« La politique et la conscience » (Vaclav Havel)
Bernard Ginisty.
Une phrase prononcée mardi 18 novembre dernier par le chef d’état-major des armées au congrès des maires provoque une tempête dans la classe politique. Pour le général Fabien Mandon, le plus haut gradé français, face à la menace de plus en plus évidente de la Russie, le pays doit « accepter de perdre ses enfants » : « il est nécessaire que le pays restaure sa force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est » et qu’il soit prêt à « accepter de perdre ses enfants, de souffrir économiquement, si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque. Il faut en parler dans vos communes. »
Depuis des lustres, les guerres sont pour nous des actualités télévisées et nous pensions que cela ne nous concernait pas. La première alerte mettant en cause cet aveuglement eut lieu entre 1979 et 1983 avec ce que l’on a appelé « la crise des missiles ». Suite à l’installation de fusées soviétiques en Allemagne de l’Est, les États-Unis d’Amérique répliquèrent en installant d’autres fusées en Allemagne de l’Ouest. De nombreuses manifestations pacifistes eurent lieu en Europe à partir du slogan « plutôt rouge que mort ».
Vaclav Havel, alors dissident régulièrement emprisonné par le régime communiste de son pays, s’insurge sur ce que signifie ce slogan. Pour lui, comme il l’explique dans un texte intitulé « La politique et la conscience » prononcé à Toulouse en son absence pour la remise du doctorat honoris causa, « Un tel slogan est un signal sur le sens duquel il n’y a pas à se tromper. Il signifie que celui qui l’adopte a renoncé à son humanité comme capacité de répondre personnellement de quelque chose qui le dépasse, et donc, en cas extrême, de sacrifier même sa vie au sens de la vie. Patocka disait qu’une vie qui n’est pas disposée à se sacrifier elle-même, à son sens, ne vaut pas d’être vécue. (…) En d’autres termes, le slogan “plutôt rouge que mort” ne m’agace pas comme une expression d’une capitulation face à l’Union soviétique. Il m’effraie comme expression du renoncement de l’homme occidental au sens de la vie, expression de son adhésion au pouvoir impersonnel en tant que tel. En réalité ce slogan proclame : rien ne vaut qu’on lui sacrifie la vie. Mais sans l’horizon du sacrifice suprême, tout sacrifice perd son sens. Autrement dit : rien ne vaut rien. Rien n’a de sens. C’est une philosophie de la négation totale de l’humanité. (…) Je ne peux m’empêcher de penser que le péril qui menace la culture occidentale vient moins des missiles SS20 que de la culture occidentale elle-même. » (1)

Le philosophe Jan Patocka était un des porte-paroles du Comité international de soutien des « principes de la Charte 77 », animé par Vaclav Havel, qui regroupait les dissidents en Tchécoslovaquie suite à la « normalisation » opérée par le régime de Moscou. Dans un texte diffusé par le Comité international pour le soutien des principes de la Charte 77, il écrivait ceci : « Aucune société, aussi bien équipée soit-elle du point de vue technique, ne saurait fonctionner sans assise morale, sans une conviction qui ne résulte pas de l’opportunité, des circonstances et des avantages attendus. La morale, pourtant, n’est pas là pour faire fonctionner la société, mais tout simplement pour que l’homme soit l’homme. Ce n’est pas l’homme qui la définit selon l’arbitraire de ses besoins, de ses souhaits, tendances et désirs. C’est au contraire la morale qui définit l’homme…La notion d’un pacte international pour les droits de l’homme ne signifie rien d’autre que ceci : les États et la société tout entière se placent sous la souveraineté du sentiment moral. Ils reconnaissent que quelque chose d’inconditionnel les domine, les dépasse. » (2)
En mars 1977, Jan Patocka mourut après une crise cardiaque causée par un interrogatoire de police sur ses activités de porte-parole de la Charte 77. Évoquant son compagnon de lutte, Vaclav Havel lui rendit ainsi hommage : « En parlant de la Charte 77, Jan Patocka employait la notion de “solidarité des ébranlés”. Il pensait à ceux qui osaient résister au pouvoir impersonnel et lui opposer la seule chose dont ils disposaient : leur propre humanité. La perspective d’un avenir meilleur pour le monde ne réside-t-elle pas dans une communauté internationale des ébranlés, une communauté qui, sans tenir compte des frontières nationales, des systèmes politiques et des blocs, demeurant en dehors du grand jeu de la politique traditionnelle, n’aspirant ni aux fonctions ni aux secrétariats, tentera de faire une force politique réelle de la conscience humaine, ce phénomène tant décrié à présent par les technologues du pouvoir ? » (3)
(1) Vaclav HAVEL (1936-2011) : La politique et la conscience in Essais politiques, éditions Calman-Levy, 1989, pages 221-247. Discours de réception du diplôme de docteur honoris causa à l’université de Toulouse Le Mirail le 14 mai 1984, lu en son absence.
(2) Jan PATOCKA (1907-1977) : journal Le Monde du 10 février 1977.
(3) Vaclav HAVEL : La politique et la conscience op. cit.



