Y a-t-il une place pour la spiritualité à l’ère de l’IA et de la technopolitique ?
Juan José Tamayo.
Nous vivons un changement d’ère vertigineux : l’ère de la cybernétique, de la technologie devenue technocratie, de l’intelligence artificielle, du trans- et post-humanisme, de la révolution écologique, de la révolution informatique, de l’homo sapiens -sapiens, de l’homo economicus, de la robotique, de l’anthropocène, du capitalocène, de la zoonose, de la technopolitique, du nécrocapitalisme. Et je me pose la question suivante : y a-t-il une place pour la spiritualité dans ce changement d’ère ?

Nous vivons dans un monde où règne l’injustice structurelle, où les inégalités progressent à pas de géant et où nous souffrons d’une perte de compassion ; dans un monde où les progrès technologiques ne vont pas de pair avec le progrès des valeurs morales que sont la solidarité, la fraternité-sororité, la justice, l’égalité et la liberté, tout comme la croissance économique n’a pas réussi à mettre fin à la pauvreté. Au contraire, plus le progrès technologique et la croissance économique sont importants, moins il y a de solidarité et de compassion, plus on s’éloigne de la justice et de l’égalité, et plus il est difficile de mettre en pratique la solidarité et la fraternité-sororité. La spiritualité et la mystique peuvent-elles contribuer à surmonter ces asymétries ?
Nous vivons dans une société où les fossés d’inégalité sont de plus en plus larges et profonds :
– le fossé socio-économique entre riches et pauvres, qui débouche sur l’aporophobie (haine et rejet des personnes pauvres)
– le fossé patriarcal entre hommes et femmes, qui débouche sur le féminicide ;
– la fracture coloniale entre les superpuissances et la persistance du colonialisme, qui débouche sur le maintien de la colonialité
– la fracture écologique, provoquée par le modèle de développement scientifique et technique prédateur de la nature, qui transforme celle-ci en marchandise et débouche sur l’écocide ;
– la fracture raciste entre autochtones et étrangers, qui débouche sur la xénophobie et le racisme ;
– la fracture affectivo-sexuelle entre l’hétérosexualité et la communauté LGTBIQ+, qui débouche sur un discours de haine à l’encontre des identités affectivo-sexuelles ne correspondant pas au modèle de l’hétéronormativité et de la binarité sexuelle : la LGTBIQ+phobie ;
– la fracture intellectuelle entre les connaissances scientifiques et les savoirs des peuples autochtones, qui donne lieu à une injustice cognitive et débouche sur l’épistémicide ;
– la fracture mondiale entre le Nord et le Sud, qui débouche sur le « surcide » (terme de mon invention)
– la fracture religieuse entre croyants et non-croyants, entre systèmes de croyances hégémoniques et contre-hégémoniques, entre religions riches et religions pauvres, qui donne lieu à la persécution des non-croyants et au mépris des religions et spiritualités des peuples autochtones ;
– la fracture numérique entre ceux qui ont accès à Internet et ceux qui en sont privés, qui donne lieu à de multiples discriminations sur le plan professionnel, culturel et éducatif ;
– l’inégalité entre les adultes et les enfants sous le prisme de l’adultocentrisme ;
– le rejet des personnes présentant des différences fonctionnelles au nom du faux paradigme de la « normalité » ;
Pouvons-nous parler de spiritualité et de mystique sans prendre parti en faveur des majorités populaires dans un monde où les fossés de l’inégalité ne cessent de se creuser ? Tout discours sur la mystique et la spiritualité qui ne défend pas la dignité et les droits humains devient cynique et complice de cette transgression.
Je suis conscient que, dans de larges pans de la société, ces questions elles-mêmes sont déjà de nature à mettre mal à l’aise, à provoquer un malaise, voire une indignation, car on estime qu’elles détournent l’attention des véritables problèmes de fond qui affligent l’humanité et s’éloignent des réponses que nous devons apporter aux grandes interrogations et aux défis posés par la crise actuelle de la civilisation, de l’alimentation, de l’écologie, de l’énergie, etc. De plus, on estime que la réponse « politiquement correcte » devrait être négative : non, il n’y a pas de place pour la spiritualité, et il n’y en a pas besoin, car elle constitue une distraction et un frein au progrès de l’humanité dans tous les domaines.
Vous vous souvenez certainement de la déclaration de Joseph Stiglitz, directeur de l’équipe de conseillers économiques du président américain Bill Clinton et lauréat du prix Nobel d’économie : « L’économie, bande d’imbéciles, l’économie ! ». Une affirmation qui réduisait l’être humain à la dimension étroite d’un monde économique sans âme, le monde qu’il représentait en tant que vice-président de la Banque mondiale. Quel appauvrissement !
Aujourd’hui, l’aphorisme de Stiglitz peut se reformuler ainsi : « La techno-économie, bande d’imbéciles, la techno-politique ! En dehors d’elle, il n’y a pas de salut. » C’est le cri des technocrates, des techno-économistes, des oligarques et des ploutocrates, pour qui la spiritualité appartient à un mode de vie désormais dépassé, à un paradigme d’autrefois, est contraire à la science, ressemble à de la musique céleste et, en tout état de cause, peut déboucher sur un renversement subversif des valeurs.
Il faudrait rappeler tant à Stiglitz qu’aux techno-économistes et aux transhumanistes ce qu’affirmait le philosophe Ludwig Wittgenstein : « Nous sentons que, même si toutes les questions scientifiques possibles ont reçu une réponse, nos problèmes vitaux n’ont pas encore été effleurés, pas même un tant soit peu. Bien sûr, il ne reste alors plus aucune question, et c’est là la question ». Le philosophe de l’espoir Ernst Bloch partage cet avis ; il affirme que dans une société où les problèmes sociaux seraient résolus et où la justice serait généralisée, les questions fondamentales sur le sens et l’absurdité de l’existence humaine ainsi que sur la téléologie de l’histoire continueraient de se poser.
Pathologies de la spiritualité
Je continue à me poser la question. Y a-t-il une place pour la spiritualité alors que le bombardier américain B-2 a été baptisé « Spirit », transformant ainsi l’Esprit en un instrument de guerre et en une machine à tuer ? Il s’agit d’un bombardier invisible, furtif, le plus cher et le plus meurtrier de l’histoire, qui a été utilisé par Trump pour attaquer des installations nucléaires iraniennes.
La création du Bureau de la foi à la Maison-Blanche, mis au service de Trump et de ses intérêts pseudo-religieux fallacieux, ne constitue-t-elle pas une atteinte à la spiritualité ? À la tête de ce bureau, le président a nommé Paula White, une femme évangélique fondamentaliste qui prêche « l’Évangile de la prospérité » en Floride. Cet Évangile établit un lien entre la spiritualité chrétienne et la réussite économique. Dans des podcasts, des émissions de télévision et dans son livre *L’argent compte*, Paula White affirme que « l’argent suit votre système de valeurs ». L’acteur et télévangéliste Ken Copelan assimile le dévouement à Dieu à un investissement économique. Tout cela va dans le sens de la légende figurant sur les billets de dollar : « In God We Trust » (Nous croyons en Dieu), la meilleure illustration du fait que Dieu est présenté comme celui qui légitime la monnaie de l’Empire et du système capitaliste mondial.
Il s’agit là d’un courant très répandu aux États-Unis et en Amérique latine, au sein des méga-églises et des communautés évangéliques fondamentalistes fondées sur le dollar, qui associent religion, spiritualité et portefeuille. Pour cette tendance évangélique, les zéros sur le compte courant constituent « un critère permettant de mesurer la foi », écrit le théologien péruvien Martín Ocaña dans son ouvrage *Les banquiers de Dieu*. L’un des articles de l’Évangile de la prospérité affirme que « la prospérité du croyant est la volonté de Dieu ». Plus encore, si les chrétiens ne sont pas riches, c’est parce qu’ils vivent dans le péché.
Cette approche va à l’encontre du christianisme originel de Jésus de Nazareth et de la théologie de la libération, qui lie la spiritualité à l’option radicale en faveur des personnes les plus vulnérables, des couches défavorisées et des peuples opprimés. L’éthique évangélique établit qu’il est incompatible d’aimer Dieu et de servir l’argent, et qu’« il est plus difficile à un riche d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille ». Le pape Léon XIV l’a rappelé dans plusieurs de ses discours lors de son voyage en Espagne : « On ne peut adorer le Seigneur et mépriser les pauvres ».
Peut-on encore parler de spiritualité en pleine ère du « cristoneofascisme », qui consiste en une alliance et une complicité entre l’extrême droite politique, économique et culturelle et les mouvements chrétiens fondamentalistes et intégristes ? Il s’agit d’une alliance anti-évangélique et contre nature qui a transformé les valeurs du christianisme originel en leurs contraires : l’amour par la haine, le pardon par la vengeance, l’amitié par la dialectique ami-ennemi, le respect des différences et du pluralisme par l’intolérance, l’hospitalité envers les étrangers – impératif catégorique des religions – par le racisme et la xénophobie, etc.
Y a-t-il une place pour la spiritualité dans un monde marqué par le patriarcat et dans un christianisme où les femmes ne sont pas considérées comme des sujets moraux, religieux et théologiques autonomes et vivent dans un état permanent de minorité d’âge et dans un apartheid sans fin ? Dans ce christianisme, les femmes sont exclues de l’élaboration de la doctrine théologique et des orientations morales qui les concernent directement, telles que les droits sexuels et reproductifs ; elles n’ont pas d’accès direct au sacré, ne sont pas autorisées à participer à la prise de décision ni à représenter Dieu.
Le christianisme institutionnel ne reconnaît pas l’autonomie des femmes dans l’expérience religieuse ; celles-ci doivent au contraire vivre leur spiritualité à l’image et à la ressemblance des hommes. Un christianisme où règne la masculinité hégémonique et sacrée (Kristin du Metz, Jésus et John Wayne, Éditions Capitán Swing). Un christianisme, en somme, dans lequel Dieu est placé du côté du patriarcat, comme l’affirment les penseuses féministes américaines Mary Daly et Kate Millet : « Si Dieu est un homme, l’homme est Dieu » (Daly) ; « Le patriarcat a toujours Dieu de son côté » (Millet).
Peut-on reconnaître l’importance de la spiritualité dans une société où règnent le nécro-capitalisme et la nécro-politique, qui consistent à ce que tous les pouvoirs réunis décident qui peut vivre et qui doit vivre, alors que la spiritualité chrétienne repose sur l’affirmation de Jésus de Nazareth : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » ? La spiritualité jésuane de la vie se heurte de plein fouet à la nécropolitique, qui sème la pauvreté et la mort partout.
Il y a près de 50 ans, Gustavo Gutiérrez se demandait dans son ouvrage « La force historique des pauvres » (Éditions du Cerf, 1986) s’il était pertinent de continuer à faire de la théologie dans un monde de misère et d’oppression, si la tâche la plus urgente n’était pas davantage d’ordre social et politique que théologique, s’il était justifié d’y consacrer du temps en se laissant davantage porter par l’inertie d’une formation théologique que par les besoins réels d’un peuple qui lutte pour sa libération.
Je me pose des questions similaires en ce qui concerne la spiritualité. A-t-on le droit de parler de spiritualité à l’ère de la sécularisation, de la crise de Dieu et des fondamentalismes religieux ? Parler d’une « nouvelle spiritualité » ne revient-il pas plutôt à « colmater les brèches » dans une époque post-religieuse et à fuir la réalité ?
Ces questions deviennent encore plus urgentes et ne peuvent plus être reportées face aux images dramatiques que nous voyons chaque jour à la télévision, celles de migrants, de réfugiés et de personnes déplacées qui arrivent sur nos côtes
Ces questions deviennent encore plus urgentes et ne peuvent plus être reportées après les images dramatiques que nous voyons chaque jour à la télévision, celles de migrants, de réfugiés et de personnes déplacées qui arrivent sur nos côtes et dont beaucoup meurent en tentant de les atteindre, en raison du manque de solidarité de la part de cette « barbare » Europe », qui se dit chrétienne, ou qui, venant des pays d’Amérique centrale, sont arrêtées à la frontière des États-Unis et où les enfants sont séparés de leurs parents. Ou encore dans les camps de réfugiés où des dizaines de milliers de personnes vivent entassées dans des conditions inhumaines, où les femmes sont violées et où les enfants errent seuls et sous-alimentés.
La question du sens d’un discours sur la spiritualité se pose de manière plus urgente face aux 75 000 Gazaouis assassinés par Netanyahou, pour la plupart des enfants et des femmes, et aux 90 % de bâtiments détruits : logements, écoles, centres de santé, hôpitaux, lieux de culte, etc. Ce sont des questions qui prennent la forme d’une protestation, à l’image des dénonciations des prophètes d’Israël/Palestine contre les autorités politiques, religieuses, les juges et ceux qui amassaient des biens et encore des biens au prix de l’extorsion des pauvres.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’Holocauste, ce Mal absolu qu’était le nazisme, le philosophe Theodor Adorno a affirmé dans son ouvrage Notes sur la littérature : « Je ne voudrais pas affaiblir la force de cette phrase selon laquelle il est barbare de continuer à écrire de la poésie après Auschwitz ». Pouvons-nous faire la même affirmation concernant la spiritualité aujourd’hui, face au génocide de Gaza, aux arrestations violentes, aux assassinats et à l’expulsion des migrants aux États-Unis, ainsi qu’à la violation systématique du droit international par Trump ?
L’oubli de la spiritualité dans les religions
Bien que la spiritualité soit l’une des dimensions fondamentales des religions, celles-ci l’ont souvent étouffée sous le poids de l’institutionnalisation, du cléricalisme, du dogmatisme, du patriarcat, de la marchandisation du sacré et des fondamentalismes – qui débouchent souvent sur la violence –, ainsi que du spiritualisme, qui est une perversion de la spiritualité.
Bon nombre des critiques adressées aux religions, tant de l’intérieur que de l’extérieur, soulignent leur négligence de la spiritualité. Et elles ont raison. Souvent empêtrées dans des luttes de pouvoir et alliées aux puissants, elles ont renoncé à cette dimension de profondeur où réside la spiritualité. Enfermées qu’elles sont dans un discours autoréférentiel, elles ne parviennent pas à voir l’esprit qui virevolte dans le monde et qui est présent dans les expériences radicales de sens des êtres humains. Enfermées qu’elles sont dans leurs certitudes doctrinales alors que nous vivons une époque d’instabilité cognitive, elles ne se rendent pas compte que leur identité ne réside pas dans des certitudes immuables, mais dans la recherche de nouvelles expériences spirituelles en phase avec les nouveaux climats culturels, incertains et instables. Préoccupées par le bonheur des âmes dans l’au-delà, elles négligent la santé intégrale ici-bas, élément fondamental de la spiritualité de la vie.
Je crois que ce n’est qu’en revenant à la spiritualité, à une spiritualité intégrale et libératrice, que les religions retrouveront la crédibilité perdue et découvriront leur sens et leur raison d’être. Sinon, elles commettront leur propre harakiri et ne pourront pas imputer à des facteurs extérieurs leur échec, voire leur mort éventuelle.
Ma première réponse aux questions
Malgré toutes les difficultés qui se profilent à l’horizon, ma réponse aux questions posées est affirmative. Je crois que c’est dans la spiritualité que se joue la véritable identité de l’être humain, ou sa déshumanisation, son caractère conformiste ou anticonformiste face aux problèmes fondamentaux liés au sens et au non-sens de l’être humain et du monde, son caractère compatissant ou impitoyable dans cette crise civilisationnelle que nous traversons, ainsi que son attitude solidaire ou non solidaire face aux moments dramatiques vécus pendant la pandémie et l’après-pandémie, qui ont touché l’humanité tout entière, mais de manière plus marquée les couches les plus vulnérables de la société, et ont laissé des conséquences négatives difficiles à réparer.
Conscient d’aller à contre-courant et de m’aventurer dans ce qui est politiquement et religieusement incorrect, ma réponse rejoint celle de l’écrivain et homme politique français André Malraux, transposée au XXIe siècle : « Le XXe siècle sera spirituel ou ne sera pas », ainsi que celle du théologien Karl Rahner : « Le chrétien de l’avenir sera mystique ou ne sera pas chrétien […]. L’homme spirituel de l’avenir sera soit mystique, c’est-à-dire une personne qui a vécu une expérience, soit il ne sera plus rien. Car la spiritualité de l’avenir ne sera plus transmise par une conviction unanime, évidente et publique, ni par une atmosphère religieuse généralisée, si cela ne présuppose pas une expérience et un engagement personnels ».
Et il ajoutait : « Sans l’expérience religieuse intérieure de Dieu, aucun homme (sic) ne peut rester chrétien à long terme sous la pression du climat sécularisé actuel ». Nous sommes sans aucun doute face à l’une des réflexions théologiques les plus profondes et les plus prophétiques du christianisme de ces cinquante dernières années. Malheureusement, l’institution ecclésiastique, et en son sein son magistère, n’ont pas accordé l’attention nécessaire à bon nombre des propositions lucides de réforme ecclésiale formulées par Karl Rahner tout au long de son enseignement théologique vaste et rigoureux et de son engagement réformateur, pas plus que les papes Jean-Paul II et Benoît XVI ne leur ont prêté attention.
Je termine par une dernière question à laquelle je répondrai dans le prochain article : quelle spiritualité pour le XXIe siècle ?



