« Évêques et prêtres français face au célibat (1945-2025) » de Martine Sevegrand
Pierre Collet.
On ne présente plus Martine Sevegrand. L’historienne française s’est fait connaître depuis longtemps par ses travaux sur l’Église catholique au XXe siècle, surtout en France, et plus particulièrement sur l’évolution du clergé d’une part, sur les débats autour d’Humanae Vitae et de la contraception d’autre part, et plus généralement de la morale sexuelle. Beaucoup d’entre nous se souviennent de son magistral ouvrage Vers une Église sans prêtres [1] : reprenant le titre d’un ouvrage de Jacques Duquesne formulé en 1968 sous forme interrogative : Demain une Église sans prêtres ? Elle y relevait que parmi les prêtres ordonnés dans les années 60, le taux des départs variait d’un quart à un tiers, sans que la hiérarchie semble s’en émouvoir !

Des années de recherche et un évident travail de fourmi l’amènent à publier ce nouveau livre [2] plus spécialement consacré aux débats sur le célibat des prêtres pendant ces 80 dernières années. Se limitant à la situation française, et privilégiant les interventions et conflits avec les autorités ecclésiastiques, Martine Sevegrand « y mène une enquête à propos des prêtres séculiers qui quittèrent la prêtrise ou furent exclus pour s’être mariés ou avoir abandonné leur poste. Ceux qu’on appela longtemps des “défroqués” furent peu compris par l’opinion, par les patrons quand ils cherchaient du travail, en butte à la méfiance de leurs confrères et de leurs “fidèles”, surtout dans les quinze années d’après-guerre, à une époque où leur histoire est encore quasiment secrète. » Mais la crise du clergé est en train de couver dont celle des prêtres ouvriers, typiquement française, n’est qu’un des symptômes. Sans se contenter des déclarations et rapports « officiels », l’auteure en appelle à de nombreux témoignages, comme elle le fera à propos des autres périodes étudiées, pour décrire le malaise du clergé et ce qu’elle n’hésite pas à nommer la « misère » ressentie : informations bienvenues sur une période plus ancienne dont il ne subsiste pas beaucoup d’acteurs aujourd’hui.
Arrivent le Concile puis Mai 1968. À plusieurs reprises, Martine Sevegrand met en lumière la soumission au pape des évêques français. Au concile, Paul VI avait interdit qu’on aborde la question du célibat. « Plus que sur tout autre point, il avait imposé sa conviction au concile et, comme ce n’était pas suffisant, il pensait renforcer son interdit par une encyclique […] » (p. 76). Mais en 1964, le Secours catholique alertait déjà qu’au moins 2500 prêtres étaient « partis ». Il ne faudra pas attendra longtemps pour que « quelques dizaines d’audacieux, comme Robert Davezies, Jo Canal et des petits vicaires principalement parisiens accusent leurs évêques : ils ne pouvaient pas aimer une femme, n’étaient pas libres de leurs paroles, ni d’avoir des convictions politiques, ni non plus de prendre un travail profane. Ils accusèrent les évêques comme on accuse des patrons et, de fait, ceux-ci se conduisaient comme des patrons, expulsions comprises. Ce fut l’origine de la création d’Échanges et Dialogue, un mouvement qui effraya les évêques par l’esprit “révolutionnaire” de ses leaders » et gagna aussi très rapidement la Suisse et la Belgique. M. Sevegrand décrit assez longuement l’histoire de ce mouvement qui prend naissance en 1968 pour mourir déjà en 1975. Un slogan résumait facilement les options de ces prêtres rebelles : La mort du clerc [3] dont il est évidemment superflu de relever l’actualité… Mais l’auteure attire opportunément l’attention sur les enjeux complexes des débats qui ont finalement conduit à la disparition du mouvement : était-il possible de choisir entre la fidélité aux contestations premières, la poursuite d’une critique des contenus de la foi, et une ouverture nettement plus « politique » ? (p. 122-127).
On ne manquera pas la lecture du chapitre 9 consacré au Synode de 1971, à ses préparatifs où les noms de plusieurs Belges sont évoqués, comme les travaux de Roger Gryson et Philippe Delhaye, et à son déroulement avec l’intervention du cardinal Suenens « en faveur de l’ordination d’hommes mariés, mais refusant que des prêtres mariés continuent d’exercer leur tâche sacerdotale » et celle du cardinal Alfrink, favorable également. Le cardinal Suenens n’a malheureusement pas continué à manifester cette ouverture dans ses dernières années en Belgique. À souligner pourtant la tentative de l’évêque de Metz Paul-J. Schmitt de tenir compte de la diversité des situations et d’ouvrir la voie à « une plus grande autonomie des Églises locales. » Sans succès, mais un peu prophétique, dirions-nous… (p. 171-172). On connaît la suite : « le 2 novembre, le maintien intégral de la loi du célibat fut voté par 168 “oui”, 10 “non” et 21 “oui juxta modum”, tandis que la proposition en faveur d’hommes mariés n’atteignait pas le minimum requis : 95 “oui”, 10 “non”, 91 “oui juxta modum”. » (p. 174) Tout débat de fond paraît donc verrouillé, et pour longtemps…
Le chapitre 10 intitulé Ceux qui sont partis nous intéresse bien sûr particulièrement. On y relève les témoignages de beaucoup de prêtres qui ont quitté et se sont regroupés pour se soutenir mutuellement et organiser leurs revendications. L’enquête du sociologue Julien Potel « Ils se sont mariés… et après ? » reste la meilleure source d’information sur le sujet pour ces années jusqu’en 1974, ainsi que les nombreuses monographies et les bulletins des groupes. Relevons aussi que c’est cette même année qu’Albert Rouet publiait « Prêtres mariés nos frères » où il présentait et commentait 22 témoignages de prêtres mariés qui désiraient retrouver une activité pastorale. (p. 199-200).
Les années qui ont suivi le Synode sont marquées par des combats très marqués en réaction à ses décisions. L’auteure attire l’attention sur les appels lancés dès 1972 par Mgr Guy Riobé (p. 204), puis par Mgr Delarue l’année suivante, par Mgr Schmitt en 1974, puis encore par Mgr Ancel en 1976 : les Assemblées plénières des évêques les ont systématiquement ignorés, voire contredits. Le contenu de la controverse était significatif : les interventions des évêques « dissidents » prétendaient qu’un quart des prêtres mariés, soit au moins 600, étaient disposés à rester en service y compris pour la célébration des sacrements… La discussion prenait un tour théologique : Henri Denis mettait directement en cause la responsabilité des évêques, et Hervé Legrand plaidait « pour la diversité des réponses, selon les réalités sociales, culturelles et politiques » (p. 209) et pour qu’on s’inspire davantage de la tradition : « Dans l’Église primitive, les prêtres présidaient à l’eucharistie parce qu’ils présidaient à la communauté chrétienne. […] Jamais dans l’Eglise ancienne on ne manquait de président pour l’eucharistie, et la “vocation” se présentait comme objectivement l’appel que la communauté adresse à l’un ou plusieurs de ses membres qu’elle estime aptes au ministère, même s’ils ne l’ont jamais désiré. Il est vrai que l’accepter n’entrainait pas le célibat.» (p. 222). Mais ces voix des théologiens n’ont jamais été entendues.
Le titre du dernier chapitre dit clairement la situation : « Retour à la normale » ! Ce sera l’œuvre de Mgr Etchegaray en France et surtout du nouveau pape Jean-Paul II dès 1978 : « il fallait un pape très conservateur pour consolider, entre autres, l’interdit de la compatibilité entre mariage et prêtrise » (p. 245). Il était temps de revenir au ministère traditionnel. Malgré ses affirmations en sens contraire, ce n’est pas le pape François qui lèvera le blocage : il l’a bien signifié en ne suivant pas les recommandations d’ouverture du Synode pour l’Amazonie…
Ce livre de Martine Sevegrand transmet tant d’informations en suivant tant d’entrées différentes qu’il est parfois ardu de resituer les chronologies : l’index des noms cités vient heureusement pallier cette difficulté. On pourrait même le considérer comme un véritable manuel sur la crise du clergé. Mais il laisse un goût amer : « le doigt sur la couture du pantalon », l’immense majorité des évêques français n’ont fait qu’appliquer et renforcer les directives des papes. Ce qui interpelle surtout le lecteur, c’est cette impression qu’à des dizaines d’années d’intervalle, on s’y croirait encore : la « ville éternelle » n’a jamais si bien porté son nom… Sur la discipline du célibat comme sur bien d’autres questions controversées, plus personne ne s’étonne qu’on n’ait pas progressé d’un pouce…
[1] Martine Sevegrand, Vers une Église sans prêtres. La crise du clergé séculier en France (1945-1978), Ed. Presses Universitaires de Rennes, 2004, 325 pages. Voir notre présentation sur le site des prêtres mariés Martine Sevegrand, Le Sixième commandement : L’Église catholique et la morale sexuelle (France, XXe siècle), Ed. Presses universitaires de Rennes, 2023, 294 p. Voir la bonne recension proposée par Denis Pelletier dans ASSR de 2025.
[2] Martine Sevegrand, Évêques et prêtres français face au célibat (1945-2025), Ed. Karthala, 2026, 258 p.
[3] Aux débuts de Hors-les-Murs, Jacques Meurice, qui était l’un d’entre eux, a publié sous ce titre un intéressant historique des événements, vus de Belgique : c’était en 1981, il y a 45 ans…
Article publié dans HLM n° 185 (9/2026)


