« Quand on ne trouve plus sa place dans les structures ecclésiales existantes, il faut en inventer de nouvelles »
Guidée par l’idée qu’« il faut créer ce dont on a besoin », Sylvie Kempgens œuvre au sein de communautés de base. Entre célébrations participatives et combats pour la dignité des migrants, elle y défend une foi vivante, inclusive, ancrée dans la réalité sociale, où l’accueil, l’égalité et la liberté de conscience deviennent des piliers d’un autre visage d’Église.
Depuis plusieurs décennies, Sylvie Kempgens participe à l’animation de communautés chrétiennes autogérées, comme la Communauté des familles. Elle joue également un rôle de coordination à l’échelle nationale et européenne, notamment au sein du Collectif européen des communautés de base et du réseau PAVÉS. Axées sur le partage de l’Évangile et des célébrations participatives, ces communautés sont une autre manière « d’être Église ».

Quelles furent les grandes étapes de l’histoire belge des communautés de base ?
La majorité des communautés de base ont vu le jour dans les années 1970, souvent sous l’impulsion de prêtres – comme Pierre de Locht à Bruxelles, avec la Paroisse Libre – désireux de sortir des cadres traditionnels afin de proposer des rencontres plus participatives et ouvertes. Certaines de ces communautés ont expérimenté des formes de vie communautaire très poussées, comme à la Poudrière, à Bruxelles aussi, où les membres partagent même leurs ressources au quotidien. D’autres initiatives, telles que la communauté du Relais, à Schaerbeek, s’est établie dans des quartiers populaires, avec une volonté de se lier aux réalités sociales de ces milieux. Parallèlement, dans le monde ouvrier, l’Église institutionnelle a elle aussi soutenu dans le Hainaut la création de communautés d’Église plus proches du terrain, animées à leurs débuts par des prêtres.
Si certaines communautés ont émergé de manière plus spontanée, à l’image de la Communauté des familles, née autour d’une messe scolaire avant de devenir autonome dans les années 1990, toutes partagent néanmoins un désir commun d’auto-organisation et d’autonomie. Enfin, une étape importante a été la volonté de mise en réseau et de coordination de ces communautés. Cela s’est traduit par de grands rassemblements, des « Assemblées-fêtes », dont le premier semble avoir eu lieu à Floreffe, en 1984, sous l’impulsion notamment du prêtre du diocèse de Tournai Ernest Michel, ainsi que par la création d’une revue des communautés de base pour entretenir les liens entre les différents groupes.
Qu’est-ce qui vous a motivée à rejoindre ces communautés dans les années 90 ?
En réalité, c’est un peu par hasard : mon fils était inscrit dans une école où se célébrait une messe des familles. En tant que mère célibataire, j’avais parfois ce sentiment d’être à la marge. Mais, dans ce groupe, j’ai été accueillie de manière incroyablement chaleureuse, sans jugement. Cela m’a vraiment touchée ! Il y avait une vraie ouverture. Je crois que cette capacité à accueillir ceux qui se sentent en marge est une des marques de fabrique des communautés. Pour moi, l’accueil c’est aussi ce qui rend l’Évangile vivant. C’est cette idée que les plus petits ont toute leur place, qu’il n’y a pas de hiérarchie de valeur entre les personnes. C’est une manière d’incarner l’Évangile au quotidien, en actes. Il y a des petits gestes qui en disent long. Par exemple, les messes étaient préparées à tour de rôle chez les uns et les autres. À ce moment-là, je n’avais pas beaucoup de moyens et, avec mon fils, je vivais dans un appartement fort petit. Et pourtant, c’était une évidence que je ferais partie du tour, que le groupe viendrait aussi chez moi. Ça ne se discutait même pas. Cette simplicité, ce respect, cette égalité, c’est ça aussi l’Évangile incarné.
Vous êtes active au sein du Réseau européen Églises et Libertés. Est-ce qu’on peut y voir une expression du christianisme social ?
Un petit mot d’explication d’abord : les communautés de base font partie du réseau belge francophone PAVÉS (acronyme de : Pour un Autre Visage d’Église et de Société), et ce réseau s’inscrit lui-même dans deux grandes organisations internationales. Les objectifs de l’une sont plus ecclésiaux — « Nous sommes Église » (We are Church) — et l’autre est plus tournée vers la société, c’est justement le Réseau européen Églises et Libertés. Un des fondements du Réseau européen, c’est l’idée que personne ne devrait avoir plus de droits qu’un autre, même pas les religions. Par exemple, les catholiques du Réseau refusent que l’Église ait des privilèges par rapport à la laïcité. Ils défendent la liberté de croire ou de ne pas croire, et veulent rester à égalité avec toutes les autres convictions.
Avez-vous un exemple concret qui illustre cette position ?
Oui, tout à fait. En Italie, les membres catholiques du Réseau se sont battus pour que les crucifix soient retirés des écoles publiques. Certains, autour de moi, trouvaient cela exagéré, comme si nous nous voulions « plus catholiques que le pape ! ». Mais l’idée, c’est de refuser toute domination religieuse, même symbolique, et d’œuvrer pour une égalité de droits. Pour nous, c’est aussi une façon de vivre l’Évangile, dans le respect des droits humains. D’ailleurs, au sein de la Conférence des OING du Conseil de l’Europe, il y a un comité pour le dialogue interreligieux et interconvictionnel auquel le Réseau collabore. Ce n’est pas juste entre religions, mais aussi avec les non-croyants et les différentes philosophies de vie.
Vous animez le groupe d’appui migration. Pourquoi la question des migrations vous semble-t-elle si importante, non seulement pour la société, mais aussi pour l’Église ?
Pour moi, s’il ne devait rester qu’un seul passage des Évangiles, ce serait Matthieu au chapitre 25 : « J’étais un étranger, vous m’avez accueilli. » Tant qu’on ne vit pas cela, on passe à côté de l’essentiel. Et, plus largement, je suis convaincue qu’on mesure le degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite les plus faibles. Aujourd’hui, le comité Migration de la Conférence des OING du Conseil de l’Europe travaille la question du droit au logement, parce que sans logement, il n’y a pas d’intégration possible. Ce qu’on voit ici à Bruxelles – ces personnes abandonnées à la rue – c’est un véritable naufrage humain. Ce combat est, pour moi, un cas d’école : il permet d’incarner les valeurs évangéliques, de construire une société plus digne, plus solidaire, plus riche de diversité. A l’inverse, se refermer sur soi est une impasse stérile.
Quelles sont les principales actions menées par le comité ?
Le cadre est assez institutionnel : il s’agit de la Conférence des Organisations internationales non gouvernementales auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg, qui regroupe 46 États. Ce qui est remarquable, c’est que cette institution a choisi de donner une vraie place à la société civile. Dans le cadre du comité Migration, des contacts existent avec des parlementaires, avec le commissaire aux droits de l’Homme, avec différentes instances. Malgré tout, cela reste très éloigné du terrain. Le représentant de notre Réseau au sein de ce comité se sentait souvent isolé, se demandant s’il parlait en son nom ou au nom d’un collectif. Or, depuis le Covid, nous avons appris à organiser des réunions en ligne. J’ai donc contacté des personnes engagées sur le terrain dans différents pays membres du Réseau européen — Espagne, Pays-Bas, Angleterre, France, Italie, Belgique — pour organiser deux ou trois réunions par an afin que chacun puisse partager son expérience. Cela permet à la fois de briser l’isolement de notre représentant au comité et de nourrir son travail. Il peut à son tour expliquer les thèmes abordés, les recherches, les recommandations en cours d’élaboration, les obstacles rencontrés. C’est une manière de faire circuler la parole entre l’institution et les réalités de terrain.
Et dans chaque pays, les enjeux sont différents ?
Oui, et parfois très urgents. Je pense aux Pays-Bas, où la situation s’est dramatiquement dégradée avec l’arrivée au pouvoir de membres d’un parti d’extrême droite. Il y a un sentiment de désespoir, de découragement. Ces rencontres sont aussi un espace de soutien, de solidarité entre militants. Pouvoir parler avec d’autres, c’est déjà se renforcer.
Avez-vous l’impression que ces actions portent des fruits ?
C’est parfois frustrant, car le Conseil de l’Europe n’a que peu de pouvoir contraignant. Il émet des recommandations, organise des visites d’évaluation, publie des rapports. Mais souvent, cela reste au niveau diplomatique. Il y a un grand écart entre les réalités vécues sur le terrain par ceux qui accompagnent les migrants et les outils dont nous disposons à Strasbourg. Cela dit, il y a parfois des avancées, même symboliques. Exemple récent : une recommandation parlementaire a été votée pour appeler à ne pas instrumentaliser la question migratoire en période électorale. Est-ce que cela a eu un effet concret ? Difficile à dire. Mais entendre cela exprimé officiellement, dans le contexte actuel, c’est déjà précieux.
Vous faites partie d’un réseau plus large de communautés. Quelles sont vos relations avec l’Église institutionnelle ? Y a-t-il des formes de dialogue ?
En Belgique francophone, les communautés de base sont représentées au Conseil interdiocésain des laïcs, une structure assez unique en Europe, créée à l’initiative de l’épiscopat. C’est un lieu de rencontres, de concertations et d’initiatives pour des représentants de multiples organisations catholiques et un évêque. Les communautés de base y disposent même de deux représentantes, ce qui montre un vrai lien avec l’Église. Ce Conseil offre un lieu d’écoute et d’échange. Par ailleurs, beaucoup de nos célébrations se tiennent dans des églises, ce qui maintient un ancrage visible, et c’est aussi un moyen de rester ouverts : que des passants puissent entrer, s’arrêter, participer. Enfin, les communautés d’Église en monde ouvrier sont toujours officiellement référencées dans le diocèse de Tournai.
Cela dit, à part ces trois lieux de lien, les relations sont plutôt limitées. Les communautés de base ont pris une voie assez indépendante, et, même s’il existe, le lien institutionnel est réduit.
Dans l’un de vos articles, vous avez cité le chanoine Pierre de Locht : « Quand on a besoin de quelque chose, il faut le créer. »
Absolument. C’est exactement ce que nous avons fait. Ces communautés sont nées d’un besoin : celui de vivre l’Évangile autrement, de manière plus libre, plus collective, plus enracinée dans la réalité sociale. Quand on ne trouve plus sa place dans les structures existantes, il faut en inventer de nouvelles.
Les communautés de base sont des lieux essentiels pour moi. Ce qui me nourrit le plus, ce sont les partages de l’Évangile. Prendre le temps, ensemble, de lire les textes, d’écouter comment ils résonnent en chacun, de confronter cette parole à notre quotidien – c’est une expérience forte. C’est à la fois une nourriture spirituelle et un éclairage sur les enjeux de notre monde. Il y a souvent un va-et-vient entre la lecture des textes et la réalité du monde : les injustices, les inégalités, la violence. Lorsque nous prions ensemble par exemple la Prière pour la Terre du pape François, ces paroles nous ancrent, nous donnent espérance et courage pour continuer à y croire, pour agir, pour rester debout. On se soutient mutuellement. Quand l’un flanche, les autres sont là. C’est la force de la foi partagée.
Les célébrations dans les communautés de base se font souvent sans prêtre, n’est-ce pas ?
Oui, c’est même une des caractéristiques. Parfois, un prêtre est présent, mais ce n’est pas systématique. Dans notre communauté, je me souviens d’un moment fondateur : un prêtre qui nous accompagnait a un jour enlevé son aube, s’est assis avec nous et nous a dit : « Vous pouvez aussi prononcer ces paroles, vous pouvez leur donner du sens ». Cela fut un tournant. Nous avons commencé à nous approprier les gestes, à redonner du sens au partage du pain et du vin. Une telle démarche demande de creuser, de réfléchir : que signifient ces paroles pour nous aujourd’hui ? C’est très fort.
Il n’y a donc pas de figure centrale. C’est la communauté qui célèbre. Certains écrivent plus facilement, d’autres animent, mais il n’y a pas de hiérarchie. Chacun participe. On réalise vraiment l’égale dignité de chacun.
Propos recueillis par Nathalie CALMÉ
Cet article a été publié dans le journal Dimanche n° 25 du 29 juin 2025 et sur le site de Cathobel :



