De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme – André Sauge
Nous sommes heureux de pouvoir aujourd’hui publier ici la préface du livre d’André Sauge « De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme [1] ». Et avant tout nous voulons exprimer à son auteur, le professeur Christian Desîlets de l’Université Laval, à Montréal, notre profonde reconnaissance pour son aimable autorisation.
Dans ce beau et long texte, l’auteur de cette préface exprime magnifiquement ce que représente le travail d’André Sauge : ses capacités hors du commun en étude du grec ancien, le caractère de minutie et de rigueur qui se place au niveau d’un travail authentiquement scientifique, comment et pourquoi la méthode qui est la sienne, inductive, explique que ses conclusions s’écartent de la méthode classique, hypothético-déductive, de l’exégèse. Ni une dérive, ni une fausse route, une différence, mais qui se révèle radicale. Laissons le lecteur suivre et découvrir le chemin que lui propose Christian Desîlets.
Pourquoi cette publication ? Beaucoup autour de nous ont apprécié cette préface qui les aura grandement aidés à entrer dans le livre d’André Sauge, ou pour mieux dire, à entrer dans son raisonnement et finalement dans la cohérence de son propos dont il faut reconnaître (mais serait-ce un défaut ?) qu’il va si loin qu’il touche à tout le processus de formation de la doxa et que, de ce fait, il n’échappe pas à une certaine complexité, inévitable. Le très haut niveau d’analyse où se situe le texte du Professeur Desîlets donnera sans doute le goût à certains qui hésitaient de se lancer dans la lecture du livre ; il donnera peut-être quelques assurances à ceux qui nourrissent un a priori par rapport à une méthode d’approche « autre », elle permettra peut-être à quelques-uns de ne pas condamner avant d’avoir lu. Elle propose en tout cas une ouverture pour un débat serein sur des thèses, qui certes mériteraient encore confirmation par une étude attentive de la part de spécialistes de haut niveau, mais que l’avenir ne pourra pas occulter durablement.
Le texte de cette préface nous a paru trop long pour être publié en une seule parution. Nous vous le proposons en quatre parties (sans aucune altération ni aucun raccourci).
Régine et Guy Ringwald.
[1] Ed Golias, 2025 (2ème ed.)

De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme
Préface, par Christian Desîlets,
Professeur agrégé, Président du Département d’information et de communication, Université Laval, Montréal.
1/4 Le fil conducteur
Dans cette introduction, l’auteur montre le fil conducteur du livre et l’apport de la méthode.
« Ce livre offre pour la première fois peut-être une traduction des Évangiles et des lettres de Paul qui respectent la lettre du texte, sans la médiation de grilles de lecture théologiques. Il cherche à en restituer le sens originel à l’aide de la méthode historico-critique, celle-là̀ même qui a complètement révolutionné́ les études de la bible hébraïque. Il offre de Jésus et des suites de son enseignement une histoire qui gagne en cohérence ce qu’elle perd en contenu mythologique. Il restitue la généalogie de la composition des Évangiles et des Actes des apôtres, en identifie et en interprète le contenu à chacune de ses phases de transformation, du corpus originel jusqu’à l’étape ultime de leur transfiguration dans les textes néotestamentaires.
L’auteur ne m’en voudra pas, je l’espère, de résumer les grandes lignes de cette généalogie, qui se fonde sur les preuves documentaires. En science, la présentation des résultats ne doit se faire qu’à la fin d’un exposé, mais j’estime qu’en résumer une partie rendra un fier service au lecteur qui n’a pas l’habitude de la littérature scientifique. Car la démarche de Sauge a la lenteur, la minutie et la rigueur indispensables à la présentation et à l’évaluation des indices puis des preuves. La méthode scolaire de la version grecque (première lecture de la phrase puis découpage, identification des verbes conjugués, des actants essentiels et des compléments et circonstants moins essentiels) confère à son écriture le style oral de la discussion méthodique en classe, ce qui n’est pas non plus sans charme. Que révèlent donc, en gros, ces indices dispersés dans les littératures néotestamentaires et patristique ?
Première phase : un recueil des paroles mémorables prononcées en araméen par Jésus a d’abord été réalisé́, de son vivant et à sa demande, par son disciple Matthieu. Ces propos, notés au fil des jours, auraient ensuite été organisés dans le cadre narratif des chries (maximes, sentences) : un genre populaire dans l’antiquité́. Les chries sont des collections de répliques remarquables attribuées à un sage en réponse à des questions posées pour mettre sa doctrine ou sa personne à l’épreuve. Les chries de Jésus avaient le défaut structurel du genre : les paroles étant rapportées hors contexte, chaque lecteur pouvait les interpréter comme il le voulait et au meilleur de sa compréhension.
Deuxième phase : un autre recueil, composé celui-là̀ après l’exécution de Jésus, aurait été rédigé par Marc, l’interprète et accompagnateur de Simon (rebaptisé du nom de Pierre dans la littérature postérieure). Marc aurait sollicité et consigné les souvenirs que Simon avait des actes de Jésus. À cette époque, ses disciples se désignaient uniquement comme chrestiens (les « serviables »), terme par lequel ils tentaient de désamorcer la réputation de séditieux qu’on leur accolait depuis la condamnation de Jésus. Ce second recueil aurait lui aussi emprunté à la structure des chries. Afin de faire connaître l’enseignement de leur maître, les disciples, regroupés en Assemblées, auraient organisé la reproduction de ces deux recueils sous la forme de codices, et leur diffusion en deux versions : d’abord en araméen, qui était la langue commune des Juifs des territoires à l’est de la Méditerranée (en Galilée et en Palestine, par exemple, et plus à l’est encore), et plus tard dans leur traduction en grec dit de la koinè qui était la langue commune de tous les peuples de l’empire romain, y compris des communautés juives d’expatriés vivant sur tout le pourtour de la mare nostrum.
Troisième phase : Silas, judéen hellénophone, aurait suivi Paul jusqu’à Rome pour l’assister à son procès. Il aurait utilisé la matière du premier et du second recueil pour rédiger en grec de la koinè le mémoire de la partie défenderesse, au double titre d’avocat et de témoin. La première partie du mémoire traitait de l’affaire Jésus ; il offrait une défense de l’enseignement de ce rabbi afin d’en établir la légitimité et l’innocuité au regard des intérêts de Rome. La deuxième partie traitait de l’affaire des chrestiens ; il présentait la défense du choix de vie (hairesis) des disciples de Jésus que le Sanhédrin demandait à Rome l’autorisation d’annihiler.
Quatrième phase : environ vingt ans après le procès de Paul, et suite à la destruction de Jérusalem par les Romains, des tensions doctrinales déchirent les communautés chrestiennes. Elles sont de plus investies de convertis rescapés des communautés sadducéennes et esséniennes qui reconnaissent plus volontiers comme leur chef le disciple Jean l’Ancien, car il est issu de leur mouvance. Jean serait l’inventeur, avec l’aide d’une équipe éditoriale, du genre des évangiles. Leur objectif aurait été d’instituer Jean comme le disciple préféré de Jésus, le fidèle entre les fidèles. Ainsi Jean pouvait-il présenter comme plus authentique et plus fiable son récit de l’histoire de Jésus. Ce récit, fait pour servir l’avancement des intérêts de son groupe, faisait dire à Jésus qu’il était le Christ, qu’il avait ordonné la subordination de la communauté de ses fidèles à une Église et à ses prêtres. Ainsi s’expliquerait l’énigme de la transformation tardive des chrestiens en chrétiens et celle de la disparition des codices originels. Au début du 2e siècle, une équipe de lettrés aurait poursuivi la rédaction de l’Évangile de Jésus-Christ, commencée par Jean, et entrepris l’écriture de lettres apocryphes, la plupart attribuées à Paul. Le texte de l’enseignement de Jésus en grec de la koinè est enfoui dans l’Évangile de Luc, tandis que le Mémoire des Chrestiens est enfoui dans les textes dits des Actes des Apôtres qui ont été composés pour accréditer la légende de la fondation de l’Église.
Cette rapide chronologie des évènements est très loin d’épuiser le nombre et la portée des résultats obtenus par Sauge avec sa méthode historico-critique, qui combine notamment les analyses grammaticale, sémantique, narratologique, rhétorique et historique. Cette ampleur ne doit pas étonner. Au cours des derniers siècles, la même méthode a, comme je l’ai dit, notoirement révolutionné la compréhension de la bible hébraïque. Elle a dévoilé les origines polythéistes des Hébreux, leur longue adhésion au panthéon transnational au sein duquel, outre El, Baal et bien d’autres, ils en vinrent à vénérer plus particulièrement Yahvé et son épouse Ashérah. Elle a permis de dater l’invention du monothéisme yahviste au temps du roi Josias (vers – 620), qui fut imposé brièvement au peuple jusqu’à la destruction du Temple par les Assyriens et l’exil des élites à Babylone (vers -586/582). Elle a établi que la population de Judée est alors retournée à son polythéisme traditionnel, jusqu’à ce que le retour des élites exilées (vers –538) entraîne des conflits de pouvoirs pour déterminer quelle communauté était la véritable détentrice de la regula fidei. Elle a reconstitué la chronologie de la rédaction de la Torah (réalisée essentiellement par les exilés à Babylone) et exposé la manière par laquelle, pour inventer et authentifier un passé monothéiste aux Juifs, les rédacteurs yahvistes ont substantiellement puisé au contenu des prières et récits ancestraux pour les modifier dans le sens de leur doctrine[i]. Elle a aussi et surtout permis d’établir comment chaque livre de cette bible procède d’une réécriture de l’histoire, par fabrication et usage de faux textes, antidatés pour donner à des innovations théologiques l’antériorité qui leur confère une valeur plus authentique et sacrée, et dont l’effet persuasif sur le peuple reposait largement sur l’assertion de la réalité historique d’évènements miraculeux et merveilleux. Le lecteur sera à même de constater à quel point, en usant du même type de méthode, on découvre que les mêmes mécanismes ont joué dans l’histoire du christianisme et de la rédaction des textes néotestamentaires. »
Dans le prochain article, nous ferons la connaissance d’André Sauge, et de son approche méthodologique
Régine et Guy Ringwald.
[i] Ce que révèlent les études des civilisations de la haute antiquité dans la région. Voir par exemple les études ougaritiques et, notamment, le livre de Nicolas Wyatt (1996), Myths of Power : A Study of Royal Power and Ideology in Ugaritic and Biblical Tradition, Ugarit-Verlag, 492 pages.


