La leçon européenne hongroise
Bernard Ginisty.

Deux des grands prédateurs de la planète qui s’appellent Donald Trump et Wladimir Poutine viennent de recevoir une sévère leçon de la part d’un des plus « petits » pays européens, la Hongrie. Il est vrai que ce pays coincé entre le monde germanique et le monde slave a su garder une langue et une culture très originales. Dans l’Empire austro-hongrois, l’Empereur d’Autriche a dû faire une place particulière à la Hongrie en se faisant couronner Roi de Hongrie et la dictature communiste russe qui a écrasé, en 1956, la première révolte d’un des pays qu’elle avait satellisés, se sont s’affrontés à ces « irréductibles Hongrois ». Péter Magyar a donc remporté les élections avec son parti Tisza qui a obtenu 53 % des voix contre 38 % au Fidesz de Viktor Orbán, sévèrement désavoué après 16 ans de pouvoir, malgré le pilonnage de la désinformation russe et celle du réseau X d’Elon Musk. La participation aux élections a été proche de 80 %, du jamais vu dans un ancien pays communiste. Cette forte participation est en grande partie le fait des moins de 40 ans qui cette fois sont allés voter massivement – à raison de 87 % des 63 % du corps électoral.
Comme l’écrit François Vaillant sur le site de la revue Alternatives non-violentes, « N’oublions pas que Marine Le Pen est allée le 23 mars au meeting organisé par Viktor Orbán à Budapest, où s’est retrouvé le gratin de l’extrême droite européenne venu le soutenir : le chef de la Ligue italienne, Matteo Salvini, le Néerlandais Geert Wilders ou encore Santiago Abascal, le patron du parti espagnol Vox nostalgique du franquisme, etc. Là, Marine Le Pen a encore déclaré sa flamme pour Viktor Orbán qui est pour elle « un “ami”, “un pionnier”, “un visionnaire” et “un dirigeant d’exception” » ! Il a été rappelé à ce meeting que peu avant, d’autres responsables de l’internationale autoritaire avaient fait le voyage à Budapest pour soutenir Vicktor Orbán : le président argentin Javier Milei, la cheffe de file Alice Weidel de l’AfD – parti néofasciste allemand –, ainsi que le secrétaire d’État trumpiste Marco Rubio. Le vice-président états-unien, J.D. Vance, est lui-même venu ensuite soutenir Viktor Orbán, le 7 avril » (1).
Pourquoi donc tous ces déplacements internationaux pour peser sur les élections législatives dans un pays européen de seulement 10 millions d’habitants ? Parce que, pour l’extrême droite de chez nous et d’ailleurs, la Hongrie de Viktor Orbán était la tête de pont, le laboratoire du trumpisme en Europe, contre les migrants, pour une politique familiale archaïque, assorti d’un climatoscepticisme décomplexé et du retour d’une soi-disant « civilisation chrétienne » pour combattre le wokisme. Tout ce qui plaît également à Vladimir Poutine, un bon ami de Viktor Orbán.
La « leçon hongroise » consiste à savoir écouter les électeurs qu’on prétend convaincre, comme l’analyse François Vaillant : « La campagne électorale a commencé depuis longtemps. Elle avait deux formes. Celle de Viktor Orbán misait principalement sur les outils de propagande avec seulement 4 grands meetings populaires. Celle de Péter Magyar a consisté à rencontrer directement un maximum de citoyens, partout, allant jusqu’à plus de 10 rencontres par jour, y compris dans les campagnes acquises normalement à son adversaire. C’est cela qui a payé. N’oublions pas le gigantesque concert donné la veille des élections sur la place des Héros à Budapest, où la foule des 100.000 jeunes participants y clamait “Ruskik haza !” (Les Russes à la maison !), rappelant ainsi le slogan lancé aux chars soviétiques venus en 1956 sur cette place y réprimer dans le sang un soulèvement contre la dictature communiste ».
À l’heure où des leaders de grandes nations « dealent » (!) pour vassaliser le monde, la construction européenne constitue un modèle alternatif à cette amicale des impérialismes. Et c’est encore un des grands hommes politiques de la Mittel Europa, Vaclav Havel qui nous dit l’importance de ce modèle. Dans son discours de réception du prix Érasme lu en son absence à Rotterdam le 13 novembre 1986 il déclare que l’Europe ne sera faite ni par les technocrates, ni les gouvernements seuls, mais par les citoyens européens « s’ils se sentent liés et motivés par quelque chose que j’appellerai la conscience européenne. C’est-à-dire par un sentiment profond d’appartenance. Par le sentiment profond d’une unité, même s’il s’agit d’une unité dans la diversité. Par la conscience profonde d’avoir en commun une histoire et une tradition spirituelle millénaires venant de la coexistence et de l’influence réciproque d’éléments antiques et judéo-chrétiens. Par un respect renouvelé à l’égard des principes spirituels qui sont à l’origine de tout ce que l’Europe a créé de valable. Car l’Europe est formée de petites nations dont l’histoire politique et spirituelle est composée de milliers de fils entrelacés en un seul et même lien. Si l’on n’a pas conscience de cette réalité et si on ne la vit pas, si on ne lui donne pas un nouveau sens et si l’on n’en est pas fier, jamais la conscience européenne ne pourra être régénérée. Or, sans cette régénération, on peut difficilement espérer des changements politiques notables dans le sens d’une communauté européenne composée de nations indépendantes » (2).
- François VAILLANT, ex-rédacteur en chef de la revue Alternatives Non-Violentes, https://www.alternatives-non-violentes.org/Actualites/5891
- Vaclav HAVEL : Discours de réception du prix Érasme, 13 novembre 1986 in L’angoisse de la liberté, éditions de l’Aube, 1994, pages 61-62.



