France : extrême droite et catholicisme actuel
Paul Fleuret.
« Les catholiques sont de plus en plus séduits par l’extrême droite. C’est le constat navrant, mais sans appel de tous les sondages » écrit Marion Rousset dans Témoignage Chrétien en décembre 2024. Et elle ajoute : « 43 % des catholiques dans leur ensemble ont voté à l’extrême droite aux élections (Sondage IFOP réalisé le 9 juin pour le journal La Croix). Parmi eux, 37 % ont donné leur voix à Jordan Bardella [six points de plus que la moyenne nationale]. Chez les pratiquants réguliers, 18 % ont voté pour le RN et 10 % pour Reconquête – deux fois plus que l’ensemble des Français ».

Un certain catholicisme et l’extrême droite feraient donc bon ménage. Dans ce catholicisme figurent ceux que l’on qualifie d’intégristes : pour eux, c’est clair. Mais qu’en est-il des catholiques « ordinaires », ceux qui vont à la messe paroissiale chaque dimanche, ceux qui « ne font pas de politique » ? Qu’en est-il de leur clergé – jeunes prêtres de moins de 50 ans – et des séminaristes ? Par ailleurs, comment peut-on expliquer ce basculement, cette perméabilité entre un catholicisme et l’extrême droite – et pas avec l’extrême gauche ?
Yann Raison du Cleuziou, sociologue et enseignant, explique : « Les catholiques sont entrés dans une logique “dégagiste”. Ils ne croient plus dans l’option légitimiste de la droite de gouvernement ». Au début des années 2010, La Manif pour tous conduite par Frigide Barjot avait donné de l’espoir aux défenseurs de la famille traditionnelle : « Un papa, une maman ». Et puis voilà le mariage gay, l’ouverture de l’adoption et de la PMA aux couples unisexes, l’entrée de l’avortement dans la Constitution, l’introduction de l’éducation à la sexualité dans les programmes scolaires. Et maintenant les débats à n’en plus finir sur la fin de vie. Et un vague sentiment chez ces catholiques que « tout fout le camp », la morale tend à disparaître, les valeurs de toujours – les valeurs chrétiennes diront certains – s’effacent à leurs yeux au profit de l’individualisme… et du paganisme.
Paganisme ? Oui, car la religion s’effondre : ¼ à peine des nouveau-nés sont baptisés (3/4 en 1980), 80 % des Français ne savent plus à quoi correspondent les congés de l’Ascension, la Pentecôte et l’Assomption voire même Noël et Pâques. Quant à la messe du dimanche, seuls 2 à 3 % des catholiques y participent (35 % en 1960). Sentiment généralisé d’un effondrement sans perspective d’avenir… S’y ajoutent les révélations incessantes des « abus » de tous genres – abus qui ne sont en fait souvent que des délits ou des crimes. Pire : il se révèle que les autorités religieuses, à tous niveaux, ont presque toujours couvert ces « abus ».
Il en résulte un sentiment de déception : ces catholiques se sentent abandonnés par les autorités de l’État qui promulgue des lois semblant incompatibles avec les valeurs chrétiennes – et abandonnés par la droite politique qui est de plus en plus impuissante face à ces évolutions. Reste donc l’extrême droite comme recours pour protéger lesdites valeurs chrétiennes à leurs yeux.
Mais une question se pose : y aurait-il un lien entre la droite extrême et le fonctionnement de l’Église catholique, sa structure hiérarchique, son système de croyances et sa dogmatique ? On est obligés de constater la connivence de fait entre cette Église-là et les régimes d’extrême droite et fascistes – lesquels débouchent toujours ou presque sur la dictature.
Rappelons par exemple le régime de Vichy pendant la guerre 39-45. La 3e République, depuis la fin du XIXe siècle, était assez majoritairement anticléricale (et non sans raison). La loi de séparation de l’Église et de l’État, qui entraîna l’interdiction des congrégations et l’exil de nombreux religieux, fut vécue comme un traumatisme. L’arrivée de Pétain au pouvoir le 10 juillet 1940 redonna espoir à l’épiscopat : dans une homélie, le cardinal Gerlier, à Lyon, alla jusqu’à dire le 18 novembre 1940 : « Pétain, c’est la France et la France, aujourd’hui, c’est Pétain. Travail, Famille, Patrie, ces trois mots sont les nôtres ! ». Et le ministre de l’Intérieur autorise les congrégations à revenir en France. Mais cependant la politique antijuive suscite quelques réprobations épiscopales. Ainsi en août 1942, alors que les Juifs étrangers sont arrêtés en masse, l’archevêque Saliège à Toulouse fait lire en chaire une lettre pastorale : « Les étrangers sont des hommes, les étrangères sont des femmes. Tout n’est pas permis contre eux. Un chrétien ne peut l’oublier ». Et nombre de prêtres et de chrétiens réagissent dans la clandestinité contre le nazisme et le fascisme : ils seront nombreux à faire partie des « Justes » sauveurs de Juifs. – On pourrait aussi évoquer l’église officielle au Portugal sous Salazar, celle en Espagne sous Franco, celle aussi au Chili sous Pinochet…
Tout cela est-il du passé ? Sans doute, mais attention qu’il suffise de citer quelques noms pour reconnaître que, de nos jours, des catholiques sont proches de l’extrême droite : Marion Maréchal, Vincent Bolloré, Pierre-Édouard Stérin et son plan Périclès, son Fonds du bien commun et ses Nuits du bien commun, le réseau Acutis. S’y ajoutent des « influenceurs » parfois ensoutanés tels Adrien du Moulinet d’Hardemare, alias frère Paul-Adrien, l’abbé Raffray. Les groupes catholiques traditionalistes sont multiples et mouvants : Academia Christiana avec Victor Aubert, Civitas, Renaissance Catholique, AGRIF (Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l’Identité Française et chrétienne, avec Bernard Antony), Fraternité saint Pie X, Fondation Lejeune, Marche pour la vie, etc. Rappelons aussi La manif pour tous, la création d’écoles privées hors contrat, etc. Et n’oublions pas Éric Zemmour, qui, bien que juif non chrétien, plaît beaucoup aux gens d’extrême droite, car il défend une identité française basée sur un fondement chrétien et il invoque sans cesse le concept de « grand remplacement » par l’islam : et voilà Reconquête !
Mais revenons à notre question : comment le fonctionnement de l’Église catholique officielle, sa structure hiérarchique, son système de croyances et sa dogmatique favoriseraient-ils un penchant vers l’extrême droite ?
Attention : il s’agit bien du fonctionnement de l’Église, de sa structure hiérarchique, de son système de croyances et de sa dogmatique et aucunement de l’Évangile clamé par Jésus. Cet Évangile, cette bonne nouvelle est foncièrement révolutionnaire, car il est une remise en cause du système socio-politico-religieux de la religion du temple de Jérusalem – et en conséquence de toute religion établie.
Osons donc une comparaison entre les caractéristiques de l’extrême droite (données par Michel Winock) et celles de l’Église officielle.
| Osons donc une comparaison entre les caractéristiques de l’extrême droite (données par Michel Winock) et celles de l’Église officielle. Extrême droite15 15 Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, 2004. (M. W.) | Église catholique (P. F.) |
| la haine du présent, considéré comme une période de décadence la nostalgie d’un âge d’or l’éloge de l’immobilité, conséquence du refus du changement l’anti-individualisme, conséquence des libertés individuelles et du suffrage universel l’apologie des sociétés élitaires, l’absence d’élites étant considérée comme une décadence la nostalgie du sacré, qu’il soit religieux ou moral | Vatican II perçu comme une source de décadence la nostalgie de la liturgie d’avant Vatican II et du passé moyenâgeux (c’était mieux autrefois : J. d’Arc, Th d’Aquin) le refus de changements structurels : prêtres et diacres mariés, homme ou femme ; élection démocratique des responsables, etc., refus de l’égalité femmes-hommes apologie des élites : évêques, prêtres, diacres au-dessus du peuple, car sacrés le sacré omniprésent (voir le Droit canonique) ; le retour des rites du passé (encens, processions, etc.) |
On pourrait considérer que ce tableau est quelque peu caricatural. Peut-être. Alors, regardons de plus près.
- Les régimes d’extrême droite – qui deviennent vite des dictatures – sont dirigés par un führer, un duce, un caudillo, un chef suprême de la nation, un grand timonier, un guide suprême, etc. Ces hommes sont en poste à vie – le système électoral étant modifié pour cela si nécessaire.
- Le pape, les évêques, les prêtres et les diacres sont consacrés pour la vie et non élus, mais cooptés. Les décisions papales, même quand elles ne sont pas déclarées infaillibles, sont à mettre en œuvre sans discussion (exemple : Humanae vitae de Paul VI).
- Les régimes d’extrême droite-dictatures sont très violents et répressifs ; les opposants sont réprimés, emprisonnés, torturés, exterminés.
- Dans l’Église catholique, même si l’Inquisition et la Congrégation du Saint-Office n’existent plus (remplacée par la Congrégation pour la doctrine de la foi en 1965), les théologiens qui ne sont pas dans la ligne dogmatique vaticane sont réprimés et interdits d’enseignement voire de vivre leur sacerdoce s’ils sont prêtres.
- Les extrêmes droites n’admettent qu’une ligne de pensée, qu’une idéologie, qu’une politique, qu’une culture. Les déviants sont interdits ou internés. Des œuvres et des livres sont détruits ou brûlés, des bibliothèques expurgées (comme récemment avec D. Trump aux É.-U.).
- Dans l’Église, l’Index qui interdisait certains livres (5 200 depuis l’an 1600) n’existe plus depuis 1966. Mais la Notification sur la suppression de l’Index écrit : « La Congrégation pour la doctrine de la foi examine avec soin les livres qu’on lui signale et, s’il le faut, elle les condamne, mais, après avoir entendu l’auteur, en lui donnant la possibilité de se défendre, même par écrit… Le Saint-Siège fera usage de son droit et de son devoir pour réprouver de tels écrits, même publiquement, afin d’assurer le bien des âmes avec la fermeté qui convient ».
Il faut sans doute admettre que l’idéologie du sacré, le système clérical hiérarchique, la croyance généralisée que l’Église est « sainte, catholique et apostolique » – donc fondée par Jésus déclaré Dieu par des conciles de quelques centaines d’évêques aux IVe-Ve siècles – favorisent le conservatisme et des formes de culte du chef que celui-ci soit pape (Sa Sainteté) ou simple prêtre (Père ou Dom) ! L’ensemble du système dogmatique est reçu comme venant de Dieu par l’Esprit Saint et il est donc immuable pour l’éternité. On est donc bien dans un système qui, par quelques côtés, a des accointances et une réelle porosité avec l’extrême droite.
Texte paru dans Golias-Hebdo n°901, semaine du 19 au 26 février 2026, p. 15-16



