Catholiques libéraux
Robert Ageneau, catholique libéral, directeur des éditions Karthala

Comment mieux faire connaître les chrétiens d’ouverture, appelés aussi libéraux ?
En tant que codirecteur de la collection Sens et Conscience, avec Serge Couderc, aux éditions Karthala (Paris), je souhaite vous faire part des difficultés que nous avons à faire connaître nos recherches et nos publications. Je veux l’expliquer par le fait que le catholicisme français n’est pas un monde qui pense et parle d’une seule voix. Il est constitué aujourd’hui de trois ensembles qui n’ont pas le même poids dans les médias.
Le premier ensemble est composé des chrétiens traditionnels qui n’acceptent que partiellement ou avec réticence les conclusions de Vatican II. Leur pensée s’identifie au catéchisme de Jean-Paul II, publié en 1998. Citons quelques-unes de ses manifestations : la formation des prêtres à l’ancienne comme ceux de la communauté Saint-Martin, le pèlerinage de Chartres à la Pentecôte, le discours réactionnaire du cardinal Sarah, envoyé du pape dans le Morbihan en juillet 2025. S’y apparentent les pratiques et les propos de maints prêtres et évêques qui obéissent aveuglément à la doctrine officielle et l’imposent à leurs fidèles… Ce premier ensemble, comme nous le savons, est appuyé en France par de puissants moyens d’information.
Le deuxième ensemble recouvre l’espace le plus visible et le plus quotidien de l’Église catholique institutionnelle, avec ses évêques nommés d’en haut et qui ne s’expriment presque jamais à la première personne, ses prêtres célibataires au statut sacralisé et ordonnés pour dire la messe, ses pratiquants du dimanche estimés à 2 %, ses instituts de théologie formatés et sa presse alignée. C’est cette Église que j’ai personnellement quittée en 1974, parce qu’elle revenait sur les minces ouvertures du concile Vatican II, avec le maintien obstiné des dogmes, le retour rapide de la Curie romaine, l’encyclique Humanæ vitæ de 1968, le refus de relativiser la règle du célibat… Les papes eux-mêmes, dont la fonction n’avait pas été revisitée au Concile, reprenaient leur mode vertical de gouvernance, mis à part le pape d’ouverture Jean-Paul 1er qui n’exerça sa charge que 33 jours et dont la version officielle d’une mort naturelle, dans la nuit du 28 septembre 1978, est toujours contestée.
Être un chrétien d’ouverture, ce sont pour moi ceux et celles qui cherchent à se démarquer de ces deux premiers ensembles. Cela pour emprunter une voie qui s’appuie sur le renouveau de l’exégèse moderne permettant de comprendre autrement la vie et le message de Jésus de Nazareth… en écartant une lecture littérale des évangiles comme les interprétations dogmatiques sacralisées. Une voie empruntée par des prêtres, des religieux et des laïcs épris de pensée libre, en prise avec le sens de leur existence. L’affirmation de ce catholicisme d’ouverture ne va pas sans fractures. Je cite pour mémoire les dominicains Bernard Quelquejeu et Jacques Pohier, le jésuite Bruno Ribes (alors directeur de la revue les Études), qui accompagnèrent l’élaboration de la loi sur l’IVG dans les années 1970. Les deux derniers furent condamnés et exclus de leur poste, et quittèrent l’Église catholique.
Ces chrétiens d’ouverture ne s’en tiennent pas uniquement à une vision de Jésus comme principalement celle du Jésus social et révolutionnaire, qu’on a aussi appelé le Christ rouge (titre du livre de Guillaume Dezaunay, Salvator 2023). Ils remettent en cause la pensée de l’Église catholique sur sa lecture traditionnelle de la Bible (les récits de naissance de Jésus par exemple), sur ses dogmes (est-ce possible de refuser la définition du concile de Nicée proclamant Jésus à la fois homme et Dieu ?), sur sa morale en particulier sexuelle, sur la sacralisation de la hiérarchie et des prêtres, etc. Dans les années 1990-2010, des penseurs de grande qualité ont aidé à fonder théologiquement le chemin de ces chrétiens d’ouverture comme Eugen Drewermann, Joseph Moingt, John Shelby Spong, Jacques Musset, Bruno Mori, sans oublier des hommes comme Pierre Teilhard de Chardin, Marcel Légaut et bien d’autres avant eux, notamment lors de la crise moderniste.
Le problème, c’est que, dans la situation actuelle, ce troisième ensemble de chrétiens – catholiques ou pas – est faiblement reconnu ou médiatisé, car il touche à des enjeux de fond et appelle à une nouvelle Réforme. Le journal La Croix et l’hebdomadaire La Vie ne parlent jamais des livres de la collection Sens et Conscience des éditions Karthala. Ce traitement est d’ailleurs également le cas pour les éditions Golias qui, depuis les années 1980, ont créé un catalogue pionnier pour les chrétiens d’ouverture. L’émission en quatre étapes sur le catholicisme aujourd’hui en France, produite par l’ancienne rédactrice en chef de La Croix, Isabelle de Gaulmyn, et diffusée sur France Culture début novembre 2025, n’a traité que des deux premiers ensembles. Nous cherchons donc des appuis dans l’opinion et dans la presse, et une meilleure diffusion dans les librairies, à commencer par les Procures et les Siloë qui pourraient ainsi accroître leur chiffre d’affaires. Est-ce devenu possible en France d’en débattre et de chasser l’argument de la peur du schisme ?
https://croireenliberte.wordpress.com/2026/01/21/catholiques-liberaux-2/



