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Le schisme est ailleurs
Accueil Faire église autrement Le schisme est ailleurs
Faire église autrementTextes critiques
Par Lucienne Gouguenheim13 juillet 20260 Commentaire

Le schisme est ailleurs

Pourquoi l’affaire lefebvriste révèle moins une rupture qu’une transformation profonde du catholicisme.

Patrice Dunois-Canette.

L’émotion provoquée par les consécrations épiscopales d’Écône est compréhensible. L’acte est grave. Il rompt explicitement la communion avec Rome et oblige l’institution à réagir.

Mais l’événement cache une autre réalité, infiniment plus profonde.

Le véritable schisme ne s’est pas produit le 1er juillet 2026.

Il est à l’œuvre depuis des décennies.

Il est silencieux.

Il est quotidien.

Et, paradoxalement, il est devenu la manière ordinaire dont fonctionne le catholicisme.

Pendant longtemps, l’Église s’est pensée comme un corps. Les conflits existaient, mais ils demeuraient internes à une culture largement commune. Les mêmes séminaires formaient les prêtres. Les mêmes paroisses structuraient les territoires. Les mêmes références théologiques étaient enseignées. Les mêmes institutions assuraient la transmission.

Cette matrice a disparu.

Aujourd’hui, le catholicisme ressemble moins à un corps qu’à un archipel.

Chaque île possède son langage, ses héros, ses maisons d’édition, ses sites Internet, ses pèlerinages, ses écoles, ses figures intellectuelles, ses réseaux d’amitié, parfois même ses circuits économiques.

On y entre par socialisation plus que par conviction.

On y demeure parce qu’on y a construit sa vie.

La Fraternité Saint-Pie-X est souvent présentée comme un cas particulier.

C’est une erreur.

Elle est simplement la forme la plus cohérente de ce mouvement général.

Elle a poussé jusqu’au bout une logique que l’on retrouve ailleurs, sous des formes différentes : produire un univers suffisamment complet pour rendre presque inutile le reste de l’institution.

Les communautés charismatiques.

Les communautés nouvelles.

Les grands sanctuaires.

Les réseaux d’écoles indépendantes.

Les mouvements de spiritualité.

Les catholiques sociaux.

Les réseaux intellectuels.

Tous fonctionnent désormais selon une logique de milieu.

Ils constituent des espaces de socialisation relativement autonomes.

Le diocèse ne les produit plus.

Il les coordonne tant bien que mal.

Cette évolution est capitale.

Car elle transforme profondément le rôle de l’évêque.

Pendant des siècles, gouverner signifiait produire une unité.

Aujourd’hui, gouverner consiste surtout à éviter l’explosion.

Le gouvernement devient arbitrage.

La communion devient coexistence.

L’autorité devient gestion.

Le vocabulaire employé dans les réactions officielles est révélateur : maintenir le lien, accueillir, accompagner, préserver l’unité, éviter les départs.

On ne cherche plus à construire un monde commun.

On tente de limiter les fractures.

Cette transformation explique bien des malentendus.

Rome parle encore le langage d’une Église unifiée.

Les fidèles vivent déjà dans une Église pluralisée.

Les évêques eux-mêmes oscillent entre ces deux représentations.

Le plus étonnant est que cette fragmentation est rarement pensée.

Elle est seulement administrée.

On crée une nouvelle communauté.

On reconnaît une nouvelle sensibilité.

On accorde une dérogation liturgique.

On ouvre un espace particulier.

Chaque crise reçoit sa solution spécifique.

L’ensemble finit par dessiner une mosaïque dont personne ne gouverne réellement la cohérence.

Le cas lefebvriste révèle brutalement la limite de cette méthode.

À force d’accepter que chaque groupe vive selon ses propres références, arrive un moment où certains estiment ne plus avoir besoin de la structure commune.

Le schisme n’est alors plus une rupture.

Il apparaît comme l’aboutissement logique d’une autonomie progressivement installée.

Cette analyse ne concerne pas seulement les traditionalistes.

Elle interroge toute l’Église.

Qu’est-ce qui fait encore tenir ensemble des catholiques qui ne lisent plus les mêmes auteurs, ne célèbrent plus de la même manière, ne transmettent plus la foi selon les mêmes modèles, ne parlent plus le même langage théologique et n’ont parfois plus les mêmes priorités missionnaires ?

Pendant longtemps, la réponse allait de soi : l’institution.

Aujourd’hui, cette réponse ne suffit plus.

Une institution peut maintenir un cadre juridique.

Elle ne produit pas, à elle seule, une culture commune.

C’est peut-être là que se situe le défi majeur.

Le catholicisme ne souffre pas d’abord d’un déficit d’autorité.

Il souffre d’un déficit de monde commun.

Les excommunications prononcées après Écône rappellent utilement les limites canoniques de la communion.

Elles ne répondent cependant qu’à une partie du problème.

La question décisive est désormais ailleurs : comment refaire société ecclésiale dans une Église devenue une juxtaposition de mondes catholiques ?

Tant que cette question ne sera pas affrontée, chaque crise sera traitée comme un accident.

Alors qu’elle révèle une transformation beaucoup plus profonde : l’Église n’est plus gouvernée comme un corps ; elle administre un archipel.

Et un archipel ne se gouverne pas comme un continent.

Et si le problème était le modèle d’Église ?

L’affaire lefebvriste oblige finalement à déplacer le regard. Depuis quarante ans, le débat oppose les partisans de la fermeté et ceux du dialogue, les défenseurs de la Tradition et les héritiers du concile, les tenants de l’unité et les promoteurs de la diversité. Peut-être ces oppositions sont-elles devenues insuffisantes.

La véritable question est ailleurs : le modèle d’Église issu de la chrétienté est-il encore capable de gouverner le catholicisme du XXIᵉ siècle ?

Ce modèle repose sur quelques présupposés puissants : une vérité formulée de manière univoque, une autorité qui descend du sommet vers la base, une unité largement pensée comme homogénéité, des conflits considérés comme des anomalies qu’il convient de résorber. Or chacun de ces présupposés est aujourd’hui mis à l’épreuve. Les catholiques vivent dans des sociétés démocratiques, évoluent dans des univers culturels multiples, accèdent directement aux savoirs, confrontent les interprétations et attendent davantage d’être associés aux décisions que d’en être les simples destinataires.

Le défi n’est donc pas seulement celui des lefebvristes. Il est celui d’une institution qui continue souvent à gouverner selon les catégories d’un monde qui n’est plus le sien.

Dès lors, plusieurs scénarios sont envisageables.

Le premier est celui d’une fragmentation croissante. Chaque sensibilité se dote progressivement de ses écoles, de ses médias, de ses lieux de formation, de ses réseaux économiques et de ses références intellectuelles. L’Église demeure juridiquement une, mais devient sociologiquement une fédération de tribus catholiques qui coexistent davantage qu’elles ne se rencontrent.

Le deuxième scénario est celui d’un recentrage autoritaire. Face à la dispersion, Rome et les épiscopats renforcent les contrôles, rappellent les normes, réduisent les espaces d’autonomie. Cette stratégie peut produire de la discipline. Elle ne produit pas nécessairement davantage de communion. Dans des sociétés où l’autorité ne va plus de soi, elle risque même d’accélérer les départs ou de nourrir des oppositions plus radicales.

Un troisième chemin reste à inventer. Il supposerait de renoncer à identifier l’unité à l’uniformité, et l’autorité à la seule capacité de décider. Il conduirait à penser l’Église comme une communauté de discernement, où le débat ne serait plus un dysfonctionnement, mais une composante normale de la vie ecclésiale ; où la diversité des sensibilités serait reconnue sans être enfermée dans des enclaves ; où l’exercice de l’autorité consisterait moins à arbitrer des camps qu’à rendre possible une intelligence collective de l’Évangile.

Cette perspective implique une mutation profonde. Elle demande de passer d’une culture du commandement à une culture de la délibération, d’un gouvernement fondé principalement sur la sacralité de la fonction à un gouvernement fondé sur la confiance, la responsabilité baptismale et la capacité de construire du commun.

Au fond, la question ouverte par les consécrations d’Écône n’est peut-être pas : comment traiter un nouveau schisme ?

Elle est beaucoup plus exigeante : comment faire Église lorsque l’unité ne peut plus être présupposée, mais doit être sans cesse construite ?

C’est sans doute cette question, bien davantage que le destin de la Fraternité Saint-Pie-X, qui marquera les décennies à venir.

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