L’Assomption : pourquoi ce dogme récent peut-il encore nous interroger ?
Patrice Dunois-Canette.
Le 15 août, les catholiques célèbrent l’Assomption de Marie. Depuis 1950, cette fête est également l’expression d’un dogme : le pape Pie XII a défini que Marie, « au terme de sa vie terrestre », a été élevée « corps et âme à la gloire du ciel ».

Pour beaucoup de nos contemporains, cette affirmation soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses. Les Évangiles ne racontent pas la fin de la vie de Marie ; cette définition est tardive ; elle appartient au langage propre de la foi catholique. Pourquoi alors s’y intéresser aujourd’hui ?
Peut-être parce qu’un dogme n’est pas seulement une proposition religieuse. Il est aussi un document culturel. Il témoigne de ce qu’une tradition a voulu préserver et transmettre. Il révèle les questions qu’une époque adresse à l’existence humaine.
L’intérêt de l’Assomption ne réside donc pas uniquement dans la question de savoir si l’on y croit. Il réside aussi dans celle-ci : qu’a voulu dire le christianisme en affirmant cela ?
Une formulation récente d’une intuition ancienne
La croyance selon laquelle Marie est entrée pleinement dans la vie de Dieu est ancienne. On en trouve des traces dans la liturgie orientale, dans les récits de la Dormition et dans la piété chrétienne bien avant le deuxième millénaire.
En revanche, sa définition comme dogme est récente. Cette chronologie est instructive.
Elle rappelle qu’une tradition religieuse ne cesse d’interpréter son propre héritage. Les dogmes ne sont pas des objets tombés du ciel ; ils sont des formulations historiques. Ils cherchent, à un moment donné, à dire ce qu’une communauté considère comme essentiel.
Que cette définition intervienne en 1950 n’est sans doute pas indifférent. L’Europe sort alors de deux guerres mondiales, de l’expérience des totalitarismes et d’une violence industrielle sans précédent. La confiance dans le progrès est profondément ébranlée. La question de la dignité humaine devient centrale.
Dans ce contexte, proclamer qu’un être humain est appelé, corps et âme, à une destinée qui dépasse la destruction peut être compris comme une manière de réaffirmer que l’homme ne se réduit jamais à ce que l’histoire fait de lui.
Cette lecture historique n’épuise évidemment pas le sens théologique du dogme. Mais elle permet de comprendre pourquoi une tradition a jugé nécessaire de lui donner une telle importance à ce moment-là.
Le corps comme lieu de la dignité
Ce qui frappe dans l’Assomption est moins l’idée d’un « départ vers le ciel » que la place accordée au corps.
La culture occidentale oscille souvent entre deux tentations : glorifier le corps lorsqu’il est jeune, performant et séduisant, ou le considérer comme une limite lorsqu’il devient fragile.
Le récit chrétien propose une autre perspective. Le corps n’est ni un simple instrument ni une prison dont il faudrait s’évader. Il fait partie de la personne.
Que l’on partage ou non cette conviction religieuse, elle ouvre une interrogation très actuelle. Dans une société où les biotechnologies promettent d’augmenter l’humain, où l’image occupe une place considérable et où la vieillesse tend à devenir invisible, que signifie encore respecter un corps lorsqu’il ne répond plus aux critères de l’efficacité ?
L’Assomption suggère que la vulnérabilité n’enlève rien à la dignité. C’est une affirmation qui dépasse largement le seul cadre confessionnel.
Une femme comme figure de l’humanité
Il est également significatif que cette espérance soit représentée par une femme.
Pendant des siècles, la figure de Marie a été investie d’interprétations multiples, parfois contradictoires. Elle a inspiré des modèles de disponibilité, de maternité ou d’humilité qui ont aussi pu servir à enfermer les femmes dans des rôles déterminés.
Mais une lecture attentive des Évangiles montre une autre Marie : celle qui chante le Magnificat, qui interprète l’histoire, qui annonce le relèvement des humbles et la chute des puissants.
L’Assomption peut alors être relue autrement. Elle ne célèbre pas un idéal féminin figé ; elle affirme que la destinée humaine dans toute sa plénitude est déjà manifestée dans une femme.
Cette perspective continue d’interroger une tradition chrétienne qui cherche encore aujourd’hui à penser la place des femmes dans l’Église et dans la société.
Une invitation à penser autrement l’humain
L’Assomption appartient au patrimoine doctrinal de l’Église catholique et demeure, pour son magistère, une vérité de foi. Tous les catholiques ne la reçoivent cependant pas de la même manière : certains y adhèrent comme à une affirmation portant sur un événement réel, d’autres y voient avant tout une expression symbolique de l’espérance chrétienne. En dehors du christianisme, elle peut aussi être abordée comme une tradition religieuse porteuse d’une certaine vision de l’être humain.
Quoi qu’il en soit, cette tradition invite à une interrogation : pourquoi une telle affirmation continue-t-elle d’être transmise ?
Les traditions religieuses ne traversent pas les siècles uniquement parce qu’elles sont conservées. Elles demeurent vivantes lorsqu’elles continuent d’offrir des ressources pour penser les grandes questions de l’existence. Elles proposent des récits, des symboles et des langages qui, selon les époques, peuvent être relus et interprétés de manière nouvelle.
L’Assomption participe de cette dynamique. Plus qu’une réponse qui s’imposerait à tous, elle ouvre un questionnement sur la dignité de la personne, la valeur du corps, le sens de la vulnérabilité et l’espérance devant la finitude humaine.
Une personne vaut-elle davantage que son utilité sociale ?
Le corps est-il seulement une réalité biologique que l’on peut réparer, optimiser ou remplacer ?
La fragilité constitue-t-elle un échec ou une dimension constitutive de notre humanité ?
Que signifie espérer lorsque tout semble promis à la disparition ?
Ces questions n’appartiennent pas seulement au christianisme. Elles traversent la philosophie, l’éthique, la médecine et les sciences humaines.
Une tradition qui invite à interpréter
Peut-être est-ce finalement ainsi qu’il convient d’aborder l’Assomption aujourd’hui.
Non comme une évidence imposée, ni comme une survivance d’un autre âge, mais comme une tradition qui demande à être interprétée.
Nombre de croyants y verront l’annonce de la destinée promise par Dieu.
D’autres y liront une puissante métaphore de la dignité humaine.
Tous, peut-être, pourront reconnaître qu’à travers cette fête se dessine une question qui demeure étonnamment contemporaine : qu’est-ce qui fait qu’un être humain possède une valeur qui ne dépend ni de sa force, ni de sa réussite, ni même de sa mort ?
C’est sans doute à cette interrogation, plus encore qu’à la définition d’un dogme, que l’Assomption continue aujourd’hui de nous renvoyer.



