Le temps des évêques et le temps des laïcs
Par Régine et Guy Ringwald
Ils font leurs valises, certains sont déjà à Rome. Ils font le voyage à leurs frais et paieront leur hôtel, il n’y a plus de place à Sainte-Marthe. C’est à partir de lundi prochain, le 14 mai, que les évêques chiliens rencontreront le pape François, ensemble et aussi individuellement.
Qui participera à la rencontre ? Tous les évêques en poste sont “convoqués”, ils seront présents. Au moment où nous écrivons, la présence de Juan Barros est confirmée. Pourtant, il a disparu d’Osorno, et est officiellement souffrant. Il serait actuellement déjà à Rome. Les évêques émérites sont invités, pour une rencontre à part de celle des évêques titulaires ; mais les plus âgés ne viendront pas, le Cardinal Médina, un fervent soutien de Barros, a fait dire qu’il ne participerait pas. Mais le cas le plus sensible est celui du Cardinal Errazuriz (émérite de Santiago). Il est constamment mis en cause par tout le monde pour avoir été celui qui a couvert Karadima dans la période 2000-2010, assurant ainsi la prescription des abus sexuels au procès civil. Depuis quelque temps, il se manifestait par des lettres, des dires, pour se disculper. Mercredi 9 mai, on apprenait qu’il ne se rendrait pas à Rome. Diverses raisons sont invoquées : pas de place à Sainte-Marthe, voyage trop cher, convenance personnelle, et puis une déclaration. Par celle-ci, il exprime son désaccord avec la procédure, il ne se rendra pas à Rome pour se faire étriller, et… il a remis au Pape, après la récente réunion du C9, un rapport en 14 pages sur l’affaire Karadima “et ses ramifications” (sans plus de précisions).
On parle évidemment beaucoup d’un renouvellement de la hiérarchie épiscopale : les quatre issus de El Bosque, les trois qui sont atteints par la limite d’âge, plus deux ou trois autres évêques devraient être remplacés. Mais il est assez évident que ce ne serait qu’une première mesure. C’est une réforme de fond qui devrait être mise en œuvre dans un avenir proche, touchant notamment le mode de nomination des évêques, ce qui pourrait avoir des répercussions au-delà des frontières du Chili. Selon le directeur de “Religion Digital”, José Manuel Vidal, “le Chili est actuellement un laboratoire où François joue une partie de sa crédibilité”.
Du côté des laïcs, Juan Carlos Claret a publié une “lettre”, comprenons un article, sur le site “el mostrador” dont nous publions ci-dessous une traduction. Pour lui, c’est le temps des laïcs: comment la solution viendrait-elle de la hiérarchie qui est responsable de la situation?
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C’est le temps des laïcs
Le pape François a rencontré les victimes de Karadima pour leur demander personnellement pardon. Les manchettes des journaux et l’opinion publique ont souligné le caractère inédit de cet événement au sein d’une institution qui proclame le pardon depuis 2 000 ans. Dans ce contexte, on entend communément dans les communautés et les instances ecclésiales cette interrogation : “que peut-on attendre de toute cette situation ?”
Ce qui est problématique dans cette question est sa formulation : pourquoi les laïcs ne pourraient-ils qu’attendre ? Pourquoi ne serions-nous appelés qu’à être des spectateurs de la prise de décision ?
La crise que traverse l’Église est une crise de la hiérarchie, ce qui signifie qu’elle concerne les cardinaux, les évêques et le clergé. Même si beaucoup d’entre eux brandissent que nous sommes tous coresponsables, la vérité est que c’est eux qui doivent répondre du fait qu’ils ont laissé les victimes au bord du chemin. Ce ne sont pas seulement les abus qui scandalisent, mais aussi la façon dont on réagit à ces abus et, dans le cas du Chili, cela a été particulièrement catastrophique. En fin de compte, la responsabilité est de déterminer qui devrait répondre de la situation et, face à cela, comment les laïcs peuvent répondre des décisions malencontreuses prises dans des instances auxquelles ils n’ont pas accès ?
Après avoir lu la lettre du Pape (une lettre qui ne s’adressait pas aux communautés, mais à l’épiscopat), les évêques, comme Santiago Silva et Fernando Ramos, ont dit avoir la conscience tranquille en ce qui concerne les informations qu’ils ont fournies au Pape, mais ceci est en contradiction avec le traitement que beaucoup d’entre nous ont dû subir de la part de ces deux évêques. Au lieu de nous contenter de l’exigence de Mgr Ramos, à savoir que le Pape identifie ceux qui l’auraient mal informé, pourquoi n’exigerions-nous pas qu’ils explicitent aussi les informations « correctes » qu’ils auraient envoyées ? L’archevêque Chomali affirme “que la seule chose qui manque est que Karadima demande pardon”, alors que ce qui manque aussi est qu’ils (les évêques) disent la vérité, et comprennent que ces crimes ne peuvent pas être résolus par le seul pardon.
En première réaction à la lettre, le cardinal Ezzati et l’archevêque de Puerto Montt ont appelé leur clergé à dialoguer et à réfléchir, tout en appelant les communautés à se mettre en état de prière. Cela veut dire, alors que les prêtres peuvent parler debout, nous devrions être à genoux et silencieux. Mais les évêques n’ont-ils pas reconnu dans leurs Orientations pastorales 2014-2020 que les laïcs constituent la grande majorité du Peuple de Dieu, au service duquel doit être la minorité que constituent les ministres ordonnés ? (OO.PP 27c.)
Même la voix du président de la Conférence épiscopale n’a pas tremblé lorsqu’il a dit qu’ils allaient proposer au Pape un plan pour le renouveau de l’Église chilienne. Proposition de solution de la part de ceux qui ont déclenché la crise ? Il est urgent que les laïcs se mettent au travail. Nous ne pouvons plus demander aux victimes d’endosser cette responsabilité. Ils en ont déjà assez fait. Mais jusqu’où devrions-nous aller ?
Dans les réseaux sociaux et dans les instances ecclésiales, il y a unanimité pour qu’il y ait un renouvellement dans l’épiscopat. Mais la solution ne passe pas seulement par là. Dans les exemples qui viennent d’être cités, ce qui est au cœur de tout cela, c’est l’observation de l’asymétrie qui existe dans l’Église entre le clergé et les laïcs. Si nous devons nous mettre au travail, nous devons nous efforcer, par des mesures à court, moyen et long terme, de corriger cette asymétrie qui a transformé l’Église en un espace dangereux. Laissée à la dérive cette disparité ouvre la voie à des abus de pouvoir, qui peuvent se manifester par des abus sexuels.
Par conséquent, alors qu’à court terme il est nécessaire d’avoir un nouveau collège épiscopal, à moyen terme, nous devrions, par exemple, commencer par exiger d’être informés des délibérations de l’épiscopat, sur les rapports qu’ils envoient à Rome et, pourquoi pas, participer au processus de prise de décision. Comme les choses changeraient s’il y avait des femmes qui décident des critères pastoraux pour le 21e siècle ! Avoir également accès à l’information financière de nos diocèses et paroisses respectifs, bien que, à dire vrai, c’est une obligation à laquelle les évêques se sont engagés en septembre 2016… non remplie à ce jour.
Et à long terme ? Ce qui est curieux dans la lettre et la demande de pardon du Pape a été l’obsession de la presse et des laïcs de savoir qui a menti au Pape. De fait, les vaticanistes et les milieux catholiques prédisent qu’il y aura des changements profonds pour améliorer les canaux d’information de François, mais est-ce le problème ? Non, le problème réside dans le fait que c’est une seule personne qui prend de très importantes décisions qui affectent les activités de tous. Il est donc urgent de repenser le fonctionnement de la papauté, car il est évident que d’autres vérités et d’autres mensonges continueront d’arriver à Rome.
Ce qui a été énoncé ici ne sont que quelques mesures pour entamer la discussion, en mettant sur la table la prise de conscience que les valeurs et les mécanismes inspirés de la démocratie, doivent être adoptés par une institution qui se déclare experte en humanité.
L’asymétrie que je dénonce, une fois corrigée, peut être une source d’autorité et un modèle démocratique. Pour y parvenir, beaucoup ont placé leur confiance dans le jugement du Pape François, mais ce week-end où il a été appelé à montrer la source de notre identité de chrétiens, il a montré aux victimes un hôtel, la chapelle Sixtine et les balcons du palais apostolique. Cette attitude contraste avec celle de Laurent [1], un saint d’une autre époque, à qui les dirigeants romains demandaient la même chose, et qui a donné sa vie pour défendre les pauvres de la ville. Pourquoi la tombe de Saint Pierre, la catacombe de Sainte Domitille ou la vie communautaire comme dans les Actes des Apôtres n’auraient-ils pas semblé intéressants ? La réponse est simple parce que ceux qui vivent cette expérience de foi qui donnent son autorité à l’Église sont aujourd’hui marginalisés.
Lors de leur conférence de presse, les victimes ont déclaré que les changements (à venir) ne dépendaient pas d’eux. Peut-on avoir confiance s’ils viennent de la hiérarchie ? C’est le temps des laïcs, sinon cette autorité restera à la marge et, par conséquent, le danger sera la règle générale dans l’Église. Par conséquent, nous devons aller au-delà du pardon du Pape et, pourquoi pas, du cas chilien.
Notes :
[1] Les autorités romaines exigèrent qu’on leur remette les richesses de l’Église. Saint Laurent amena tous les pauvres de Rome, expliquant : “voilà les trésors de l’Église”. N’ayant pas apprécié, les autorités le condamnèrent à être brûlé vif sur le grill. Saint Laurent est le patron des diacres.


