Le néo-conservatisme est-il l’avenir du catholicisme ?
Patrice Dunois-Canette.
Y a-t-il dans l’Église catholique un « naturel » antidémocratique ne demandant qu’à se manifester quand la démocratie est questionnée et confrontée au défi de se renouveler ? Y a-t-il dans le catholicisme, une doctrine de condamnation de la démocratie moderne que même un Concile ne peut modifier et qu’aucune « pastorale » de circonstance, d’acceptation provisoire et circonstanciée ne saurait finalement remettre en cause ?

Le concile Vatican II qui consacre la « dignité de la conscience humaine » et fut largement perçu comme une ouverture de l’Église aux évolutions du monde moderne telles que la démocratie ou les droits de l’homme, ne serait-il qu’une concession stratégique, une posture tactique liée aux considérations géopolitiques du moment ? Un armistice avec le monde en somme à un moment où les démocraties libérales apparaissaient comme nettement préférables au communisme qu’elles combattaient ? Un moment fragile où l’exaltation de la liberté individuelle semblait s’harmoniser avec la tradition chrétienne ? Une épiphanie sans avenir en quelque sorte ?
Le moment est-il venu de réaffirmer sans désormais céder aux circonstances et euphories que l’Église et le monde moderne sont, par nature, antagonistes et voués au conflit ? Ne serait-il pas temps d’effacer cette idée qu’il y aurait un « avant » et un « après » Vatican II dans la vision que l’institution a du rapport qu’elle doit entretenir avec le monde ? Vatican II ne prolongerait-il pas, au-delà des choix d’un moment, l’œuvre de Vatican I ?
L’institution catholique qui croit disposer d’une autorité « transcendante » peut-elle, autrement dit, intégrer véritablement, au risque de se déjuger et se perdre, le concept de démocratie moderne dans son horizon doctrinal ?
Le contexte d’aujourd’hui n’est de fait plus celui dans lequel Rome a tenu le Concile Vatican II et donné le sentiment de vouloir réconcilier l’Église avec la modernité.
L’histoire paraît s’accélérer et s’assombrir. Les « démocraties historiques » souffrent d’un essoufflement de leurs institutions. Elles sont sommées de relever les défis de leurs contradictions et insuffisances, de prendre en compte de nouvelles exigences, d’inventer les formes et moyens d’un « plus » de démocratie. De nouveaux modèles de gouvernement autoritaires s’attribuent au détriment de la démocratie un avantage comparatif non démontré. Les plateformes numériques en viennent à exercer les fonctions de législateur, procureur, juge. L’écosystème de l’information, alors que le débat public semble en pleine déréliction, est fortement fragilisé par la désinformation et l’ingérence étrangère. De nouvelles formes d’action collective de nature populiste se jouant des dispositifs institutionnels jusqu’à les concurrencer se développent. Des logiques mondiales, planétaires, des menaces et des risques globaux – terroristes, nucléaires, climatique- pèsent sur l’individu…
Dans ce nouveau contexte l’Église catholique, dégrisée des euphories et promesses d’hier, hantée par le déclin, la perte de l’autorité et du pouvoir politique, la question de son unité, peut croire, pour partie ou majorité, à nouveau opportun, possible et nécessaire de s’interroger sur sa stratégie du dialogue et d’ouverture.
Vatican II vu comme une réconciliation de l’institution catholique avec le monde, la démocratie libérale, la continuité supposée entre les valeurs de la démocratie et les valeurs chrétiennes que ce concile a semblé entrevoir, n’interdiraient-ils pas à l’Église d’être en capacité de pouvoir donner à voir et à vivre la vérité qui seule permet d’atteindre les sommets de l’humain ?
L’acceptation tacite des schémas d’organisation sociale ou politique conçus pour atteindre des objectifs mondains n’empêcherait-elle pas l’institution d’être véritablement elle-même ? Ne priverait-il pas la foi de l’Église d’une vigueur dont le monde a besoin ?
Que dit le Vatican quand de manière permanente il dénonce la corruption intellectuelle de la société qui porte atteinte aux droits de la vérité, promeut une liberté de conscience qui ne serait pas ordonnée à la recherche de la vérité… encourage une recherche de la vérité séparée de la transmission du révélé ?
Est-il besoin ici de citer sans rappeler Pie IX et son Syllabus, les papes récents Jean-Paul II, Benoît XVI. Que disent aujourd’hui François puis Léon XIV en des termes identiques quand constatant que de fait les choix de la démocratie ne sont plus en connivence et adéquation avec l’enseignement de l’Église, ils appellent de leurs vœux une « saine laïcité » ?
Les maux dont souffre la démocratie et qui entraînent une augmentation de la défiance, du désespoir, du déclinisme et une volonté de dégagisme… les faillites individuelles et collectives de ses élites politiques pourraient-elles décider l’institution à soutenir à nouveau que la démocratie libérale est une fausse route ? L’intransigeantisme pour dire les choses autrement ne serait-il pas finalement le cadre structurant du rapport avec le monde de l’Église au-delà des accommodements de circonstance, qui lui permettrait d’exercer une mission civilisatrice véritable fut-elle incomprise ?
En forçant quelque peu le trait, mais sans prétendre savoir ce que sera demain, il paraît prospectif et nécessaire de s’interroger sur les possibles traductions politiques et religieuses, mises en sens et perspective des inquiétudes, peurs et insatisfactions d’aujourd’hui, de s’attarder sur les causes de la crise de la démocratie libérale, sur le sentiment -encouragé- que celle-ci (et pourquoi diable ?) ne puisse relever les défis auxquels elle est confrontée.
Que dit la vulnérabilité, la hantise du déclin et de l’effacement, la nostalgie ressentie par une population catholique pratiquante et notamment les familles nombreuses, au sein desquelles, tendanciellement, la foi se transmet avec plus de succès, de quel côté cherche-t-elle le « salut » ?
Quels rapports, jeu d’influence et de renforcement y-a-t-il entre la perception qu’a l’Église « de toujours » du modernisme et de la démocratie libérale et un néo-conservatisme qui s’est exporté aux États-Unis pour revenir en France enrichi d’une stratégie et une certaine efficacité ?
Une bataille culturelle porteuse d’un projet néo-conservateur mise en sens par des groupes de réflexion à cheval entre la fondation et l’université souvent proches du catholicisme et de ses acteurs intellectuels et clercs est en tout cas engagée.
Cette bataille a franchi une étape. Elle est portée dans l’opinion par des « camelots » tel Eric Zemmour, ou Philippe de Villiers, dont nombre de Français, à tort ou à raison, peu importe ici, ont le sentiment qu’ils sont les seuls à prendre en compte leurs inquiétudes et leurs questions. Elle est relayée par les journalistes des groupes de presse appartenant à Vincent Bolloré ou Pierre-Édouard Stérin.
Elle dispose aujourd’hui de relais, soutiens et petits soldats dans toutes les classes de la société et à tous les étages de l’Église.
Tout un monde catholique qui s’est éloigné de la pratique, mais déplore la perte de l’influence morale d’un certain ordre chrétien et exprime sa peur du vide ; une population traditionaliste, fréquemment associée aux classes dominantes et au pouvoir, dont l’intransigeance sert son ambition politique de mise en place d’une chrétienté, son « rêve de Compostelle » pour reprendre l’expression de René Luneau ; une frange des catholiques d’ouverture aussi dont le projet intellectuel n’a pas véritablement trouvé d’incarnation politique ni religieuse et veut parvenir à une société définie par les valeurs traditionnelles de la gauche et de leur traduction effective… participe peu ou prou à donner crédit aux acteurs politiques de cette bataille culturelle.
Installer l’idée que c’est bien la démocratie libérale qui produit le désordre vécu et ressenti, les vulnérabilités, les abandons et la crise morale. Réinformer et mobiliser en empruntant à la culture et au vocabulaire catholiques. Montrer les impasses du dialogue et de l’ouverture, combattre l’erreur, les accommodements et concessions erronées sont les premiers objectifs. Si l’on se place dans le domaine physique, une force contraire peut rapprocher deux rochers, mais dans le domaine des idées, et surtout dans les questions de dogmes et de discipline, de théologie, d’ecclésiologie et de morale qui fondent notre civilisation, il n’y a aucune chance pour que l’erreur se rapproche de la vérité, ou inversement.
Les points d’appui de la bataille culturelle engagée : la visibilité de l’Islam vécue comme un cataclysme symbolique dont l’anticipation fonde l’adhésion à l’idée d’un « grand remplacement » ; la dénonciation de l’oubli de la profondeur intellectuelle et historique offerte au pays par un catholicisme multiséculaire, le « rejet » culturel du catholicisme ou l’hostilité idéologique assumée à la religion des français… la « christianophobie » (vols dans les églises, profanations, destruction de croix), la criminalisation des « combats » chrétiens contre l’avortement ou le blasphème, la remise en cause des fêtes chrétiennes et des manifestations de dévotion séculaires… les « guerres » menées aux entreprises cinématographiques, culturelles, universitaires de transmission d’une identité nationale et catholique soutenues des groupes conservateurs…
Et a contrario, les pratiques et manifestations de ferveurs qui affirment la foi et l’identité, la précède ou la réveille : poursuite et développement d’un scoutisme à l’ethos volontariste et chevaleresque, pèlerinages exaltant les racines chrétiennes de la France et permettant de se réassurer sur la poursuite d’un ordre social traditionnel… les ordinations médiatisées de jeunes prêtres en soutane gardiens du chant grégorien et du latin, pères et non d’abord frères… la valorisation de figures ecclésiastiques en « rébellion » contre le pape François et « réemployés » par Léon XIV… la jeunesse des influenceurs d’un féminisme « intégral » antiféministe… le sucés d’un documentaire-fiction consacré à une mystique qui viendrait réveiller ce qui est en sommeil, saisi comme un formidable outil politique, de dénonciation des censures et du politiquement correct, etc.
Il faut susciter, encourager, alimenter un rejet et une adhésion d’atmosphère, entretenir l’idée que le rejet et l’adhésion sont des sorties courageuses du politiquement correct, et de la pensée unique.
La visibilité de l’Islam rendu possible par l’immigration est ici un signal, un symptôme, une manifestation, un produit d’un désordre global qui met en péril notre civilisation judéo-chrétienne. L’islam est l’ennemi extérieur qui renvoi à l’ennemie intérieur – la démocratie libérale- que l’Église n’a cessé de désigner jusqu’à Vatican II et n’a jamais perdu de vue.
Cet ennemi intérieur c’est encore une fois le libéralisme dans toutes ses dimensions : politique, économique et juridique ; c ’est « les Lumières », le rationalisme, les droits de l’homme, la démocratisation des mœurs, le principe d’égalité sans distinction de sexe, d’orientation sexuelle, d’identité de genre, de religion ; c’est le relativisme ; le déchaînement incontrôlé des individualités narcissiques, et du culte des jouissances matérielles au détriment de tout sens du collectif…c’est le «droits-de-l’hommisme», le culte de la pitié – de la «douceur», la passion de la ressemblance qui conduit à l’indifférenciation entre le moi et l’autre, ne produit que nivellement et atomisation, efface les distances entre gouvernants et gouvernés, entre enseignants et enseignés, pères et fils biologiques ou spirituels, hommes et femmes… c’est l’oublie que toute politique digne de ce nom est d’abord une pastorale, le Pasteur garde et guide chacun de ses moutons…
L’ambition affichée de cette bataille ?
La sortie des impasses qui ont mis le peuple à la place du souverain pour faire du pouvoir un lieu vide, d’une démocratie qui est « empire du rien », règne d’une transcendance vide, ignorance de la Loi et prolifération des droits, oubli des hauteurs et bassesse de l’individu-roi.
La restauration d’un pouvoir spirituel transcendant l’ordre séculier, la sphère des opinions humaines et la sphère politique, l’établissement d’une une sorte de théocratie morale.
Les questions vitales pour les sociétés occidentales ne sont pas d’abord l’inégalité économique ou la justice sociale, mais sont d’ordre moral et religieux. Le néo-conservatisme peut d’accommoder un temps de protestations « évangéliques » jugées déconnectées des situations et des « guerres » à conduire pour rester soi.
L’État voulu, imaginé, projeté doit remettre les prescriptions de la morale du « droit naturel » qui ancre l’individu à la fois dans la transcendance et dans la nature au sommet de la hiérarchie politique : « l’erreur n’a pas de droits ».
L’État doit être l’instrument privilégié d’une remoralisation, et reconfessionnalisation postséculière.
L’action publique a vocation à promouvoir le « bien commun », défini comme une obéissance à la loi naturelle. L’interdiction du mariage entre les personnes du même sexe, la condamnation et la criminalisation de l’avortement présenté comme une loi immuable, le service de la vie de la conception à la mort et la remise en cause des lois bioéthiques, la mise en place d’unités de thérapies de conversion des personnes homosexuelles ou transgenres, l’interdiction des traitements et des opérations de réattribution sexuelle, l’encadrement du divorce… la valorisation du masculinisme se posant en égal du féminisme, la réaffirmation que c’est bien dans l’espace symbolique institué par le père au sein de la famille que se joue l’avenir de la culture, du vivre ensemble et que des moyens institutionnels doivent être mis en place pour soutenir ce rôle indispensable
L’État voulu doit à l’inverse de celui qui aujourd’hui prétend débarrasser l’individu des contraintes de la tradition », mettre en place un modèle respectueux de l’héritage et qui affirme le primat de la communauté culturelle… L’État doit promouvoir la charité interindividuelle ou associative, encourager les politiques compassionnelles, au nom du concept chrétien de l’« ordo amoris » (ordre de priorité dans l’amour et le service : principe théologique convoqué par J.D. Vance hâtivement). Il faut conduire une politique anti-émigration, qui « ordonne » la charité et sauvegarde l’identité.
Voilà les obligations que l’État devra tôt ou tard assumer pour que le monde judéo-chrétien retrouve santé et force, échappe au désastre.
En garantissant la liberté religieuse dans la sphère de l’existence privée, en instituant le régime de séparation, en postulant la continuité, l’harmonie entre la modernité et le christianisme, la démocratie libérale a désarmé l’Église dans son combat qui est celui de la vérité sur l’homme et son destin. La démocratie libérale a conduit à vouloir mettre entre parenthèses le pouvoir politique de la religion dans la sphère publique. Elle a fait de nous des absents du devenir de la vérité. Seule la reprise de ce combat peut permettre à nos sociétés d’échapper à l’effondrement civilisationnel et à l’Église de reprendre une place perdue et de triompher.
La liberté ne peut exister en dehors de la reconnaissance de la Vérité subordonnée aujourd’hui encore à la liberté de pensée et d’agir du citoyen, aux convenances et nécessités de la nature humaine, à la souveraineté de la volonté, à l’orgueil humain qui croit pouvoir se passer de la loi naturelle et divine, pense pouvoir s’exonérer de l’obéissance aux commandements et préceptes de Dieu confiés à l’Église et constitutifs de nos sociétés : « Quid sit homo ? », « Quid sit Deus ? »
Dans la bataille culturelle engagée, chaque parole prononcée ne serait être dés lors qu’une parole inspirée soit par l’ordre naturel ou Dieu, soit par le monde, et ne servirait que l’un ou l’autre.
Cette bataille de moins en moins sourde nous place devant une redoutable question : l’avenir de l’Église qui apparaît comme un champ de ruines et de désolation, est-il du côté d’un néo-conservatisme susceptible à terme de fédérer restitutionnistes, identitaires, traditionalistes, charismatiques, intégralistes, ou « tradismatiques » qui ont investi dans notre pays les lieux d’exercice de l’autorité catholique (paroisses, diocèses et conférence épiscopale), offrent troupes et cadres, ferveur et « modernité » de leurs entreprises, rassurent et promettent docilité et obéissance ?
Le destin de l’Église est-il lié a la bataille culturelle menée par les contempteurs des erreurs de notre temps, les partisans d’une restauration d’un ordre social, politique et religieux traditionnels, les militants de l’avènement politique d’une société postlibérale ou illibérale qui préemptent le mot démocratie pour mieux lui tourner le dos ?
Si nous ne voulons pas faire ricaner l’histoire demain, l’exemple américain doit nous informer et surtout nous prévenir.
Il y a de fait de possibles complicités et rapprochements, convergences et connivences qui au-delà des dénonciations, doivent être prises en compte et analysées. Crier au hold-up moral et spirituel du catholicisme par la droite dure et l’extrême droite n’est pas une réponse appropriée ni suffisante.
Il faut que l’Église dise enfin si oui ou non elle se reconnaît dans le catholicisme qui dit reprendre à nouveau frais et au nom de la vérité, de la la foi, de Dieu et du bien commun, le combat contre l’erreur, le modernisme et la démocratie. Si oui on non le catholicisme n’est véritablement lui-même que lorsqu’il est intransigeant.
L’Église doit clarifier son rapport au monde, au politique… expliciter ce qu’est pour elle la Tradition et qu’elle est la nature de l’autorité à laquelle nul ne peut se soustraire dont elle serait revêtue. Elle doit dire si elle accorde ou non quelque pertinence à l’idée de rupture dans son histoire et si elle peut imaginer que son magistère puisse être déstabilisé par le magistère déstabilisant de l’Évangile et du « monde nouveau » annoncé et déjà à l’œuvre. Elle doit dire si elle est oui ou non une Église en transition, une Église en dépassement, toujours à revisiter, à réinventer. Elle doit dire ce qu’elle entend quand elle déclare vouloir refuser les compromis avec l’esprit du monde, expliciter ses nombreuses mises en garde contre l’illusion d’un humanisme sans Dieu : un humanisme qui n’intègre pas Dieu dans son projet, est-il forcement inhumain ?
Le catholicisme, a-t-il capacité, vocation à manifester une sympathie, fut-elle exigeante
pour la modernité, pour la démocratie et de s’y annoncer réconciliant et pacificateur, proche ? Acceptera-t-elle de revisiter l’histoire d’une Révolution, rendu possible par ses clercs, mais condamnée par elle ? De chercher dans une démocratie moderne qui s’est construite sans elle et malgré elle, des lueurs d’Évangile ? La vérité professée par l’institution est-elle la vérité de Dieu ? Dieu est-il antimoderniste ? … L’intransigeantisme est-il le mode de relation entre l’Église et le monde que Dieu recommande et parraine ? La guerre civile avec le monde est-il le projet proposé aux catholiques ? La revanche prédite par les opposants au Concile est-elle l’horizon ? Ceux-là seraient-ils les gardiens trop longtemps mésestimés, incompris et renvoyés au passé, de l’Église telle qu’elle doit être demain ? Pourquoi beaucoup nés ou grandis dans une culture catholique sont ils aussi sensibles aux sirènes du néo-conservatisme ?



