À Rouen, une Église qui juge le monde sans s’interroger elle-même
Patrice Dunois-Canette
Le communiqué publié le 19 octobre par Mgr Dominique Lebrun (https://rouen.catholique.fr/diocese/articles/474418-communique-de-mgr-dominique-lebrun-archeveque-de-rouen-suite-a-la-journee-du-17-octobre-2026/), après les violences survenues à Rouen le 17 octobre, appelle une critique ferme de la conception de l’Église qu’il donne à voir. La condamnation des destructions et la compassion envers les victimes sont nécessaires. Elles ne justifient pas que l’archevêque transforme un événement précis en réquisitoire général contre la société contemporaine.

La succession des « À force de » est révélatrice : promesses politiques non tenues, gouvernements qui changent sans que rien ne change, responsabilité morale diluée, liberté abusée, famille détruite, respect de la vie abandonné. En rapprochant ainsi des réalités hétérogènes sans établir leur lien avec les violences du 17 octobre, Mgr Lebrun substitue à l’analyse des faits une lecture idéologique du désordre social. La crise devient la preuve d’un affaissement moral dont l’Église détiendrait, implicitement, les clés d’interprétation.
Plus grave encore, l’archevêque évoque les « échecs, désillusions et pauvreté injuste », mais cette souffrance ne le conduit à examiner ni les mécanismes de l’injustice ni les responsabilités institutionnelles. Elle est intégrée à un discours sur la perte des valeurs. Les personnes éprouvées par la précarité et la défiance sont ainsi convoquées au service d’un diagnostic qu’elles ne sont jamais invitées à discuter.
Le problème touche au cœur même de l’ecclésiologie : l’Église se pose en juge des égarements du monde sans rendre visible sa propre nécessité de conversion. Elle diagnostique, enseigne et redresse ; la société, elle, doit retrouver les repères qu’elle aurait perdus. Les jeunes sont à éduquer, les consciences à éclairer, les citoyens désabusés à ramener au dialogue. Mais où apparaît une Église prête à écouter ces personnes, à recevoir leurs objections et à laisser leur expérience mettre à l’épreuve ses propres analyses ? Le cléricalisme ne se réduit pas à la concentration du pouvoir entre les mains du clergé. Il réside aussi dans la prétention à détenir le monopole du discernement moral et à parler sur les autres sans accepter d’être interrogé par eux.
La référence à Léon XIV, selon laquelle l’Église ne saurait se désintéresser des questions temporelles, ne légitime en rien cette posture. Prendre part à la vie publique n’autorise pas à confondre conviction théologique et explication des crises sociales. Quant à la prière et à l’éducation invoquées en conclusion, elles peuvent nourrir l’engagement chrétien ; elles ne dispensent ni de rechercher les causes des conflits ni d’examiner la responsabilité de l’institution elle-même.
Le communiqué rappelle la mission de l’Église, mais ne manifeste guère sa capacité à se laisser convertir. Il appelle la société à un examen moral dont il l’exempte lui-même. Cette asymétrie contredit l’exigence synodale d’une Église qui écoute et discerne avec le peuple de Dieu, au lieu de lui dicter d’en haut le sens des événements.
Une Église qui se proclame gardienne des repères tout en se dispensant d’interroger ses propres certitudes ne témoigne d’aucune supériorité évangélique. Elle révèle une conception de l’autorité où le pouvoir de juger l’emporte sur la capacité d’écouter, de discerner avec autrui et de se remettre en question. L’Église ne peut prétendre appeler le monde à la conversion si elle ne reconnaît pas que l’Évangile la met, elle aussi, en demeure de se convertir.


