8 mars, journée des femmes – Un devoir de mémoire
Patrice Dunois-Canette.
Une généalogie féminine de la violence ordinaire faite aux femmes vulnérables ou non s’écrit et reste à écrire.
L’Église a mis longtemps à reconnaître que les filles de Dieu puissent être vraiment les égales des fils de Dieu. En ne renonçant pas à projeter l’allégorie de la Sainte Famille imaginée, inventée, en idéalisant le mariage « reflet » de l’amour parfait de Dieu et des hommes -Dieu étant du masculin- elle continue à maintenir, un ordre social où les femmes doivent se soumettre, s’oublier, se subordonner, faire avec les blessures de la vie maritale, remplir leur devoir conjugal. Comme productrice d’une théologie de la femme épouse ou mère, complémentaire de l’homme, et promotrice d’une masculinité irrévocable de l’incarnation du Verbe divin, qui accorde ou refuse les places et les rôles, elle se refuse à regarder cette généalogie de la violence ordinaire comme une réalité qu’elle a produite.
L’institution catholique a été, si ce n’est l’inventrice, totalement partie prenante de cette théorie qui voulait que l’esprit et l’intellect appartiennent à l’homme, la chair et le mal à la femme. Elle a largement contribué à faire accepter aux femmes qu’à chaque étape de leur vie et dans tous les domaines, l’homme plus créature achevée et désirée par Dieu, passe en premier, soit « la tête » et définisse finalement le moral et l’immoral, le licite et l’illicite de la vie des femmes. C’est l’homme, le clerc de l’institution en fin de compte qui disait et qui dit encore – jeunes prêtres sortis de communautés cléricales de formation- ou prétend le dire encore ce qu’est une femme – son identité – et ce que doit être une vie de femme.
L’Église doit entendre cette histoire des violences ordinaires faites aux femmes qu’elle a voulue, installée, pérennisée. Une histoire qui continue et qui pourrait se poursuivre avec le « retour » d’un catholicisme qui enseigne une différence et une hiérarchie des sexes « naturelle » voulue par l’ordre naturel et divin.
Sur le relativement court terme, l’espace de trois ou quatre générations en tout cas, cette histoire doit se faire et pour cela rassembler les éléments d’une mémoire encore vive.
Non d’abord pour servir une dissertation supplémentaire sur l’Église et les femmes, mais pour mieux comprendre les vies, les désaffections et les éloignements, les ruptures et les rejets d’aujourd’hui. Comprendre aussi les combats des femmes et des hommes pour se libérer des emprises et alléger leur parcours d’existence. Elle doit se faire dans la chair des histoires concrètes, proches, ordinaires. En invitant à se prêter au jeu de l’entretien. En proposant à la relecture et au commentaire les verbatims des paroles intimes recueillies.
Violences faites aux femmes par l’Église : l’expression est-elle outrancière ? Une éducation, une culture catholique, l’envie d’aller de l’avant encouragent à le penser.
Et quels seraient les actes de violence ordinaire que l’Église aurait exercés sur les femmes, autres que les violences sexuelles dont on découvre à peine le continent noir, et que les violences des abus d’enfants diffèrent encore, par ce qui peut être qualifié de « massacre des innocents », de regarder en face ?
Violences psychologiques, comme le recours à l’humiliation et au rabaissement ; violence dirigée contre soi-même ; violence interpersonnelle et violence collective ?
Violences causant ou pouvant causer aux femmes des souffrances physiques, sexuelles, intellectuelles, psychologiques, spirituelles ?
Violences continues et permanentes du blâme, du reproche Violences dont les concepts anglais d’« intimate terrorism » et de « coercive control » tentent de rendre compte…
Qui ne se souvient pas, pour avoir écouté les confidences d’une mère ou d’une grand-mère, avoir perçu que ces violences ordinaires ont inquiété, tracassé, abîmé, hypothéqué des jeunesses et des vies ? Sont-elles si peu nombreuses, les femmes qui, pour n’avoir pas pu ou su se rebeller ou passer outre, n’avoir pas imaginé ou être en capacité de le faire, parce que les violences qui leur étaient faites avaient un fondement de légitimation religieux ou spirituel vivent encore à regret des choix qu’on leur a imposés, les vies qu’elles n’ont pu choisir ?
Ces violences ordinaires, poursuivies aussi hors les murs, s’exerçaient sur la vie sexuelle et affective, la liberté procréatrice… La sexualité masculine comme conquête, guerre et appropriation était un péché pardonné, lié à la nature de l’homme et à celle de la femme, coupable, elle, parce que femme. Il fallait que le garçon jette sa gourme. Le plaisir féminin, ignoré, minoré, ne pouvait exister, était condamné ; toutes les formes de sexualité hors mariage ou non-hétérosexuelles étaient proscrites ; la sexualité anticonceptionnelle était regardée comme coupable et contre nature.
Qui parmi les femmes de trois ou quatre générations ne s’est pas entendu inviter à se soumettre… n’a pas souffert d’une vie sexuelle contrariée ou contrainte par des injonctions de confession… ne s’est pas vue désignée comme responsable des dysfonctionnements du couple, n’a pas été confrontée à l’obligation de la procréation, à « faire » des enfants, toujours plus d’enfants, à devoir décider pour ses enfants d’un avenir « vocationnel » parfois ?
Qui n’a pas vu la mise à l’écart des filles qui avaient « couché » avant le mariage ou qu’un garçon avait « entrepris », la stigmatisation des filles-mères, des filles violées parce que naturellement leur tenue, leur liberté de circulation, leur temps libre, leur « tournure » provoquaient… Qui peut ignorer que l’homosexualité féminine était regardée comme une inversion, une perversion ? Était sanctionnée par une mise à l’écart, une exclusion, une condamnation à se faire inexistante.
Faut-il rappeler aussi cette géographie des lieux sacrés avec ses placements « les femmes à gauche, les hommes à droite », ses oratoires masculins et féminins distincts, les femmes têtes couvertes, et surtout l’exclusion des femmes du chœur de nos églises et l’aide à l’autel réservée aux enfants de chœur, c’est-à-dire aux petits clercs garçons ?
Sans explorer les discours du magistère, les « lectures » des Écritures saintes, les développements théologiques et dogmatiques, mais au plus près de la vie ordinaire — non pas de jadis, mais d’hier et d’avant-hier —, il est possible de recueillir les témoignages des femmes sur les violences ordinaires subies.
Elles ont pesé lourdement, ont compliqué les vies, produit du malheur, du mal subi. Ces violences, plus violentes encore parce que l’idée même de s’y opposer, de les nommer, était impossible à imaginer, ne sont ni anecdotiques ni rares. Elles appartiennent à un système qui a aussi produit des abus et des crimes. Elles ne sont pas totalement étrangères à ces abus et crimes. Faut-il les taire ? Suggérer qu’il y a eu plus dramatique, plus brutal, plus manifeste et plus immédiatement répréhensible ? Faut-il tourner les pages des vies sans vouloir se souvenir de ce qu’elles ont pu être ? Peut-on construire l’avenir ainsi ?
Chacun peut encore rassembler les poignées de mots qui disent ces violences ordinaires d’hier ou d’avant-hier. Ces violences, des femmes, croyantes nées au siècle dernier, les portent en elles douloureusement ou les refoulent de peur de faire tort à l’Église du Christ, au message qui lui est confié.
J’ai noté longtemps lors d’enquêtes journalistiques des confidences qui ne s’apparentent pas à d’aimables souvenirs d’un temps révolu. J’ai recueilli dans un environnement proche les mots, qui disent les violences exercées et subies. Nombre des femmes rencontrées ne sont plus aujourd’hui. Leurs confidences ne m’appartiennent pas. Faites parfois sous le mode du sourire amer, euphémisées ou trop facilement renvoyées au passé comme pour s’en défaire ou vouloir mésestimer leurs possibles conséquences, elles disent une réalité trop vite passée sous silence et constitutive d’un système. Un départ récent d’une personne rencontrée lors d’un déplacement avec un sociologue des religions dont on ne dira jamais assez les qualités d’écoute, la capacité à dépasser les évidences et la rigueur scientifique, Yves Lambert, emporté trop tôt par la maladie, m’oblige à leur redonner voix.
Je cite ici celles que j’ai notées sans alors clairement percevoir qu’elles disaient un système, une réalité structurante de la vie des femmes et réaliser surtout le poids de souffrance qu’elles portaient. Et puis, comme je ne suis pas un « perdreau de l’année », j’ai vu se réinventer notre monde commun grâce à la libération de la parole des femmes, aux combats féministes. J’ai découvert alors peu à peu que Église a été pensée par des hommes, organisée par des hommes, dominée par des hommes, qu’elle a été et demeure une Église masculine qui définit ce qu’est la « femme », dit à quel modèle, image, manière d’être, elle doit se conformer, quelle est sa vocation propre, théorise sa spécificité, sa « faiblesse », sa « secondarité » par rapport au sexe masculin, assoit sa domination, son pouvoir, ses prérogatives sur la division sexuée du travail – rôles et places – et l’assujettissement des femmes qui l’accompagne et s’autorise encore à hisser ces « postulats » essentialistes au rang d’axiomes théologiques, de vérités « divines ».
D’autres confidences doivent être collectées.
« Il y avait un troisième homme dans notre lit, le curé ! » ;
« “Une épouse a le devoir de rendre son mari heureux.”. Voilà ce que je me suis entendu dire quand en confession, épuisée, j’ai avoué que je voulais que mon mari me laisse tranquille, que je sortais de maternité. »
« Une femme catholique se donne à son mari et fait des enfants… j’en avais déjà deux rapprochés ! Je ne me sentais pas à la hauteur, mauvaise épouse, mauvaise femme, c’était insupportable » ;
« Confessez-vous au lieu de confesser votre mari… j’avais confié au prêtre que mon mari s’énervait contre moi et m’humiliait dès qu’il y avait du monde à la maison. » ;
« On était sous tutelle, et on ne disait rien, on n’osait pas… l’école catholique, la famille, le père, le mari… le prêtre… C’était comme ça. »
« Cinq enfants… je n’en pouvais plus. Nous n’avons plus eu de relations sexuelles avec mon mari. Nous en souffrions, mais c’était comme ça… J’étais une bonne catholique et j’allais me confesser toutes les semaines. Je vous parle des années 50-60… »
« Quand la loi a dépénalisé l’avortement, nous avons eu droit à des sermons dont je mesure aujourd’hui toute la violence… J’avais avorté, ayant déjà cinq enfants. J’étais mis au ban de mon Église, au ban de la société, condamnée à l’enfer. J’étais une moins que rien, une criminelle… J’entends encore ce prêtre… et quand le pape François a tenu les mêmes paroles en Belgique, tout m’est revenu et pourtant j’ai quatre-vingt-deux ans… une souffrance énorme » ;
« J’étais allée au bal du 14 juillet au bourg, le vicaire m’a expliqué que ça ne se faisait pas… Une autre fois il m’a dit que je ne devais pas venir à la messe habillée comme je l’étais. Je ne me souviens plus de ce que je portais, mais nous étions en juillet… une petite robe d’été sans doute. J’étais en avance. J’étais en avance, j’avais des formes… Il m’a fait honte devant mes amies : j’étais une évaporée, une mauvaise fille, une allumeuse. Je ne l’ai jamais oublié. Encore aujourd’hui. C’est stupide n’est-ce pas ?… »
« J’ai donné beaucoup de mon temps à la paroisse. Je rendais mille petits services. Si j’avançais un avis, une opinion… j’entendais de manière quasi systématique “Ah ! Les bonnes femmes”. C’était dit avec le sourire, mais… »
« J’ai fait le catéchisme pendant presque dix ans. Quand je n’ai pu continuer pour raison de santé, je suis partie sans un au revoir du prêtre responsable de la paroisse, pas un mot. J’étais une femme, je m’étais formée… je ne partageais pas totalement sa manière de voir les choses. Il m’avait signifié que le responsable c’était lui… Je crois qu’il a été soulagé que je rende mon tablier ! »
« Nous avions un oncle religieux, prêtre. Une famille catholique doit donner à l’Église un fils, disait-il. Un religieux de sa congrégation est venu à la maison. Ma mère partageait totalement cette vision des choses. Elle a décidé que mon frère cadet avait les “dispositions”. Mon frère devait être prêtre pour réparer, sauver, racheter… je ne sais quoi. Elle en était persuadée. Nous en étions persuadés. Quand il a dit que ce n’était pas sa vocation, tout s’est effondré. Nous avons eu, moi, mes deux sœurs, et mes frères une jeunesse lourde, un rapport à notre frère cadet détestable. Il a dû beaucoup souffrir de la situation. Je m’en veux. »
« Nous habitions dans la Somme. Mon mari a été muté en Bretagne. J’étais institutrice à l’école laïque. J’ai été intégrée là-bas. J’avais 30 ans. Je l’ai rejoint. Nous avons trouvé une maison et emménagé. Je suis allée à la messe le dimanche suivant. Le recteur a refusé de me donner la communion. Pour lui, une femme catholique ne pouvait être institutrice dans une école laïque. Je n’ai plus mis les pieds à l’église pendant des années ».
« Je ne souhaitais pas me marier. Je n’étais pas attirée par les garçons, pas non plus par les filles. Tout le monde s’y mettait… le curé de notre paroisse que ma famille fréquentait beaucoup. Une fille, ça se marie et ça fait des enfants. Pour tout ce petit monde où je n’étais pas normale où j’étais égoïste
Cette mémoire douloureuse ordinaire de beaucoup de femmes, de nos mères et grands-mères, doit-elle être effacée, comme les lignes à la craie laissées sur un tableau d’école d’hier ? Gommée comme des petits faits divers sans importance qui ne disent rien n’ont aucun rapport ?
Les changements dans l’Église sur l’identité, la place et les rôles des femmes — non achevés, il s’en faut de beaucoup — ne passent-ils pas aussi par un devoir de mémoire de cette violence ordinaire ? L’institution ne doit-elle pas les reconnaître et non faire comme si elles n’avaient pas existé, les minimiser, les rejeter dans un passé à jamais enfoui ?
Ne pas recueillir et rassembler ces histoires de vie marquées par la violence ordinaire de l’institution dont témoignent une génération de femmes rangées dans la catégorie « senior », qui elles-mêmes savent encore ce qu’ont vécu leurs mères et grands-mères, reviendrait à invisibiliser trois ou quatre générations. Or ce sont ces générations qui ont rendu nécessaire et donné envie de se décharger d’une mainmise et d’un contrôle, d’une violence ordinaire exercée par l’Église sur les vies des femmes.
Au moment où les liens générationnels ne sont pas toujours des liens de mémoire, à l’heure où les conservatismes religieux et politiques qui remettent en question les droits des femmes au nom des droits des hommes séduisent, je le crois sincèrement. D’autant qu’un conservatisme catholique pour qui hier doit être demain, s’emploie à vouloir contrôler des pans entiers de la pastorale dans les diocèses et les paroisses : pastorale des enfants et des jeunes, de couples, de la famille et donc bien évidemment d’abord de la femme.
D’autant que les femmes sont encore dans l’Église exclues du chœur, de l’espace et des fonctions « sacrées ». D’autant que trop de communautés appellent délibérément les garçons à être « servants d’autel » et les filles « servantes d’assemblée » et donnent soutane et surplis aux premiers et tunique aux secondes.

à Ketch dans le Bade-Wurtenberg, en Allemagne.



