Les catholiques d’ouverture français : une diversité d’options et une difficile unité d’action
Anthony Favier.
Du 28 au 30 novembre, la Fédération des réseaux du Parvis réunira son assemblée générale au Centre d’accueil spiritain de Chevilly-Larue. Thème retenu : L’Esprit de Jésus, un art de vivre au monde, un humanisme inspiré. Au-delà de l’intitulé, un enjeu semble se dessiner. Comment rassembler des chrétiens d’ouverture aux sensibilités diverses tout en renouvelant le tissu militant ?

Le constat est partagé. Depuis plusieurs années, le paysage catholique français est dominé par la visibilité des courants conservateurs et traditionalistes, capables de capter l’attention médiatique et de mobiliser autour de causes symboliques. Face à eux, les réseaux d’ouverture, organisés notamment par la Fédération du Parvis, peinent à incarner une alternative audible. Son assemblée générale de novembre se veut une tentative de réponse : retrouver une parole commune, résolument évangélique et humaniste, pour témoigner d’un autre visage du christianisme.
En amont de cet événement, un des membres de son bureau, Jean-Pierre Macrez, a identifié les trois sensibilités qui structurent cet espace dans un document (non publié). Selon son analyse, les « synodaux », héritiers de Vatican II, valorisent la liberté de conscience, le dialogue interreligieux, la participation des laïcs. Ils souhaitent réformer l’Église de l’intérieur, sans rompre avec ses structures. Mais l’essoufflement du processus synodal voulu par Rome les fragilise, et beaucoup cherchent désormais des alliances plus larges pour prolonger l’élan conciliaire. Ils ont mis beaucoup d’énergie dans la « démarche synodale », en laquelle ils ont confiance, et aspirent à ce que l’Église devienne plus ancrée dans la procédure démocratique.
Les « progressistes » privilégient l’engagement social et politique. Inspirés par l’héritage de la théologie de la libération et l’affaire Gaillot, ils voient dans l’Évangile un appel à lutter pour la justice et contre l’exclusion. Aujourd’hui, ce courant attire une nouvelle génération en quête de radicalité spirituelle et sociale – incarnée par des entités comme le café Le Dorothy, le collectif Anastasis ou la revue Le Cri –, qui se positionne explicitement dans une visée antisystème, mais dont l’intransigeance anticapitaliste peut aussi inquiéter les sociaux-démocrates historiques de la deuxième gauche.
Les « libéraux », enfin, s’inscrivent dans une démarche intellectuelle et théologique. Inspirés par la tradition protestante libérale, ils interrogent sans tabou les dogmes, revendiquent la compatibilité entre foi, raison et sciences, et travaillent à rendre crédible le message chrétien dans un monde marqué par la sécularisation. Le groupe Pour un christianisme d’avenir, associé aux éditions Karthala, incarne aujourd’hui cette veine critique et créative qui cherche à se frayer un espace proche des protestants libéraux.
Pour Jean-Pierre Macrez, « les trois sensibilités se recoupent souvent. Des passerelles existent, et nombre de croyants se reconnaissent à la fois dans plusieurs registres ». Mais derrière cette richesse se cache une fragilité : les réseaux du Parvis restent composés en grande majorité de militants âgés, marqués par les grandes mobilisations post-conciliaires. Ailleurs, le renouvellement générationnel est inégal et souvent limité, en dehors de quelques foyers progressistes où de jeunes chrétiens réinventent un catholicisme aux accents radicaux qui se nourrit d’autres imaginaires (la figure de Dorothy Day, l’« anarchisme chrétien », Jacques Ellul, l’afroféminisme, la théologie queer).
C’est là l’un des défis de la rencontre de Chevilly-Larue : « Comment nouer des alliances stratégiques sans renier les différences de sensibilité et les fidélités historiques ? » L’atelier consacré à la coordination des chrétiens d’ouverture et des chrétiens libéraux devra aborder cette question de front. « Trouver une unité d’action ne signifie pas uniformiser les discours, mais articuler les diverses manières d’être chrétien “autrement” dans l’espace public », nous assurent ainsi les membres du bureau national.
Au fond, le pari de la Fédération du Parvis est double : continuer à porter la mémoire d’un catholicisme d’ouverture façonné par Vatican II et les combats sociaux des années 1970, ainsi que par ceux de la génération Attac et de Mgr Gaillot dans les années 1990, tout en se rendant audible pour les générations actuelles, confrontées aux urgences écologiques, sociales et démocratiques. Dans un champ religieux où l’affrontement des récits s’intensifie, la capacité des catholiques d’ouverture à transformer leur diversité en force collective conditionnera leur avenir.



