Entre deux patries
Michel Jondot.

Une double appartenance
Si nous pouvons vivre en société, c’est parce qu’une loi assigne sa place à chacun dans une communauté humaine. Quand on enfreint la loi, quand on se met hors la loi, on échappe à la cité. On s’exclut. Le criminel, tant qu’il n’est pas arrêté, se cache et lorsque les gardiens de la loi l’appréhendent on le met à l’écart. Même s’il échappe à la justice, il est rongé de l’intérieur ; le coupable se reconnaît marginalisé. Dostoïevski a mis en scène un personnage qui, pour se prouver qu’il était au-dessus de loi, en vint à massacrer sans raison deux vieilles femmes sans défense. En réalité ceci le conduit à se couper de toutes relations : « Ce qui l’étonna surtout, c’était cet effarant, cet infranchissable abîme qui le séparait de tout ce monde » (Crime et Châtiment).
On comprend ce que pouvaient être les sentiments des disciples. De fait ils étaient doublement coupables. Aux yeux de la société juive, ils étaient considérés comme complices de ce Jésus que la loi avait condamné : « Nous avons une loi et d’après cette loi il doit mourir ». Mais, au cœur de cette société forgée par la Torah, ils avaient été introduits dans un autre royaume où ils avaient reconnu « un commandement nouveau ». De cette autre patrie, ils s’étaient également écartés puisqu’ils s’étaient désolidarisés de l’héritier de David au cours du procès et de la crucifixion. Ils n’avaient plus de place en ce monde ; ils s’étaient eux-mêmes incarcérés : « Les portes du lieu où ils se trouvaient étaient verrouillées. »
La mort et la faute
Dans ce contexte se manifeste la résurrection. La culpabilité est une figure de la mort, mais la mort est vaincue. La résurrection n’est pas seulement l’arrachement de Jésus à l’enfermement du tombeau. Elle est aussi l’arrachement de ses amis à l’univers morbide de la faute dans lequel ils s’étaient enfouis. La résurrection n’est pas seulement perceptible dans les plaies des mains et du côté ; celles-ci ne sont plus des marques d’infamie. La résurrection se manifeste en ceci qu’entre les disciples et leur maître l’offense subie est oubliée et qu’à la honte se substitue la joie : « Il leur montra ses plaies et son côté… Les disciples furent remplis de joie. » La réaction tient du miracle et c’est le miracle de la Résurrection.
Nous chantons la Résurrection. Il ne s’agit pas, comme on le dit souvent, d’un mythe inacceptable dans notre culture moderne et scientifique. Il s’agit d’une entrée dans un Royaume avec une loi particulière dont l’Évangile nous montre le fonctionnement. Contrairement aux lois qui mettent à l’écart et qui parfois conduisent à la mort, celle du Royaume commande inconditionnellement la paix. Ce roi qui a encore sur le front les marques d’une couronne d’épines « était là au milieu d’eux. Il leur dit : la Paix soit avec vous ! »
Les lois du Royaume
Il s’agit d’un royaume qui n’a pas de frontières. Les disciples, après la résurrection, restent des Juifs qui n’ont pas honte de leur appartenance : ils vont bientôt retourner au Temple comme tous leurs concitoyens et comme on leur a appris à le faire depuis leur tendre enfance. Mais ils marcheront en hommes libres, dépassant les exigences de la loi juive, sans jamais cacher l’existence d’une patrie nouvelle. Ils ne tiendront pas en place ; ils se savent envoyés : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. »
Ils sont partis avec « le commandement nouveau » pour franchir toutes les frontières et pour réconcilier tous ceux qu’une loi met à l’écart : « A qui vous remettrez les péchés, ils seront remis. » Il s’agit d’abolir la distance entre les humains. La distance entre le Père et nous est abolie, c’est l’acte de Jésus dans l’Esprit.
La violence prend la place de la loi et la force, en s’imposant, multiplie les coupables, remplit les prisons et sépare les foules de leurs pays à la recherche d’une patrie humaine. Il nous faut vivre au milieu des peuples qui ne sont plus humains lorsque leurs lois forgent la mort. « Il leur dit : La paix soit avec vous ! » La paix est à la fois le cadeau que Jésus fait à ses amis en les libérant au nom du Père et que le message de la Résurrection ne cesse de nous transmettre. Elle est aussi une tâche : dans le nouveau Royaume, « heureux les artisans de paix ».
Entrer dans le Royaume
Certes, la tâche est immense et chacun doit s’interroger sur la manière de contribuer à la construction du royaume. Retenons au moins deux impératifs.
Qui que nous soyons, quoi que nous ayons fait, nous sommes invités à retrouver la paix avec nous-mêmes. Par ailleurs, si, comme St Paul, nous pouvons dire « ma conscience ne me reproche rien », ajoutons que ce n’est pas une justice humaine qui nous permet d’être réconciliés avec nous-mêmes. C’est de Celui qui est maître du Royaume, de sa justice qui n’est pas celle de nos cités humaines. Dans le royaume du Père, justes et pécheurs ont la même patrie.
Par ailleurs, on s’interroge à propos de la justice de notre pays. Faut-il être plus sévères à l’égard des délinquants ? Comment réagir à l’égard des jeunes qui sombrent dans la radicalisation ? Faut-il multiplier le nombre des prisons ? On peut avoir des opinions divergentes sur le sujet. Mais une évidence s’impose à ceux qui croient à la résurrection. Ils sont frères de ceux que la loi humaine condamne et ils regardent ceux qu’on emprisonne avec des yeux neufs, les yeux de Jésus lui-même qui voit un frère ou une sœur en chaque personne humaine.
Michel Jondot



