Léon XIV en France : avons-nous déjà décidé ce que sa visite doit signifier ?
Patrice Dunois-Canette.

La visite de Léon XIV en France n’aura lieu qu’en septembre. Pourtant, son récit médiatique est déjà largement installé.
On parle d’« événement historique », de « messe géante », de jeunesse, de foules attendues. On relève la hausse des catéchumènes, le succès de certains pèlerinages, la capacité du pape à rassembler. On parle de « regain d’intérêt ».
Tout cela repose sur des faits.
Mais pourquoi ces faits sont-ils si rapidement interprétés comme les signes possibles d’un retour ?
C’est peut-être la question la plus intéressante.
Pourquoi le retour nous vient-il si vite à l’esprit ?
Le scénario est familier.
Après des années de recul, plusieurs signes sont scrutés comme ceux d’un possible retour : davantage de catéchumènes, des pèlerinages en progression, de grands rassemblements annoncés. Et un pape qui s’apprête à les réunir.
Le récit est immédiatement disponible : après le déclin, le renouveau.
Mais d’autres lectures sont possibles.
Une mobilisation autour d’un pape peut être exceptionnelle sans annoncer une remontée durable de la pratique. Des jeunes peuvent venir nombreux à une veillée sans reprendre les formes d’engagement de leurs parents. Un pèlerinage peut progresser sans signifier un retour de la pratique religieuse ordinaire.
Pourquoi choisissons-nous si spontanément le récit du retour ?
Pourquoi mesurons-nous encore le renouveau avec les anciennes unités ?
Le nombre est une unité particulièrement efficace.
Une foule se voit. Une messe pleine se photographie. Des centaines de milliers de personnes produisent immédiatement une image de vitalité.
Mais que mesure-t-on exactement ?
Une présence ponctuelle ? Une pratique ? Une appartenance ? Une curiosité ? Une expérience collective ?
La question vaut aussi pour les catéchumènes ou les pèlerinages.
Leur progression est réelle et mérite d’être regardée. Mais elle ne permet pas automatiquement de conclure au retour du modèle religieux qui précédait leur baisse.
Nous savons assez bien compter ce qui revient. Nous savons moins bien mesurer ce qui change de forme.
Pourquoi le passé reste-t-il notre principal point de comparaison ?
Pour raconter l’avenir, nous comparons avec hier.
Les jeunes d’aujourd’hui avec ceux d’hier.
Les pratiquants avec ceux d’avant.
Les vocations avec celles d’une autre époque.
Les rassemblements actuels avec ceux que nous avons connus.
Le passé fournit les repères.
L’avenir, lui, est beaucoup plus difficile à raconter parce qu’il ne possède pas encore ses propres catégories.
Le vocabulaire du « retour » permet alors de rendre l’inconnu plus familier.
Mais il a un effet secondaire : il transforme facilement une évolution en restauration.
Pourquoi faudrait-il que le renouveau ressemble à ce qui existait avant ?
La visite de Léon XIV sera-t-elle le signe d’un retour du catholicisme français ?
Peut-être.
Mais elle pourrait aussi être un événement exceptionnel dans une société où le rapport au religieux se transforme.
Elle pourrait témoigner d’une nouvelle manière de se rapporter à l’Église.
Elle pourrait produire des effets durables que nous ne savons pas encore identifier.
Ou ne pas en produire.
Toutes ces hypothèses restent ouvertes.
C’est précisément ce qui rend les premières interprétations intéressantes : elles révèlent moins ce que sera la visite que ce que nous attendons qu’elle signifie.
Une foule peut revenir sans que l’institution revienne avec elle
C’est sans doute l’un des points à garder en tête.
Une grande mobilisation peut être réelle sans reconstituer les formes d’appartenance qui existaient auparavant.
Un jeune peut venir au Stade de France sans devenir paroissien.
Un pèlerin peut aller à Lourdes sans reprendre une pratique régulière.
Une personne peut être touchée par la figure du pape sans entrer dans une relation durable avec l’institution.
Cela ne rend pas ces expériences moins importantes.
Mais cela oblige à distinguer l’événement, la pratique, l’appartenance et l’institution.
Et à ne pas demander trop vite à l’un de prouver le retour des autres.
Et si l’avenir ne ressemblait pas à ce que nous attendons ?
C’est peut-être là que se situe la vraie question.
Nous savons ce que nous avons perdu.
Nous savons assez bien ce que nous aimerions retrouver.
Mais nous ne savons pas encore ce qui pourrait apparaître à la place.
Il est possible que certaines formes anciennes reviennent. Il est possible que certaines se maintiennent. Il est possible aussi que des formes nouvelles émergent, à côté ou en dehors des catégories habituelles.
Des communautés plus petites. Des appartenances plus intermittentes. Des pratiques moins institutionnelles. Des rassemblements ponctuels. Des parcours que l’on ne sait pas encore nommer.
Il ne s’agit pas de prédire que ce sera l’avenir.
L’avenir a ceci de particulier qu’il peut déjouer les scénarios que nous préparons pour lui.
La visite de Léon XIV sera peut-être un moment de retour. Elle sera peut-être un moment de transition. Elle sera peut-être un événement important dont les effets seront très différents de ceux que nous imaginons aujourd’hui.
Ce qui mérite d’être observé n’est donc pas seulement ce qui, dans cette visite, ressemble à l’Église d’hier.
C’est aussi ce qui pourrait nous surprendre.
Car penser l’avenir, pour une institution, ne consiste peut-être pas seulement à préparer ce qu’elle espère voir advenir.
C’est aussi se rendre disponible à ce qu’elle n’avait pas prévu.
Et cette disponibilité suppose de desserrer un peu l’emprise du « retour ».
Le futur ne sera pas nécessairement une restauration.
Il peut aussi être une forme que personne, aujourd’hui, n’a encore les mots pour décrire.


