L’intelligence artificielle contre la démocratie
Interview de Gilles Babinet – Revue Esprit
Le développement spectaculaire des nouvelles technologies, en particulier l’intelligence artificielle, peut constituer une menace pour le fonctionnement démocratique. En résonance avec l’idéologie néolibérale, elles favorisent en effet l’individualisme. Dans le même temps, elles peuvent dispenser de prendre des décisions, développant une forme de dictature technologique. En dépit du mythe de l’autorégulation, il est urgent que le politique impose ses règles pour limiter les travers qu’elles induisent.
Il semble qu’il y ait une convergence entre le secteur des nouvelles technologies et la progression de la droite conservatrice aux États-Unis. Qu’en pensez-vous ?
Gilles Babinet : La National Conservatism Conference (NatCon), qui s’est tenue aux États-Unis du 2 au 5 septembre 2025, est emblématique de cette convergence. Pour la première fois, on avait invité, à moins qu’ils ne se soient invités eux-mêmes, les professionnels de la technologie. C’était impressionnant. Le Financial Times a consacré un long article à ce rassemblement qui montre que, pour les gens de la technologie, la droite conservatrice est un cheval de Troie afin de prendre le pouvoir. Ceux qui appartiennent au courant qu’on appelle le Dark Enlightenment (« Lumières noires ») l’ont exprimé ouvertement. Leur scénario semble devoir se déployer comme une mécanique très huilée, au déroulement prévu d’avance. Je ne suis pas persuadé que ce soit aussi simple. Il me semble que cela va vraiment contre le sens de l’Histoire (si tant est qu’il y ait une « flèche du temps », au sens hégélien de l’expression). Quoi qu’il en soit du résultat, c’est un événement à prendre en compte.
Cette évolution est-elle aussi homogène qu’il n’y paraît ?
G. Babinet : Comme je le dis dans mon livre Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé Internet (Odile Jacob, 2023), je pense que le moment important est la fusion, qui s’est opérée à la fin des années 1960, entre les mouvements hippies (le Peace and Freedom Party) et les libertariens. Or, ce sont deux libéralismes qui ne sont pas compatibles : d’un côté, une recherche des libertés sous une forme communautaire ; de l’autre, le début d’une droite dont la quintessence est la primauté de l’individu. À mon avis, les sociétés actuelles, les sociétés libérales-démocrates, se sont trompées sur cette idée de la prééminence de l’individu. Quand vous avez des technologies individualisantes comme les technologies numériques, vous pouvez pousser très loin vos idées sans sortir de chez vous, sans vous confronter à d’autres points de vue. Dans Bowling Alone (Simon & Schuster, 2017), Robert Putnam avait analysé pourquoi Donald Trump avait été élu pour la première fois en 2016. Cet auteur a travaillé toute sa vie sur ce qu’on appelle l’économie comportementale. Son livre montre à quel point la société américaine s’est granularisée et le rôle primordial qu’a joué la technologie dans ce processus. Sur les réseaux sociaux, vous avez l’illusion que vous comprenez la complexité du monde ; en fait, vous êtes dans votre bulle sociale. Le fonctionnement est très efficace, très puissant, et accélère la polarisation.

Mais avant même d’avoir induit cette polarisation, la technologie a été largement associée à une forme de globalisation des échanges, qui n’auraient pas été possibles à l’échelle actuelle, sans Internet. On peut, bien sûr, se demander si c’est la technologie qui a inventé la globalisation, ou si c’est une intention politique. Comme toujours, il y a une certaine réciprocité. Le projet politique préexistait, d’une certaine manière. On voulait globaliser parce que c’était bon pour l’économie. L’École de Chicago1 a beaucoup porté cette idée-là : plus on globalise, plus l’économie prospère. Il y avait un cadre économique fort. Les idées de cette école ont gagné en puissance sous la présidence de Ronald Reagan (1981-1989). Dans son premier mandat, il était plutôt isolationniste, et défavorable à la globalisation. Mais, lors de son second mandat, sa position a évolué et il est devenu plus favorable à la globalisation. Il y voyait comme une clé qui fermait définitivement l’ère communiste. Il voulait être sûr que les pays restent dans le marché, dans l’unité de la démocratie libérale. La technologie l’a énormément aidé à le faire et les multinationales que nous connaissons aujourd’hui n’auraient jamais connu un tel essor sans Internet. Avec l’intelligence artificielle, ce phénomène est entré dans une nouvelle ère. La globalisation a induit une perte de sens et les technologies sociales ont généralisé le phénomène d’« enfermement social », deux facteurs essentiels dans la compréhension du mal-être néo-occidental.



