La parabole des talents
Michel Leconte.|
La parabole des talents (Mt 24, 14-30) me touche moins comme un appel à la performance que comme une scène décisive de séparation. Un homme part. Il confie. Il s’absente. Ce retrait est la condition même de la liberté. Le maître ne surveille pas, il ne prescrit pas la méthode, il ne fixe pas d’objectifs. Il laisse un espace. Toute la parabole tient dans cet intervalle : que fait-on d’un don lorsqu’il n’y a plus de regard pour contrôler ? Longtemps, j’ai entendu ce texte dans une tonalité morale : il faudrait « faire fructifier » ses dons pour répondre aux attentes d’un Dieu exigeant. Cette lecture m’a paru solidaire d’une théologie implicite du contrôle. Or ce qui m’importe aujourd’hui, dans une perspective dégagée des surcharges dogmatiques, c’est la représentation de Dieu qui gouverne l’agir du troisième serviteur. « Je savais que tu es un homme dur… j’ai eu peur. » Il agit en fonction d’une image intérieure. Rien, dans le récit, n’atteste la dureté du maître ; mais le serviteur vit sous cette hypothèse. Il enterre le talent pour se protéger d’un Dieu qu’il suppose prédateur.
Je reconnais là un mécanisme que la psychanalyse a appris à débusquer : nous agissons moins selon le réel que selon la figure que nous projetons. Si Dieu est imaginé comme tout-puissant, jaloux, comptable, alors la vie se crispe ; on conserve, on se protège, on évite la perte. Enterrer le talent, c’est choisir la sécurité contre le risque du désir. C’est préférer une fidélité morte à une liberté vivante. Dans mon propre parcours théologique, notamment à travers le dialogue critique avec Jacques Pohier et Paul Tillich, j’ai peu à peu compris que l’image d’un Dieu tout-puissant nourrit moins la confiance qu’une angoisse masquée. Le troisième serviteur est peut-être le religieux typique : il croit bien faire en conservant intact ce qu’il a reçu. Il ne trahit pas ; il immobilise.
Or Jésus, dans cette parabole, semble suggérer que le Royaume n’est pas conservation, mais circulation. Le don n’est pas un dépôt sacré à préserver, il est une puissance à exposer. Risquer, ici, ne signifie pas réussir économiquement ; cela signifie consentir à l’incertitude. Les deux premiers serviteurs n’ont aucune garantie. Ils pourraient perdre. Ils agissent pourtant. La vie ne leur est pas donnée pour être mise à l’abri, mais pour être engagée.
Dans la perspective de « Jésus après le dogme », le « maître » ne renvoie pas à un souverain métaphysique surveillant les consciences, mais à cette source qui fait confiance et se retire pour que le sujet advienne. Le départ du maître est une métaphore de la non-omnipotence divine : Dieu ne s’impose pas, il s’absente assez pour que la liberté soit réelle. Le drame naît lorsque cette absence est interprétée comme menace. Alors on enterre.
La formule finale – « À celui qui a, on donnera… » – cesse d’être scandaleuse si on la comprend existentiellement : celui qui accepte de vivre dans le mouvement du don entre dans une dynamique d’élargissement ; celui qui se ferme s’appauvrit lui-même. Ce n’est pas un décret arbitraire, mais une loi de la vie. L’enfer n’est pas infligé ; il est déjà là, dans une existence sécurisée jusqu’à l’asphyxie.
Relue ainsi, la parabole interroge directement mon propre itinéraire. Qu’ai-je fait du « talent » reçu – non pas au sens de compétences, mais au sens de cette confiance originaire qui m’a été confiée ? Ai-je vécu sous la peur d’un Dieu dur, ou dans la gratitude d’un Dieu qui se retire pour que j’existe ? Le cœur du texte n’est pas l’efficacité, mais l’image de Dieu. Si Dieu est conçu comme maîtrise absolue, la vie se fige. S’il est compris comme confiance offerte, alors la liberté devient possible, au prix du risque.
Dans cette perspective, la parabole des talents devient une parabole de la maturité spirituelle. Elle invite à quitter la religion de la conservation – conserver la doctrine, conserver la pureté, conserver le dépôt – pour entrer dans une foi qui ose perdre. Le talent enterré n’est pas seulement une pièce d’argent ; c’est la part vivante de soi que l’on n’a pas osé mettre en jeu. Et le jugement dernier prend alors une tonalité très simple : as-tu vécu à partir de la peur, ou à partir de la confiance ?
C’est peut-être là, pour moi, le passage décisif « après le dogme » : non plus défendre un capital de vérités, mais risquer une existence confiée.

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