Quelle identité chrétienne ?
Pascal Janin.
Benoist de Sinety veut défendre « La cause du Christ » en faisant mémoire d’un « Évangile contre l’identité chrétienne » [1]. Le philosophe François Jullien affirme quant à lui : « Il n’y a pas d’identité culturelle » [2] ! Il préfère parler de ressources auxquelles tout le monde peut puiser et d’écarts qui nous permettent de ne jamais nous satisfaire d’une totalité saturante en oubliant ce qui nous manque [3]. Les deux nous alertent donc sur le risque de penser le monde et les relations à partir du concept d’identité. Parce qu’il n’y a pas d’identité figée et la nostalgie d’un prétendu âge d’or est mortifère. Les valeurs que nous prônons, voire imposons, risquent de nous enfermer et les différences que nous établissons avec ceux et celles qui pensent ou croient autrement, excluent le plus souvent au lieu de rassembler. On pressent donc que cette perspective s’oppose radicalement à la Bonne Nouvelle : « un christianisme sans Christ est en train de prospérer ».

Vous ne trouverez cependant pas d’invectives dans ce livre, mais simplement la parole d’un pasteur qui essaie de comprendre les évolutions de notre société et de notre Église avec lucidité sans se déprendre de cette sympathie a priori nécessaire au discernement. Il n’est « pas prêtre pour donner des leçons du haut d’une chaire imaginaire », mais ses paroles, fortes, veulent nous alerter, comme celles des prophètes, sur les risques de trahison du message du nomade de Nazareth qui menace toutes nos pensées, humaines, trop humaines, et nous invite toutes et tous à la conversion. Dès le début, rappelant les théories d’une « chrétienté aryenne » ou d’une « Église nationale » dans l’Allemagne nazie, il affirme : « Pour moi, il me semble que notre époque, sans être identique à celle de nos pères, nous invite à parler clair. Non pour juger, mais pour prévenir. Non pour séduire, mais pour rappeler, avec les limites qui sont les miennes, ce que Jésus invite à vivre ceux qui se réclament de lui. Quel témoignage doit être le nôtre, à commencer par notre rapport à la Vérité dont nous croyons qu’elle est la clé de la vraie liberté. »
Si donc il prend la parole, c’est parce qu’il perçoit que « des mots de violence se répandent de plus en plus », dévoilant « une angoisse cherchant des coupables et des boucs émissaires ». Charles Maurras et l’Action française ne sont plus tabous ! [4] Il s’agit donc d’abord de comprendre notre époque qui vit ce moment de crise, d’anxiété que notre auteur décrit comme « apocalyptique ». Certes, non pas au sens, où il est habituellement entendu, de catastrophe finale, mais au sens biblique de révélation. Les masques tombent ! « Notre époque est anxiogène parce qu’elle révèle ce que nous voulions oublier : l’homme demeure un être fragile, en quête de sens, de vérité et d’appartenance. Rien de tout cela ne s’achète, ne se programme, ne se télécharge. Quand les idoles tombent, il reste le silence. Et dans ce silence, la question de l’existence réapparaît » et « beaucoup conjurent le trouble de ce vertige par le repli. En pointant du doigt l’Islam, en s’appuyant sur des morceaux d’une histoire falsifiée, en se barricadant parfois dans des rituels d’antan ». Ainsi donc, Benoist, tel le Jésus d’Emmaüs rejoint les disciples dans leurs peurs, leurs tristesses, leurs interrogations. C’est par là qu’il faut commencer avant toute annonce.
Un accueil pour partager la Bonne Nouvelle
Sur les changements sociétaux, sans partager tous les présupposés anthropologiques de notre auteur, je souligne son accueil, sans jugement, de ceux et celles qu’il rencontre. Dans un contexte où la hiérarchie catholique se préoccupe du début et de la fin de la vie, mais où on ne l’entend pas beaucoup, entre autres, sur la situation catastrophique des EHPAD et de la psychiatrie, parents pauvres de la santé [5}, il est heureux d’entendre un prêtre dire qu’il n’aborde pas les questions d’avortement ou d’euthanasie en chaire parce qu’il ne veut pas s’adresser à quelqu’un en surplomb sans que la personne ne puisse lui répondre, voire le contredire en lui racontant sa vie, « parce que respecter l’autre, c’est d’abord lui laisser la parole ». Il est donc nécessaire de « repenser la façon de nous exprimer » !
Comment aujourd’hui faire entendre une Bonne Nouvelle alors que l’Église par son discours moralisateur a « contribué à fabriquer des psychologies très névrosées » ? Sans oublier les abus qui empêchent l’Église d’avoir une parole crédible, « le discours de l’Église a été transformé en morale puritaine. Ce qui aurait pu être une invitation à la liberté intérieure est devenu, très vite, une licence donnée à beaucoup d’ecclésiastiques pour expliquer aux gens ce qu’ils avaient le droit de faire ou non (…) On arrivait à des choses relevant de l’emprise pure et simple » ! Or pour Benoist de Sinety, « le péché suprême, c’est de ne pas s’intéresser à l’autre. C’est l’indifférence » ! Et notre auteur, rappelant que François avait replacé le pauvre au cœur de l’annonce de l’Évangile pour définir la « vulnérabilité comme valeur essentielle » peut s’écrier : « vive la radicalité », allez à la racine !
Or la racine, c’est le Christ et pas une identité nationale, une France « fille aînée de l’Église », terme impropre puisque d’autres peuples sont devenus chrétiens avant et si notre auteur comprend comment ce titre a pu motiver des générations de chrétiens, « on comprend moins comment, au nom de cette appellation, on pourrait appeler les baptisés de ce pays au repli sur soi et à la peur de l’autre ». Je vous laisse découvrir les savoureux commentaires sur Zemmour, de Villiers, Onfray, Huntington, leur choc des civilisations et leur « instrumentalisation du christianisme au service de projets politiques qui contredisent frontalement l’Évangile » qu’il définit comme une « profanation méthodique » !
Dans le monde sans être du monde
« Les chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps : l’âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la terre ; l’âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. » La lettre à Diognète donne à notre auteur de définir la mission des chrétiens, « inouïe, radicalement nouvelle d’habiter dans le monde sans en être, répondant à un appel pour essayer de devenir ce qu’ils sont. Vous aurez noté qu’il ne s’agit pas pour les chrétiens de se prétendre meilleurs. L’image de l’âme est ici spéciale comme les chrétiens sont répandus partout. Les chrétiens ne sont donc pas un supplément d’âme à un monde qui en manquerait. Ils sont témoins d’un Dieu venu partager nos chemins et qui nous invite à nous faire proches des perdants, des exclus. Une fois compris cela, Benoist peut affirmer : « Je pense qu’affirmer son identité de chrétien peut se faire avec joie et bonheur. » Mais cette confession, joyeuse, n’a rien à voir avec l’affirmation d’une identité chrétienne née d’une politique du ressentiment. De Washington à Moscou en passant par l’Argentine, le Brésil, la Hongrie, « l’instrumentalisation devient imposture : le christianisme est invoqué par des partis ou des régimes qui agissent en contradiction frontale avec l’Évangile ». Sans oublier l’extrême droite israélienne qui pense que la guerre à Gaza a été « ordonnée par Dieu » !
Or cette théologie de la puissance oublie les béatitudes. Non seulement parce que la prospérité n’est pas le signe d’une bénédiction divine, mais aussi parce que la désignation d’un « ennemi intérieur » est en contradiction avec l’annonce d’un peuple où les différences ne sont plus des divisions.
Et maintenant ?
« Le catholicisme français est devenu sociologiquement ce qu’il n’aurait jamais dû être exclusivement : bourgeois, consumériste, intellectuel, à des années-lumière du pays. Tous ceux qui portaient l’esprit social, l’esprit de terrain, sont partis. Ils ont quitté les rangs, déçus par un langage devenu trop moral, trop dogmatique, sous le pontificat de Jean-Paul II puis dans les décennies suivantes. Ils ont laissé la place au seul courant qui restait, qui était là depuis toujours : une bourgeoisie traditionnelle qui avait fait, depuis le XIXe siècle, alliance de fait avec l’Église. Et l’on a fini par confondre l’Église avec une morale et un comportement social ». Mais « il y a plus grave. Depuis quelques années, certains utilisent ces doutes identitaires qui divisent le monde catholique pour bâtir des murs de haines et des châteaux de paranoïa ».
Mais notre auteur n’en reste pas à ce constat. Il affirme : « Je crois profondément que les dérives qui découlent de cette quête identitaire sont largement entretenues et alimentées par le concept de laïcité à la française qui est aujourd’hui tout à fait schizophrénique. D’un côté, notre débat public est saturé, presque obsédé, par la question de l’Islam ; de l’autre, au nom d’une laïcité devenue sourcilleuse, on somme les chrétiens de devenir invisibles. » Or laïcité et foi ne s’opposent pas : la laïcité protège l’écoute d’une voie intérieure, la foi en nourrit le contenu et la radicalité évangélique « ne consiste plus d’abord à faire plier l’État – elle consiste à vivre différemment dans un cadre légal donné ».
La radicalité chrétienne, c’est simplement essayer d’être chrétien, c’est-à-dire placer le Christ au centre de sa vie et essayer de lui ressembler ! Et contribuer à transformer le monde selon son rêve d’un Royaume de fraternité. Mais la question se pose de la révolte face à un monde injuste. Peut-on se mettre en colère ? Oui, mais comme le Christ. Non une colère qui naît de l’égoïsme blessé, mais celle « qui se lève devant l’injustice subie par un autre ». Une colère qui ne ferme pas la porte, mais qui l’ouvre.
Or pour changer le monde, il faut accepter que ce qui nous lie, c’est ce qui nous manque : « La véritable communauté ne naît pas de la réunion de nos forces, mais de la reconnaissance de nos blessures. C’est la communion des vulnérables (…) Dans cette société qui nous veut autosuffisants et connectés, nous mourons de soif auprès de la source. La vraie connexion est sacramentelle, elle se produit quand un homme ose dire à un autre : j’ai besoin de toi. »
L’Église a donc la tâche immense de donner des instruments pour discerner comment agir et l’enseignement social de l’Église nous fournit des indications précieuses. Or « le catholicisme français depuis plus d’un siècle s’adosse à un conformisme bourgeois qui n’est jamais tant effrayé que par le changement. Or l’Évangile est changement, il est vie ». Rien à voir avec le « ronronnement d’un ordre figé » ! Laissons-nous déranger : « la foi en Jésus Christ est aux religions ce que l’anarchisme est à la politique. Cette pensée prônée notamment par Proudhon au cœur du
XIXe siècle qui interroge radicalement la légitimité des structures sociales sur lesquelles nous sommes installés ». Saurons-nous être les témoins, non d’une religion de puissance qui impose des commandements, mais d’une « communion des vulnérables » ? N’est-ce pas « l’oxygène dont nous avons besoin » ?
Face à la propagation des idéologies qui exaltent la puissance, le virilisme, Jésus nous invite à la douceur. La vulnérabilité est « notre plus beau titre de gloire ». À bon entendeur !
Notes :
[1] La cause du Christ – l’Évangile contre « l’identité chrétienne », Grasset, 2026. Sans mention, les citations viennent de ce livre.
[2] Lherne, 2026.
[3] Cf. Golias Magazine n° 223, 2025.
[4] Notre auteur évoquait le retour de Maurras il y a déjà une vingtaine d’années. Il peut être utile de revisiter l’histoire de la Chronique sociale de Lyon. Christian Ponson montre comment les initiateurs de cette « école Lyonnaise », réfléchissant avec des théologiens comme de Lubac, et des philosophes comme Blondel, Lacroix et Vialatoux, ont réfléchi après la condamnation de l’Action française qui en a surpris plus d’un et réjoui d’autres, tout comme le fameux toast d’Alger qui prônait le ralliement des catholiques à la république… inconcevable auparavant.
[5] La pastorale de la santé du diocèse de Tours a communiqué sur la suppression de postes d’aumônier en mettant en valeur le travail des aumôniers et des bénévoles. Dommage qu’elle n’ait pas mentionné la loi de 1905 et les textes de l’Organisation mondiale de la santé reconnaissant les besoins spirituels comme un droit fondamental. Par analogie, si l’Eucharistie est la source et le sommet de la vie chrétienne, qu’y a-t-il entre les deux ? Entre le début et la fin de vie, quelle parole d’Église ?
Source : Golias Hebdo n° 920, p. 5



