Homosexuels, divorcés-remariés : une bénédiction offerte à tous
René Poujol.

C’est la notion même d’état de « péché permanent » les concernant qui est ici abandonné.
Une Déclaration rendue publique le 18 décembre au Vatican, ouvre désormais aux ministres du Culte catholique « la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sans valider officiellement leur statut ni modifier en quoi que ce soit l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage. » Voilà un texte qui entend fonder théologiquement le choix pastoral du pape François de manifester l’amour inconditionnel de Dieu pour les humains, fussent-ils pécheurs. Il représente un vrai tournant dans le regard de l’Église sur les personnes et les situations. Au risque d’ébranler une conception plus traditionnelle de la pastorale où l’exercice de la charité reste subordonné à une exigence de vérité. Au « va et ne pèche plus » des Évangiles semble ici se substituer un « allez et grandissez dans l’amour de Dieu ». Des remous en perspective !
La publication de ce texte a surpris, survenant dans cet « entre deux » (sessions) du synode sur la synodalité. On aurait pu penser, d’évidence à tort, que le pape s’abstiendrait durant cette période de toute décision relative à des questions en débat. Il se pourrait qu’il y en ait d’autres d’ici octobre 2024 où se tiendra la seconde session plénière. Mais au fond, est-ce là une attitude si différente de celle de Paul VI instituant « de son seul gré » le synode des évêques en septembre 1965, avant même que le Concile ait éventuellement eu le temps de donner un autre visage à la collégialité en cours de discussion.
De la bénédiction liturgique à la bénédiction pastorale en réponse à une demande
Le texte, approuvé par le pape François, offre une réflexion tout à fait intéressante sur la polysémie du mot bénédiction. Selon, déjà, que l’on bénit Dieu pour ses bienfaits ou qu’on appelle sur les humains sa bénédiction… « Nous retrouvons le don divin qui “descend“, l’action de grâce de l’homme qui “monte“ et la bénédiction donnée par l’homme qui “s’étend“ vers ses semblables. » La Déclaration opère une deuxième distinction entre bénédiction dans un contexte liturgique et bénédiction hors de ce contexte. « D’un point de vue strictement liturgique, la bénédiction exige que ce qui est béni soit conforme à la volonté de Dieu telle qu’elle est exprimée dans les enseignements de l’Église. » Or on sait qu’elle tient pour seul légitime, le couple hétérosexuel engagé dans et par les liens d’un mariage sacramentel indissoluble. Ce qui exclut tout à la fois les divorcés remariés, les couples non mariés et les unions entre personnes de même sexe, tous considérés comme « en situation irrégulière ».
Pour autant, souligne le texte, le pape François dans ses réponses aux cardinaux qui avaient formulé des « dubias » (doutes) à l’encontre de son enseignement sur ces questions, avait souligné que la demande de bénédiction, quelle que soit la situation des personnes qui la formulent, devait être interprétée « comme une demande d’aide adressée à Dieu » à laquelle on ne peur répondre par un refus. Aussi mettait-il en garde les hommes d’Église contre la tentation de se « constituer en juges qui ne font que refuser, rejeter, exclure.»
Il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples homosexuels
« Dans l’horizon ainsi tracé, précise le texte, il est possible de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales, afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage. Dans ces cas, on donne une bénédiction qui n’a pas seulement une valeur ascendante, mais qui est aussi l’invocation d’une bénédiction descendante de Dieu lui-même sur ceux qui, se reconnaissant indigents et ayant besoin de son aide, ne revendiquent pas la légitimité de leur propre statut, mais demandent que tout ce qui est vrai, bon et humainement valable dans leur vie et dans leurs relations soit investi, guéri et élevé par la présence de l’Esprit Saint. » Cette bénédiction exclut donc tout rituel précis qui semblerait l’instituer sous forme de célébration, laissant le champ libre au ministre ordonné qui la prononce et qui devra, à l’avenir, être formé à ce type d’attitude pastorale. Elle doit impérativement se situer en dehors de tout contexte d’union civile, mais peut trouver sa place dans un contexte privé : la rencontre avec un prêtre, une visite de sanctuaire ou un pèlerinage.
Le texte est donc parfaitement clair sur ses intentions : il ne s’agit aucunement de légitimer des situations « non conformes » à l’enseignement de l’Église, mais de n’exclure personne de l’amour inconditionnel de Dieu. Et le texte rappelle ce passage d’Evangelii Gaudium (n°44) où le pape François déclarait déjà en 2013 : « Un petit pas, au milieu de grandes limites humaines, peut être plus apprécié de Dieu que la vie extérieurement correcte de celui qui passe ses jours sans avoir à affronter d’importantes difficultés ».
Le couple homosexuel, reconnu, mais non justifié dans son existence
Il ne s’agit donc pas avec cette Déclaration d’une ouverture à un quelconque mariage religieux pour les homosexuels. Ce que certains regretteront. Mais l’évolution n’en reste pas moins significative de la part de l’Église. Jusqu’ici, le discours officiel était que si l’on pouvait bénir les personnes homosexuelles individuellement, ou éventuellement l’une et l’autre au sein d’un même couple, on ne pouvait bénir le couple qu’elles constituaient ensemble, jugé moralement illégitime. On se souvient même que le terme de couple était proscrit par certains documents d’Église directement inspirés par le prêtre et psychanalyste Tony Anatrella. Le terme « couple » devait être réservé, selon lui, aux seuls hétérosexuels. Dès lors, on était prié pour les homosexuels de parler de paire ou de duo. On peut donc se réjouir que l’Église ait fini par réaliser l’impasse scandaleuse et méprisante à laquelle conduisaient pareils raisonnements. Qu’elle prenne acte désormais, à l’instar de la société civile, de l’existence différenciée de couples hétérosexuels et homosexuels, même si elle pense ne pas pouvoir leur conférer la même valeur, constitue une réelle avancée, une prise en compte de la dignité des personnes, qui n’a rien à voir avec une quelconque reddition aux idées du temps.
En finir avec le concept d‘état de « péché mortel permanent »
Il est une seconde évolution portée par ce texte, plus significative encore. On notera qu’il ne soumet cette bénédiction des couples « en situation irrégulière ou de même sexe » à aucun préalable. Il s’agit là d’une bénédiction inconditionnelle. « Lorsque des personnes invoquent une bénédiction, une analyse morale exhaustive ne devrait pas être posée comme condition préalable à l’octroi de cette bénédiction. Aucune perfection morale préalable ne doit être exigée de leur part. » On ne saurait être plus clair. Cette position sera d’autant plus critiquée en certains milieux d’Église qu’elle semble aller au-delà de la pratique même de Jésus dans les Évangiles qui assortit souvent son pardon – mais ici il ne s’agit pas de pardon, mais de bénédiction – d’un : « va et ne pèche plus ». On peut comprendre pourquoi. Cette injonction est aujourd’hui tout simplement humainement irrecevable par les personnes se trouvant dans les situations concernées.
« Ne pèche plus » s’adressant à un divorcé remarié signifie, en l’état actuel de l’enseignement du magistère : se séparer définitivement de son conjoint puisque l’union dans laquelle il se trouve engagé, considérée comme adultère, constitue aux yeux de l’Église un état de « péché permanent ». Même si l’on peut témoigner à leur égard, dans ce remariage suivant un échec, de la totale conformité de leur vie à l’enseignement de l’Église. Ce texte, après Amoris Laetitia qui leur ouvrait déjà la possibilité d’accéder aux sacrements, semble de facto tordre définitivement le cou au concept même d’état de péché permanent. [1]
« Ne pèche plus », pour un couple homosexuel signifie, toujours en l’état actuel de l’enseignement du magistère : engage-toi à vivre pour toujours dans la continence. Ce qui est perçu, par la plupart des couples concernés, comme une exigence totalement irréaliste. Ici, de même, si l’acte homosexuel reste aux yeux de l’Église un péché à confesser, le fait de vivre en couple homosexuel éventuellement actif, n’est plus assimilé, lui, à un état de péché mortel permanent qui ferait obstacle à la réception d’une bénédiction. C’est en soi une forme de révolution.
La crainte, pour certains, que l’ouverture pastorale ne se prolonge en remise en cause doctrinale…
Tout cela n’a pas échappé aux détracteurs du pape François et de ses « audaces pastorales. « Avec toujours le même argument : il n’y aurait pas de vraie charité sans respect de la Vérité qui pose l’indissolubilité du mariage et l’interdit des relations homosexuelles. Avec toujours la même crainte, à mes yeux justifiée, que l’ouverture pastorale ne finisse par ébranler la doctrine. Il y a là une évidence, notamment en ce qui concerne l’enseignement de l’Église sur la sexualité qui se fonde sur une lecture, aujourd’hui questionnée par nombre de théologiens, du récit de la Genèse. Or, que le « plan de Dieu » sur les hommes et les femmes soit présenté à partir de l‘image du « couple primordial« mythique d’Adam et Eve, comme offrant pour seule alternative le mariage hétérosexuel monogame ou la continence n’est plus « reçu » par les croyants. Parce que l’expérience même de leur vie, dans la foi, leur fait percevoir une autre lecture du message évangélique. Cela explique pour une part la crise que traverse l’Église dans les pays d’ancienne chrétienté.
Le second motif de rejet de ce texte dans certains milieux catholiques vient de son statut même, précisé en toute honnêteté par le cardinal Fernandez, préfet du Dicastère de la doctrine de la foi, dans sa Présentation. Il écrit : « Étant donné que “la Curie romaine est avant tout un instrument au service du successeur de Pierre” (Const. ap. Praedicate Evangelium, II, 1), notre travail doit favoriser, outre la compréhension de la doctrine pérenne de l’Église, la réception de l’enseignement du Saint-Père. » Voilà qui, pour certains, est irrecevable. Or cette démarche « ascendante » est désormais au cœur du synode sur la synodalité : être à l‘écoute des attentes du Peuple de Dieu – ici la demande de bénédiction – et discerner de sa compatibilité avec la foi reçue des Apôtres. C’est un tel discernement qu’opère ici le pape.
La limite, assumée, du pontificat de François
L’initiative, heureuse, de ce texte peut être également lue à l’éclairage de cette réflexion du père Antoine Gugggenheim que beaucoup partageront : « L’Église ne peut pas se satisfaire d’une pastorale de la miséricorde individuelle sans accomplir un travail d’enracinement et de renouvellement de l’anthropologie chrétienne. » [2] Ce sera là la limite, assumée par lui, du pontificat du pape François : aller au bout de l’ouverture pastorale sans rien toucher à la doctrine. Ce qui, d’évidence, est une impasse. Et augure, au regard des critiques et refus du moment, d’un « après François » encore plus vertigineux pour l’unité de l’église.
Additif
LES ÉVÊQUES DU CAMEROUN ont rendu publique le 21 décembre une longue déclaration commune argumentée qui déconstruit le texte venu du Vatican concernant les bénédictions de couples en situation irrégulière, et se termine en ces termes : « Nous interdisons formellement toutes bénédictions des “couples homosexuels” dans l’Église du Cameroun. » On ne saurait mieux dire ! Selon certains sites, il semblerait que de nombreux épiscopats africains aient pris la même décision de même qu’en Europe la Conférence épiscopale polonaise… D‘autres pourraient suivre !
On peut soit s’en réjouir si l’on désapprouve l’initiative vaticane, soit s’en offusquer et y voir une désobéissance caractérisée, soit considérer qu’on est finalement déjà dans l’après-synode sur la synodalité où la liberté pourrait être offerte aux Églises continentales ou à certaines Conférences épiscopales de trancher pour ce qui les concerne sur ce type de question pastorale. Il n’est pas dit que le pape n’y trouve pas confirmation du bien-fondé de sa démarche synodale… parfois contestée par ces évêques mêmes qui ici s’en réclament !
Notes :
[1] J’ai rapporté dans un de mes livres, le témoignage d’un ami qui ayant épousé une femme divorcée dont il avait eu un premier enfant, s’était vu refuser l’absolution par un prêtre qui l’avait invité à se séparer de la mère avec laquelle « il vivait en état de péché mortel permanent ».
[2] Antoine Guggenheim, dans l’ouvrage collectif Synode sur la vocation et la mission de la famille, Bayard 2015, p. 142
https://www.renepoujol.fr/homosexuels-divorces-remaries-une-benediction-offerte-a-tous/
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