Propositions pour un christianisme historiquement significatif et libérateur pour le XXIe siècle
Juan José Tamayo.

1. Dédogmatiser le christianisme et retrouver son caractère symbolique et éthique. « Le symbole donne à penser », affirme Paul Ricœur. Et j’ajoute : le dogme impose une pensée unique et ferme toute possibilité de penser autrement. « L’éthique est la philosophie première », dit Lévinas. Je l’applique au domaine du discours religieux et j’affirme : l’éthique, et non le dogme, est la théologie première. Il est temps de dire adieu à la théologie dogmatique et d’élaborer une théologie historiquement significative dans la perspective de la libération, car au commencement du christianisme, il n’y avait pas de dogmes, mais l’Évangile comme Bonne Nouvelle de libération.
2. Déhiérarchiser le christianisme, déconstruire le pouvoir religieux absolutiste, délégitimer son prétendu fondement divin et générer des structures égalitaires et des pratiques participatives. L’Évangile de Marc met dans la bouche de Jésus une critique sévère de la tyrannie et de l’oppression que les dictateurs imposent aux peuples et qui s’applique aux hiérarques de l’Église : « Vous savez que ceux qui sont considérés comme les chefs des peuples les tyrannisent et que les grands les oppriment, mais il ne doit pas en être ainsi parmi vous ; au contraire, celui qui veut monter, qu’il soit votre serviteur » (Marc 10, 42-44). Ce texte constitue la plus grande critique du fonctionnement autoritaire de la patriarchie ecclésiastique.
3. Décléricaliser le christianisme et ses ministères. Le cléricalisme constitue l’un des principaux obstacles à la démocratisation des institutions chrétiennes, car le clergé s’approprie l’ecclésialité et tout le pouvoir et transforme les chrétiens laïcs en figurants et en subalternes.
4. Dépatriarcaliser la divinité, dé-androcentrer la théologie chrétienne, dé-masculiniser la morale, maintenir une synergie avec le féminisme et appliquer les catégories de la théorie du genre à l’herméneutique des textes fondateurs.
5. Créer des communautés égalitaires fraternelles et sororales et élaborer des théologies et des communautés intégratrices et inclusives de la diversité affective, sexuelle et de genre, au-delà de la binarité sexuelle et de l’hétéronormativité. Si l’amour est la vertu chrétienne par excellence, les autorités religieuses se contredisent lorsqu’elles excluent les personnes LGTBIQ des ministères ecclésiastiques. Et par cette exclusion et les discours de haine, elles encouragent les crimes haineux qui débouchent souvent sur des pratiques violentes. La responsabilité des discours LGTBIQphobes de l’Église est très grande dans ces pratiques.
6. Démystifier les croyances dans lesquelles sont éduquées de nombreuses personnes croyantes, passer d’une foi crédule à une foi critique. Ernst Bloch affirme dans le frontispice de L’athéisme dans le christianisme : « seul un bon athée peut être un bon chrétien ; seul un bon chrétien peut être un bon athée ». Pour bon nombre de chrétiens, l’expérience de la transcendance fonctionne comme une opération bancaire. C’est ce que Marx appelle la « transcendance bancaire ».
7. Retirer à la religion de son caractère privé, la socialiser, découvrir son caractère critique, public, émancipateur et libérateur, qui peut contribuer à moraliser la société et la vie publique.
8. Décoloniser la théologie chrétienne, la libérer de l’emprise du discours hégémonique eurocentrique et mettre en valeur les théologies décoloniales.
9. Déséculariser le christianisme. Dans son livre L’Église, Hans Küng se demande si l’Église peut raisonnablement faire appel à Jésus de Nazareth et si elle est fondée sur l’Évangile. La réponse vient de l’exégète catholique Rudolf Schnackenburg, bibliste de référence de Benoît XVI : « Ce n’est pas l’Église, mais le Royaume (de Dieu) qui constitue l’intention ultime du plan divin ».
10. Décapitaliser le christianisme. Walter Benjamin disait que le christianisme de la Réforme, plutôt que de favoriser l’émergence du capitalisme, s’est transformé en capitalisme. Aujourd’hui, il est nécessaire d’inverser ce processus.
11. Démarchandiser le christianisme. Le christianisme a historiquement légitimé le marché et continue de le faire aujourd’hui. Cependant, les évangiles mettent dans la bouche de Jésus le principe d’incompatibilité entre Dieu et l’argent : « Nul ne peut servir deux maîtres… Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent » (Mt 6,24).
Il est nécessaire de remettre en question les interprétations anthropocentriques de certains textes de la Bible juive et de la Bible chrétienne, qui placent l’être humain au centre de la création et le déclarent roi et seigneur.
12. Écologiser le christianisme en reconnaissant la dignité de la nature, qui est sujet de droits au même titre que les êtres humains. Il est nécessaire de remettre en question les interprétations anthropocentriques de certains textes de la Bible juive et de la Bible chrétienne, qui placent l’être humain au centre de la création et le déclarent roi et seigneur de toute la création, avec le droit de dominer la terre et de la mettre à son service. Dans l’encyclique Laudato Si’. Sur la sauvegarde de la maison commune, le pape François critique une présentation inadéquate de l’anthropologie chrétienne sur la relation de l’être humain avec le monde, allant jusqu’à transmettre « un rêve prométhéen de domination sur le monde qui a donné l’impression que la sauvegarde de la nature est l’affaire des faibles » (n. 116). L’écologie doit devenir le lieu de rencontre des religions.
13. Humaniser Dieu. Le théologien néerlandais Edward Schillebeeckx parle de Deus humanisimus. Boff affirme : « Humain comme Dieu, seul Jésus ».
14. Hérésifier la théologie. Dans le frontispice de L’athéisme dans le christianisme, Ernst Bloch affirme : « Le meilleur des religions est qu’elle crée des hérétiques ». En effet, les grandes révolutions sont issues d’hétérodoxies religieuses.
15. Décoloniser les Églises chrétiennes en reconnaissant et en respectant la pluralité des identités culturelles et religieuses et en encourageant le dialogue interreligieux, interculturel et interethnique, en dépassant l’occidentalisme qui a caractérisé le christianisme pendant des siècles.
16. Démocratiser le christianisme, conformément au mouvement égalitaire de Jésus de Nazareth et aux exigences actuelles de démocratie participative de base, en activant des voies par lesquelles les croyants, les communautés chrétiennes et les différents groupes ecclésiaux interviennent dans la prise de décision sur toutes les questions qui concernent l’ensemble de la communauté chrétienne et dans le choix de ceux qui assument des responsabilités au service des Églises.
17. Considérer la compassion comme un principe théologique, fondement de l’éthique et pratique de solidarité avec les victimes, conformément à la parabole évangélique du Bon Samaritain, en nous demandant qui sont aujourd’hui les victimes agressées envers lesquelles pratiquer la compassion, qui sont les agresseurs tant au niveau personnel que collectif et qui pratique aujourd’hui l’éthique de la compassion, sans tomber dans le simple assistancialisme qui apaise la conscience personnelle et légitime implicitement les bourreaux.
18. Rendre l’utopie au christianisme en tant que « perspective pour la prospective » (Ricoeur), instance critique de l’installation confortable dans la réalité, moteur de l’histoire, horizon qui oriente la praxis, purgée de la mythologie et de la régression auxquelles elle tend parfois, avec une intention éthique, défenseur des subjectivités et des altérités niées, décolonisateur, anticipateur d’un autre monde possible, à partir d’une conception du progrès disruptif et sous la conduite du principe d’espoir, où, comme l’affirme Ernst Bloch, il n’y a pas de fausseté.
19. Maintenir des synergies avec les mouvements sociaux altermondialistes, contre-hégémoniques, féministes, écologistes, pacifistes comme médiation nécessaire pour un christianisme ayant la volonté de transformer les personnes et les structures injustes.
20. Pratiquer le dialogue qui débouche sur un christianisme non uniforme, mais pluriel, non monologique, mais dialogique ; le dialogue comme disposition d’esprit, mode de vie, méthode de recherche de la vérité et voie vers la résolution pacifique des conflits.
21. Si le christianisme veut être historiquement significatif et contribuer à la défense de la dignité et des droits de la nature pillée et des personnes qui en sont privées, il doit être polychrome, c’est-à-dire combiner le rouge de l’engagement pour la justice, le vert de l’écologie et de l’espoir, le violet du féminisme et le blanc de la paix. En d’autres termes, il doit être un christianisme inclusif, écoégalitaire, fraternel et sororal.



