Quatre ans après le rapport de la CIASE — La peur de se trouver dans une impasse
Entretien de Golias Hebdo avec Véronique Margron : religieuse, présidente de la CORREF, théologienne moraliste et contributrice à la mise en place de la Ciase.

Avant de devenir religieuse, vous avez travaillé comme éducatrice au sein d’un foyer de la protection judiciaire de la jeunesse. Est-ce que cette expérience auprès de jeunes, souvent victimes de maltraitances et de violences, vous a aidée à accueillir la parole des victimes de violences sexuelles et pédocriminelles dans l’Église ?
Véronique Margron : Je pense que oui. Être avec des mineurs en danger, c’est avoir les deux pieds dans le réel. De ce point de vue, oui, cela m’a aidé. Cette expérience m’a appris que le malheur n’attend pas le nombre d’années. Ce que vivent beaucoup de ces enfants, ce sont des tragédies trop communes, dont des incestes. Les milieux qui devraient être protecteurs sont loin de l’être. De ce point de vue là, mon expérience d’éducatrice m’a aidé à comprendre cette toile de fond des violences sexuelles dans notre société, mais aussi, dans l’institution catholique. Ce mois d’octobre 2025 marque le quatrième anniversaire de la remise du rapport de la Ciase.
Cette date du 5 octobre 2021 reste-t-elle pour vous comme un souvenir douloureux de la révélation de l’ampleur des violences sexuelles dans l’Église, ou au contraire comme un soulagement de voir enfin l’Église de France reconnaître l’existence de ces violences ou l’existence de violences en son sein ?
Les deux à la fois. J’avais perdu une proche quelques jours avant la remise du rapport de la Ciase, donc c’était vraiment une période très douloureuse. Au-delà de l’aspect privé, ce 5 octobre 2021 est un souvenir terrible de la mise à nu du caractère systémique des violences sexuelles et de leurs conséquences traumatiques. Une telle révélation ne peut que vous effondrer. Tellement de complicité passive et/ou active, cela m’a rendue profondément malade. Le fait de me rendre compte que l’Église a pu se retourner contre ses destinataires, ceux à qui elle devait apporter le message évangélique de vie, c’était inimaginable. Je ne m’en remettrai jamais totalement.
Dans un même temps, je ne sais pas si je peux parler d’un soulagement, mais je vois cet événement comme un moment évangélique, car l’Église avait consenti ce jour-là à ce que le pire du pire d’elle-même lui soit signifié en face et publiquement. Nous avions remis les clés pour élucider le plus ténébreux et impensable à des personnes extérieures à l’Église. L’Évangile nous venait par d’autres ce jour-là. C’est cette pensée qui me suit depuis.
Dans un entretien pour Le Pèlerin en novembre 2021, vous aviez déclaré : « La confrontation à une telle barbarie lamine de l’intérieur. J’aimerais sortir indemne physiquement. C’est impossible. » Est-ce que pour prendre la mesure de l’ampleur et des conséquences des violences sexuelles et pédocriminelles dans l’Église, il faudrait selon vous consentir à se laisser habiter, voire hanter par la souffrance et la douleur des victimes ?
Bien sûr, en partie. Je ne sais pas si je dirais « hanter », car cela serait prendre le risque de se laisser emporter et donc de ne plus pouvoir écouter ni participer à une transformation. Mais se laisser habiter par ces témoignages et leurs visages, oui je pense que c’est nécessaire. C’est une forme de déchirement intérieur, car l’Église est censée être une institution du Salut, et se dire qu’elle est finalement un lieu de transmission de la mort, cela ne peut qu’être une épreuve qui éprouve spirituellement, moralement, charnellement.
Comment expliquer qu’après les révélations du rapport de la Ciase et les engagements collectifs des évêques sur la lutte contre les violences sexuelles, ces dernières perdurent, des victimes continuent d’être réduites au silence, et des évêques nomment des prêtres accusés ou condamnés comme si la Ciase n’avait jamais existé ?
Je ne me l’explique pas vraiment. Actuellement dans l’Église catholique, nous voyons un phénomène douloureux revenir en partie : « un retour du déni ». On voit les choses, on les entend, on les croit – contrairement à quelques années ou décennies plus tôt – et puis tout cela fait tellement violence qu’on cherche à les écarter, les minimiser, les dénier. C’est la même chose au sein de la société.
Un très bon exemple de ce « retour du déni », c’est l’absence de politiques publiques après les travaux écrasants de la CIIVISE. Des dizaines de milliers de victimes écoutées et puis rien. Rien n’a été fait. Nous restons dans un mouvement de refus ou d’impossibilité de décisions à la hauteur des violences sexuelles et pédocriminelles. Malgré les travaux, les rapports, les témoignages.
Concernant la religion catholique, l’institution n’a pas changé en profondeur son organisation et sa structuration. Des choses ont été faites et sont faites, c’est incontestable. Mais tirer les conclusions du caractère systémique, là, le bât blesse toujours. Ce qui est nouveau, peut-être, depuis la remise du rapport de la Ciase, c’est une opinion publique catholique qui désormais se mobilise. Et ce n’est pas rien !
Les mobilisations des catholiques ces derniers mois ont poussé des évêques à revenir sur leurs décisions de nommer à des postes importants des prêtres condamnés ou accusés de pédocriminalité. Comment analysez-vous ces mobilisations ?
J’analyse cela comme une bonne nouvelle. Cela démontre une maturité du peuple de Dieu, peuple de sujets de droits et de paroles. Nous parlons ici de personnes investies, qui participent de la vie de l’Église locale. Cette opinion publique catholique instruite devient partie prenante des décisions dans l’Église par sa mobilisation. Et cela a de l’impact !
Matthieu Poupart, dans son ouvrage « Le Silence de l’agneau », met en avant que la morale sexuelle catholique promue actuellement dans l’Église favoriserait les violences sexuelles. Quel est votre avis sur son constat ? Il est bien plus informé que moi sur ces sujets.
J’ai lu son livre avec grand intérêt. L’enjeu, aujourd’hui, pour l’éthique et la morale sexuelle, c’est justement de parler de la violence sexuelle, de nommer le crime. Il faut bien comprendre ce qui a permis à certains d’utiliser le nom de Dieu, parfois même le discours de la morale catholique, pour briser des vies, car c’est exactement ce qu’ont fait nombre de prédateurs dans l’Église. La question est bien de distinguer clairement là où est l’atteinte à l’intégrité d’autrui et ce que l’Église a toute autorité de nommer péchés. Ce mélange qui a laissé croire que des conduites privées seraient plus graves que des violences, des actes de barbarie, des atteintes à la dignité de l’autre, l’inviolabilité de son corps, de son esprit, de son âme, a été et demeure
Que diriez-vous aux victimes qui ont cru à la possibilité d’un changement majeur après la Ciase et qui se sentent aujourd’hui trahies, méprisées et blessées par l’attitude de certains évêques sur ces sujets des violences sexuelles et de la gestion des prêtres agresseurs ?
J’aimerais leur dire de mettre avant tout toutes leurs forces dans leur vie, à chacune d’elles. Tout ce qu’elles ont pu trouver ou préserver d’une forme de puissance de vie, il faut qu’elles puissent le mettre au service de leur propre existence, de leur avenir. Leur dire aussi de se soutenir les unes les autres pour tenir, dans la mesure du possible. Spécialement pour celles qui désirent rester reliées à l’Église, il est important qu’elles ne soient pas isolées. La force du collectif, c’est de ne pas s’épuiser, seul dans son combat, a fortiori quand des décisions ne semblent pas honorer la parole et la douleur des victimes. Ni même d’ailleurs les engagements de l’Église.
Dans une interview au Nouvel Obs en 2023, vous avez déclaré : « Pour moi, le pire serait, à un moment donné, de ne plus être touchée. » Qu’est-ce qui vous permet encore aujourd’hui de vous laisser affecter par la souffrance des autres ?
J’espère que c’est un peu ma foi. Et il est impossible de pouvoir décortiquer les raisons. Mais sont essentiels pour moi les visages des personnes victimes que j’ai rencontrées. Ils me sont désormais très chers. Pour moi c’est une évidence de continuer mon engagement, car ils font partie de moi, du peuple qui m’habite. D’autant que j’ai ce sentiment – étrange peut-être – qu’eux non plus ne m’abandonnent pas.
Ces personnes victimes auraient pu m’en vouloir et même me détester, dans la mesure où je représente l’institution dans laquelle leur vie a été brisée. Mais elles ont choisi de me parler, de me faire confiance bien souvent. C’est bouleversant. Je le dis : le peuple des victimes nous rend notre humanité, la déploie. Cela me rend éminemment responsable et redevable.
J’ai aussi rencontré des personnes magnifiques, très engagées. Pour moi c’est sans prix ! Chacune de ces personnes sauve l’humanité. Elles rendent possible de garder courage, de continuer à croire et espérer, y compris quand la société ou l’Église trahissent ce qui les structure : la fraternité et la dignité.
Golias Hebdo n0 884, p. 5



