Rome enquête sur l’Emmanuel
Bernadette Sauvaget.
Comme la communauté Saint-Martin, celle de l’Emmanuel est désormais sous le coup, en vue de la réformer, d’une visite apostolique – selon le terme officiel – ordonnée par le Vatican.

Révélé sur X par l’activiste lyonnaise Natalia Trouiller, le décret qui l’annonçait a été publié, le 24 octobre dernier, par le Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie, dont l’Emmanuel dépend à la curie romaine. La nouvelle avait filtré, il y a quelques mois déjà, mais elle est cette fois-ci officialisée. Pour amortir le coup, comme souvent en pareil cas, la communauté de l’Emmanuel avait sollicité cette mission, une manière de prendre les devants. En 2022, la communauté Saint-Martin avait usé de la même stratégie pour sauver sa réputation.
La situation interne, selon ce qui est mentionné dans le décret, apparaît délétère. De fait, il existe au sein même du mouvement une dissidence active contestant une gouvernance « trop centralisée », ce qui a conduit notamment à la démission, en août dernier, du modérateur général, Michel-Bernard de Vregille. Celui-ci était notoirement empêtré dans la mauvaise gestion d’affaires de violences sexuelles, en particulier celle concernant Benoît Moulay, condamné en 2023 par le tribunal canonique pour abus de pouvoir et abus sexuels. Ce prêtre a été renvoyé de l’état clérical suite à des accusations de viol portées contre lui par deux femmes, l’une au Mans et l’autre à Rennes. Ces victimes ont dû batailler longuement, plus d’une année, pour obtenir des réparations de la part de l’Emmanuel. Une quinzaine d’années plus tôt, la communauté avait fait pression pour obtenir l’ordination de Moulay, à laquelle le conseil du séminaire de Nantes était, à l’époque, opposé. Pour déclencher sa visite apostolique, Rome a précisément pointé « des insuffisances dans le traitement des cas d’abus ».
Outre les dissensions internes, il existe des tensions fortes avec l’épiscopat. Le Dicastère des laïcs, selon le décret du 24 octobre, a reçu de « nombreux signalements de la part des évêques ». Parmi les griefs mentionnés figure « une intégration inadéquate de l’association avec les Églises locales, en particulier en ce qui concerne les prêtres membres et les évêques ». La gestion des paroisses confiées à l’Emmanuel est également sur la sellette.
Habitué aux missions délicates, l’archevêque de Dijon, Antoine Hérouard, est celui qui va piloter la visite apostolique. Il avait déjà été chargé par le pape François d’aller remettre de l’ordre au sanctuaire de Lourdes et de mener des audits dans les diocèses de Fréjus-Toulon et de Bayonne. Dans le Var, sa mission avait finalement abouti à la démission forcée, l’année dernière, du très contesté Dominique Rey, lui-même issu de l’Emmanuel. L’archevêque de Dijon s’affirme comme l’un des hommes de confiance des autorités romaines en France. Au cours de ses missions à Fréjus-Toulon et Bayonne, Hérouard a notamment travaillé en collaboration avec Léon XIV, qui était alors préfet du Dicastère pour les évêques.
Depuis la remise du rapport de la Ciase, en octobre 2021, le catholicisme français semble sous surveillance étroite de Rome. Au moins cinq communautés religieuses et diocèses, des têtes de pont des mouvances conservatrices en France, ont fait l’objet de missions d’audit, généralement sous la forme de visites apostoliques. Actuellement, la communauté Saint-Martin, à la suite de l’audit de 2023, est placée sous la tutelle de deux assistants apostoliques, Matthieu Dupont, évêque de Laval, et François-Marie Humann, abbé de Mondaye. Fleuron de la mouvance traditionaliste de l’Hexagone, l’abbaye de Lagrasse, dans l’Aude, fait, elle aussi actuellement, l’objet d’une visite, liée à l’héritage du père Wladimir de Saint-Jean (Roger Péquigney dans le civil), son fondateur, condamné en 2012 par la justice canonique pour des abus sexuels et décédé en 2024.
Selon la mission donnée à la visite apostolique, la communauté de l’Emmanuel devrait être conduite à une révision en profondeur de son mode de fonctionnement. Elle rassemble, en 2025, 13 800 communautaires (membres, dans le jargon interne), dont la moitié à l’étranger. S’adressant à une bourgeoisie aisée, forte d’une efficace stratégie de communication, elle dispose d’une réelle influence à travers une myriade d’associations, voire d’entreprises commerciales, telle que la société de distribution de films Saje, qui assure la diffusion de Sacré-Cœur, succès cinématographique inattendu qui a suscité la polémique ces dernières semaines.
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