Genèse de l’homme
Michel Leconte.

À propos de Genèse 1, 26-27
L’affirmation de la Genèse selon laquelle l’homme est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Gn 1, 26-27) peut être lue comme profondément anthropocentrique, voire narcissique, surtout lorsqu’elle est détachée de son contexte symbolique et projetée sur une représentation de Dieu pensée à la manière d’un Sujet suprême, tout-puissant, maître et propriétaire du monde. L’homme devient alors le miroir privilégié de ce Dieu-là, placé au sommet de la création, distinct, séparé, qualitativement autre que le reste du vivant. C’est cette lecture qui a nourri, au fil des siècles, une hiérarchisation du réel : Dieu / l’homme / le reste du monde, avec toutes les dérives de domination que l’on sait.
Pourtant, dans le contexte du Proche-Orient ancien, l’expression « image de Dieu » n’a pas d’abord une portée ontologique ou narcissique : elle est fonctionnelle et relationnelle. Être « image », c’est représenter, répondre de, être responsable devant. Le texte ne dit pas que l’homme ressemble à Dieu par nature, mais qu’il est appelé à répondre du monde devant Dieu, à en être le gardien et non le propriétaire. La tradition ultérieure a souvent absolutisé ce statut, en le coupant de cette dimension de responsabilité.
Le passage des Actes des apôtres (Ac 17, 28-29) va dans un sens à la fois proche et très différent. Lorsque Saint Paul affirme devant les Athéniens que « nous sommes de la race de Dieu », il ne fonde pas un privilège anthropologique exclusif ; il désacralise au contraire toute représentation idolâtre de Dieu. Puisque nous sommes de sa « race », Dieu ne peut être ni une idole d’or, ni une figure objectivable, ni un souverain extérieur au monde. Paul reprend ici un vers de poètes grecs : il universalise l’appartenance à Dieu au lieu de la réserver à un peuple ou à une espèce élus.
Autrement dit, là où une lecture classique de la Genèse a souvent servi à extraire l’homme du monde, le discours de Paul à l’Aréopage tend à réinscrire l’humain dans une continuité du vivant, sous le signe de la dépendance, de la finitude et de la participation. Nous ne sommes pas des petits dieux, mais des êtres issus de Dieu, incapables de le posséder ou de le représenter adéquatement.
D’un point de vue théologique et psychanalytique, la critique pourrait être pleinement fondée : chaque fois que « l’image de Dieu » devient un argument de survalorisation narcissique de l’homme, elle trahit sa portée symbolique. Elle cesse d’être une parole de responsabilité pour devenir un mythe de grandeur, un déni de la condition finie et une justification implicite de la domination du monde — et parfois des autres humains.
Relue de manière adulte, cette formule pourrait au contraire signifier : non pas que l’homme est à part, mais qu’il est capable de relation, de parole, de réponse, et donc aussi de faute, de limite et de renoncement. Ce déplacement est décisif si l’on veut sortir d’une théologie de la toute-puissance — divine comme humaine — et entrer dans une pensée de la vulnérabilité partagée.
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