folie pour le monde. Les hommes ont préféré la concurrence au partage, l’indifférence à la tendresse. Son royaume n’est plus de ce monde et ceux qui prétendent le contraire en font les frais. Ils se font exploiter, anéantir ; ils sont persécutés ou expulsés ; ils ne sont pas efficaces, pas rentables et se font traiter de naïfs. Tout cela est vrai. Mais tout ce qu’on peut leur dire ou leur faire ne les fera pas démordre. Oui, ils seront traités de fous et ne chercheront pas à s’en défendre. Ils refusent toujours de se défendre, ce serait sortir de l’Amour ! Mais cette folie d’amour fait leur joie et leur bonheur et ils la préfèrent à la prétendue sagesse des hommes.
Ceux-là iront faibles, mais heureux, vulnérables, mais vivants, pauvres, mais libres. Ils ne haussent pas le ton sur la place publique, mais personne ne pourra arrêter leur Parole ou leur Silence… Personne ne pourra empêcher que par leur vie ils annoncent : « Le monde, notre monde de malheur et de guerre peut être autre dès maintenant. Pourquoi tarder, pourquoi s’attarder dans le malheur et la haine ? Pourquoi continuer à faire de ce monde un grand bazar de la charité ? »
Ceux-là dès maintenant sont citoyens du Royaume. Et si, comme à Jésus, un jour on leur demande : « N’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? », sûrement ils répondront que pour leur part ils refusent de faire partie de ce « peu » là ! Car ils ne pourraient être heureux tant qu’un homme sur la terre demeure dans le malheur. Alors humblement, pauvrement, sans faire de bruit, en silence, à la suite de Jésus ils prendront la route de Jérusalem, la route où l’on meurt d’amour, mais où la mort est vie donnée pour la multitude… Route de vie, de Joie et de bonheur sans fin et pour chacun, jusqu’au dernier des derniers !


