Sortie d’autoroute
Christiane Bascou.

Foin d’anachronisme, pour moi, Jésus a opéré en son temps une véritable sortie d’autoroute pour créer une nouvelle voie, espoir pour le vivant, qui est toujours à réouvrir.
C’est quoi une autoroute ? C’est un exemple type de système béton qui mise tout sur l’illusion que la voiture, la croissance et l’énergie sont éternelles. C’est sécurisé, cloisonné, en droite ligne, conduite pratiquement automatique, tout le monde y va, chacun dans sa petite machine, on consomme de plus en plus d’énergie qui se fait de plus en plus rare, ça coûte de plus en plus cher d’aller travailler de plus en plus loin, c’est interdit aux lents et aux petits. C’est technique, mais ça beugue (orthographe française !), il y a de plus en plus de péages qui ralentissent et nous ramènent aux temps féodaux, en plus, au moindre incident, tout le monde est bloqué, paralysé et tourne en rond sur les périphériques en réchauffant la Planète.
Paradoxalement, la réponse aux problèmes est la répétition du système : on multiplie les voies, deux fois quatre voies sur des tronçons qui aboutissent à un rétrécissement et à de nouveaux blocages, on lance des voitures électriques qui dépendent de l’énergie fossile et de métaux rares qui s’épuisent, ou de centrales qui elles-mêmes ont besoin de l’énergie fossile pour tourner. Les vraies solutions dépendraient d’une sortie des schémas caducs, d’un changement de priorités, de paradigmes, où de nouveaux Moïses ne brandiraient plus les tables de la loi… du marché et du consumérisme forcené, mais celles du bien commun et des transports assortis.
Contrairement à notre idéal routier qui mise sur la vitesse, même quand il va dans le mur, l’idéal du Royaume de Jésus, aujourd’hui comme à ses premiers jours, est une sortie définitive d’autoroute, une sortie du système bétonné qu’est une religion réduite au pied de sa lettre, au rituel et oublieuse d’un Dieu toujours en avance sur l’Histoire, ou une société figée sur ses banques, traditions, privilèges et oublieuse de son humanité. Il remet les femmes et les hommes du bas de l’échelle à leur égale place d’aimés de Dieu. Ensuite il les presse d’ouvrir leurs propres sorties d’autoroute, de refuser la reproduction de pratiques qui rétrécissent l’empathie, bloquent la fraternité, paralysent de peur, détruisent le lien social, il leur enjoint de refuser l’injustice faite à eux-mêmes ou à tout-e autre. Il établit sur cette voie une manière libre, égalitaire, gratuite de circuler, qui prend le temps de voir tous les visages et tous les paysages (et même de tailler le bout de gras ensemble), qui s’adapte aux sinuosités de l’expérience humaine et du terrain. Chacun-e y est responsable de prendre soin des autres personnes n’est de trop.
Bien sûr, cette voie et toutes ses bretelles sont assez modestes, elles ne sont pas entièrement contrôlées ni sécurisées, ni cloisonnées, elles longent nos vies et les routes d’exil, traversent les bidonvilles de Mayotte et de partout, les prisons et les centres de rétention, elles s’ouvrent à chaque engagement fraternel et/ou militant. Et on y risque non seulement la rencontre du différent et de ses propres peurs, mais l’intranquilité propre à la vie, « ce lieu où on rencontre le sens et Dieu » (Joseph Moingt).
Source : Les réseaux des Parvis n°119, p. 15




